Vacarme 82 / Cahier

points noirs sur fond rouge / 6

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points noirs sur fond rouge / 6

C’est le début juillet, à Athènes.
Nádia, à qui je dois les phrases en géorgien qui ponctuent ce récit, vient de déposer sur la table une grande bouteille plastique pleine de vin rouge de Géorgie.
Nádia a un fils, de l’âge de Genádi, et est arrivée en Grèce avec lui au tournant des Jeux olympiques.
Son mari est mort il y a des années, peu avant ou peu après la naissance de l’enfant. Elle ne parle pas de lui, jamais.
Ils ne retourneront pas au pays cet été : il y a du travail, des maisons à garder.
Il y a encore du travail pour les femmes, Dieu soit loué ; plus pour les hommes, qui travaillaient dans le bâtiment.
Il y a des années déjà que le bâtiment — le secteur du bâtiment — s’effondre et que les maçons repartent, en Albanie ou en Pologne.

« Nous avons perdu Danièla », déclare soudain Nádia au milieu des nouvelles.
« Danièla ? », demande Fotiní.
Elle avait 62 ans et travaillait pour la municipalité de Zográfou, à l’est d’Athènes.
Fin juin, au lendemain de la grève des éboueurs, Danièla a perdu connaissance dans le local municipal réservé au personnel de nettoyage alors qu’elle s’apprêtait à prendre son service. Les ordures s’amoncelaient depuis onze jours dans les rues, sous la canicule ; elle avait travaillé dans l’après-midi du jeudi sur le marché d’Àno Ilíssia puis, de nouveau, à l’aube du vendredi ; elle a été rappelée pour travailler au milieu de la nuit de vendredi à samedi, « et son cœur a lâché ».

Dans un communiqué, la municipalité de Zográfou écrit que D. avait omis de déclarer ses problèmes de santé et n’avait pas repris le travail lorsque son cœur s’est arrêté.

Le mot travail, le mot astreinte, le mot propreté, le mot cœur.

« Elle avait quatre enfants, quatre. »

N. nous montre, sur son téléphone portable, une photographie d’elle.

Sur la photographie, Danièla n’a pas l’âge de sa mort. Elle sourit. Elle porte une robe d’été. Ses joues sont creusées par deux fossettes. La photographie est en noir et blanc mais ses yeux sont probablement de couleur noisette.

Nádia sourit elle aussi en dirigeant vers nous, presque à bout de bras, la photographie, une photographie de photographie, un peu comme on tient une petite lampe de poche.

§

La ville est bleue, grise, rouge et pleine de passages.
Les questions sont de petites créatures, presque enfantines, qui nous regardent les yeux ronds.
Le ciel est bleu et froid.
Les voitures sont des traits de couleur.
Les slogans sur les murs sont des bouches, des dents, des langues, des épaules, des mains, des corps en fuite.
La colère est noire.
Les gestes sont transparents.

§

C’est le début de juillet. Ma mère revient en Grèce après plus de six mois d’absence, dépose ses bagages dans l’entrée ; Élèni, qui aura bientôt cinq ans, fait d’abord mine de ne pas la reconnaître avant de se jeter dans ses bras.

À Figeac, où elle vit, F. lui a confié un paquet pour son petit frère, N., 12 ans, retenu dans un camp grec.

Le grand frère et le petit se sont séparés à Pátras pour se glisser, chacun, sous un camion, l’un de ceux qui font chaque semaine la liaison par ferry entre la Grèce et l’Italie. Ils devaient se retrouver à bord après le départ pour Ancône. Lorsque F. est sorti de sa cachette, en cale, il n’y avait personne sous le camion voisin ni sous aucun autre véhicule — j’imagine qu’il a regardé, tout en sachant que son frère s’était glissé sous ce camion-ci, le rouge, ou le jaune, pas un autre, qu’il n’y avait pas d’erreur possible.

Plusieurs mois ont passé — il était arrivé en France et avait déposé une demande d’asile non loin du village du Sud-Ouest où ma mère passe la plus grande partie de l’année — avant qu’il reçoive un jour, par téléphone, un appel de l’enfant.

§

C’est le milieu de l’été.

