contaminations de la zad

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Détail de la carte de la zad de Notre-Dame-des-Landes.

contaminations de la zad

Cela va faire bientôt dix ans que plusieurs centaines de personnes vivent sur la zone de Notre-Dame-des-Landes. Ce lieu, aux frontières mouvantes, est devenu l’un des emblèmes en France de la possible constitution dans la durée d’une contre-société autogérée. Mais il ne s’agit pas d’une bulle localisée ou d’une petite niche à l’écart des soubresauts du monde. Ce sont justement les effets de sa fréquentation régulière qui sont ici interrogés. Où il apparaît que les choses ne peuvent plus jamais être comme avant.

Où coulent les frontières de la zone à défendre (zad) de Notre-Dame-des-Landes ? Sur le tracé de la zone d’aménagement différé décidé par l’État en 1974, ou dans le cœur de celles et ceux qui la défendent ? Peut-être dans les espoirs des occupants de la forêt de Kolbsheim, en Alsace, de bloquer le défrichement voulu par le groupe Vinci pour construire le Grand contournement urbain de Strasbourg. Dans les rêves des habitant·e·s hiboux du bois Lejuc, (Les « hiboux de Bure », c’est l’une des façons dont les occupant·e·s de la forêt se désignent) dans la Meuse, mobilisé·e·s contre le site d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo. Dans la détermination du gros millier de personnes qui ont bloqué des trains de charbon en Rhénanie au mois d’août pour arrêter les émissions de gaz à effet de serre des centrales du conglomérat allemand RWE.

La zad sur les murs de l’université d’Athènes.

Photo Jade Lindgaard

« Zad partout » proclame un tag devenu familier sur le mobilier urbain de la France des années 2017 — et que l’on retrouve jusque sur les murs de l’université polytechnique d’Athènes. Il ne signale pas qu’un cri de guerre. C’est aussi la marque d’une dissémination. On trouve des morceaux de zad dans les formations des infirmiers aux savoirs des street medics sur les blessures causées par les armes de la police. Dans les chantiers des charpentiers repartis de la zone après avoir aidé à construire le hangar de l’avenir à côté de la ferme de Bellevue co-gérée par le mouvement d’occupation. Dans les communiqués des sections CGT de Vinci et d’Air France refusant la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes pour ne pas agir en « mercenaires ». Dans la pancarte « zadistez-vous » tendue par un manifestant en mai 2017 contre le giga centre commercial et de loisirs Europa City dans le Val d’Oise.

Manifestation contre Europa City

Photo Jade Lindgaard.

Dans le bocage du nord de Nantes, entre les villages de Vigneux-de-Bretagne, de Notre-Dame-des-Landes, et de La Pâquelais, on ne voit pas tout de suite qu’on est entré dans la zone. Pas de checkpoint à l’entrée de la zad. Si l’on suit la D81, on se repère à l’immense avion barré sur la porte métallique de la Vacherie, hangar de réunion du mouvement d’occupation. Si la radio est allumée sur 107.7, on entend Radio Klaxon, la radio pirate de la zad. La route départementale D281 au cœur de la zad est, elle, immédiatement identifiable avec ses barricades et ses banderoles. Elle effraie certain·e·s riverain·e·s qui n’osent pas s’y aventurer. À l’intérieur de la zone, des habitant·e·s veulent faire tomber cette frontière symbolique et ouvrir des sentiers aux randonneurs. D’autres s’opposent à cet effort d’ouverture et craignent que des touristes viennent en voyeurs se divertir par des safaris au pays des radicaux.

Les frontières physiques et symboliques de la zone divisent ses habitant·e·s et soulèvent des questions difficiles : certain·e·s y sont-ils plus chez eux que d’autres ? La zone appartient-elle à tou·te·s ? Ces discussions sont révélatrices de tensions sous-jacentes à la question du local : entre la particularité d’une situation et l’échelle systémique, entre l’occupation comme forme de résistance et le soutien depuis l’extérieur, entre la volonté d’autonomie politique et l’envie d’agir pour les autres, entre le rejet des schémas d’oppression et le souhait d’accueillir des personnes sans idéologie.

Le mouvement d’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes se distingue d’autres luttes comparables par l’existence de la zad, expérience historique rare en Europe : il y a son ancienneté (en 2018, cela fera dix ans que des « habitants qui résistent » ont lancé un premier appel à occuper la zone), sa taille (10 kilomètres de long, sur près de 2,5 de large) et son autonomie réelle de la puissance publique (depuis 2012 et l’échec de l’évacuation par les gendarmes, les services de l’État n’y pénètrent plus). La départementale D281 qui traverse l’est de la zone a été effacée des cartes officielles. Entre deux-cent-cinquante et trois cents personnes vivent sur la zone en semi permanence, organisées en une soixantaine de collectifs, portés par des aspirations politiques, des imaginaires et des règles diverses : anarchismes, féminismes, antispécismes, autonomie, punk, décroissance, anti-autoritarisme, anti pub, squat, cultures de la rue, lectures du Comité invisible, les influences s’y croisent et se heurtent. La zad est une sorte de commune à la campagne aussi diverse politiquement que par sa topographie. On y voit des champs, des bois, des sentiers, des étangs, des haies, des prairies. La vente d’une jolie carte dessinée lors de rassemblements anti-aéroport et la fabrication d’un atlas à glisser dans sa poche aident à se figurer ce lieu si difficile à décrire et à se représenter. C’est parce que des humain·e·s occupent physiquement ce lieu si spécial que la zad n’est pas qu’une utopie de papier. Mais elle ne se réduit pas pour autant à un territoire physique.

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Post-scriptum

Jade Lindgaard est journaliste à Mediapart. Elle est l’auteure de plusieurs livres, dont Je crise climatique. la planète, ma chaudière et moi (2014, La Découverte).