Dans le quartier d’Exárcheia, nous retrouvons mon père, qui vient de passer quatre jours sur l’île de Chíos, en face de la Turquie. Le camp de Vial, dans l’arrière-pays, a été installé sur un terrain déjà pour moitié occupé par une entreprise de retraitement de déchets. Les ordures d’un côté, les réfugiés de l’autre. « Ordures et réfugiés presque dans le même espace », dit-il. À la table voisine, une femme d’une quarantaine d’années discrètement maquillée sursaute et se tourne vers nous tandis que ma fille termine de colorier sur la nappe un arc-en-ciel immense.

Les migrants, dit-il, dorment dans des containers — le mot m’évoque les immenses blocs de couleurs (jaune, ocre, vert olive) qui s’entassent sur un débarcadère du Pirée administré depuis deux ans par Cosco, la première entreprise chinoise de transport maritime —, mais ces containers-ci, ceux dans lesquels ils dorment, ne sont que de quelques mètres carrés et ont des armatures en bois.

Il y a des baraquements, aussi : de petites constructions, livrées à l’État grec par la société Ikea, plus inflammables encore.

Vingt personnes s’entassent parfois à l’intérieur d’un même container mais le camp est si surpeuplé que beaucoup dorment à même le sol, dans les passages ou les travées qui les séparent.

L’administration a mis au point un système de tampons pour empêcher les réfugiés de resquiller à l’heure des repas, de se resservir. Ce moment est souvent celui où la tension entre les occupants du camp parvient à son comble, où la violence éclate. Les repas sont servis dans des gamelles, il n’y a pas de tables ; l’administration du camp ne s’est pas souciée de ce détail, l’administrateur a dit : Chez eux, ils ont l’habitude de manger dehors, par terre, c’est dans leur culture.

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Au camp de Vial, mon père a rencontré un réfugié haïtien. Le nom de l’île des Caraïbes me fait penser aux volontaires, une centaine, que l’État haïtien aurait envoyés par bateau au début du XIXe siècle pour venir en aide au tout nouvel État grec au sortir de sa guerre d’Indépendance. L’histoire rapporte qu’aucun de ces volontaires n’a survécu au voyage, que seule une cargaison de café serait parvenue à bon port. Les représentants insulaires pensaient que l’État grec échangerait cette cargaison précieuse contre des armes. Peut-être le réfugié rencontré par mon père au milieu des migrants syriens, afghans et africains est-il l’unique survivant de cette traversée : un réfugié d’une autre époque, arrivé à destination plus d’un siècle après avoir quitté sa terre, venu pour nous aider.

Au camp de Vial, mon père a aussi rencontré une femme camerounaise, qui lui a parlé de sa douleur : une douleur qui migre dans son corps, occupe tantôt le milieu du bras, tantôt le dos, une douleur qui ne cesse de se déplacer et dont personne n’a su identifier la cause. Il n’y a pas de psychiatres dans le camp. La femme lui parlait en français : « J’ai toujours mal quelque part », a-t-elle dit.

Les autorisations de visiter le camp sont délivrées au compte-gouttes et chaque visiteur prend préalablement l’engagement de n’y enregistrer aucune image, aucun son.

§

Le petit carré de lumière coupe les vagues, parvient jusqu’au bateau qui disparaît derrière la pointe. Le regard de l’enfant se porte vers l’horizon. Quels pays y a-t-il, en face, sur le rivage ? La Syrie, répond Èlèna. La Libye. Le Liban est par là.

Je suis arrivé dans l’île il y a trois jours.

Cela fait quarante-cinq ans maintenant que je viens sur cette île ; c’est ici que j’ai fêté à peu près tous les anniversaires de ma vie.

Les bateaux de tourisme passent devant la maison quatre ou cinq fois par jour, en provenance de Rafína ou du Pirée.

La maison n’a presque pas changé depuis sa construction ; seuls les arbres ont poussé, insuffisamment, heureusement, pour masquer le spectacle de la mer.

Je suis sorti vers 8 heures pour prendre l’air, préparer un café. Le vent du Nord souffle sans discontinuer, jour et nuit, depuis mon arrivée.

L’une de nos activités principales, ici, est de regarder les bateaux passer.

La maison est au sud-ouest de l’île, à une demi-heure de traversée du port. Les vents chassés depuis les hauteurs soufflent ces jours-ci avec une telle violence qu’ils retiennent parfois les navires à la hauteur du cap, les empêchant de s’avancer plus au large. Le spectacle est aussi saisissant que si l’on apercevait dans le ciel un avion immobile.

Il y a plusieurs jours maintenant que je sais que Genádi, Nestán et Maríka finiront par venir ici, sur l’île, dans cette maison, probablement lorsque j’en serai parti. J’ai l’intuition que nous ne pourrons tout au plus que nous croiser.

§

C’est l’été. Sur le chemin de montagne qui relie Kapariá au village de Kardianí, j’entends un matin Genádi dire à Élèna : « Nous devrions prendre l’histoire en mains, en inventer la suite. »

Je les imagine se réunir en rond sur le sol d’une pièce — l’enfant, la grand-mère, la jeune fille, Nestán — et voter sur les suites à donner au récit, à main levée, comme nous le faisions sur la place Sýntagma à l’été 2011.

***

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« Elle ne mourra pas », dit Genádi.

« Elle ne perdra pas son visage, ni la vue, mais elle perdra la langue ; elle oubliera la langue grecque. Pendant plusieurs jours, elle réagira à l’attaque en se repliant sur sa langue ; tous les mots appris depuis son arrivée en Grèce, cinq ans auparavant, se seront envolés. »

« Mais est-ce qu’on peut perdre une langue aussi simplement que ça ? » s’interroge Maríka, perplexe.

« Je crois que oui », avance Élèna.

« Elle perdra une langue qu’elle n’a jamais qu’apprise, mais qui n’est pas la sienne, dit Nestán. Une langue qui ne se souvient pas d’elle, petite fille. Une langue qui ne l’a pas vue grandir, seulement travailler. Une langue qui ne la reconnaît pas. »

« Elle montera dans une ambulance et traversera la ville. Quelqu’un l’aidera peut-être. »

« Elle traversera la ville et la verra, telle qu’elle est maintenant et telle qu’elle sera dans cinq, dans dix ou dans quinze ans : pendant quelques instants, la durée du transport, elle sera une sorte de Cassandre. »

« Elle verra un très vieil homme aux cheveux d’électricité », dit M., « et un joueur de lyre », dit G.

« Elle verra des immeubles recouverts de gaze, de toile de coton ou de tulle. »

« Elle verra que des jeux s’inventent au bord des ruines et qu’à partir de ces jeux les gens recommencent à vivre, comme s’ils remodelaient les mots, un par un. »

« Ce ne seront pas exactement les mêmes mots. »

« Ce seront des mots qui auront été roulés dans la poussière et porteront les traces de leurs mains. »

« Elle verra un peuple s’installer sur les toits, à plusieurs mètres du sol, au-dessus de la ville, pour y vivre. »

« Elle verra au coin d’une rue un homme dont le cœur et les poumons se transformeront en or, un enfant dont le sang se changera en or, une femme. Ce ne sera pas une maladie. L’or sera dans les arbres, dans l’air, dans l’eau, et se substituera à leur souffle. Elle verra au coin des rues des femmes, des enfants et des hommes revendre leurs yeux d’or, leurs mains d’or, pour vivre encore un jour. Elle verra le visage de ceux qui les leur achèteront. »

« Elle essaiera de prononcer un mot mais aucun mot ne sortira, aucun mot ne pourra sortir, car rien de ce qu’elle verra n’aura encore eu lieu. »

***

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« La vie continuera comme avant. »

« Elle verra sa propre histoire, nos visages, tels qu’ils seront dans cinq ans, dans dix ans. Elle nous entendra parler. Elle se mettra à rire, à pleurer, elle sera attentive, émue. »

« Elle se verra oublier puis réapprendre le grec : tous les mots, un par un, comme si la Grèce était un pays où elle viendrait tout juste d’entrer. Elle se verra quitter la ville. Elle se tiendra sur un quai, le pays derrière elle, et elle regardera le bateau s’éloigner ; elle sera en même temps sur le pont du navire et parlera à son fils. Elle lui racontera son histoire. »

« Elle verra son fils s’éloigner et un monde s’ouvrir. »

« L’été passera. Elle écrira un livre. »

« Elle se verra assise au cœur d’une assemblée de milliers de jeunes gens et de vieilles personnes, sur la place. Elle s’entendra parler, se verra devant le micro, puis les mots s’atténueront. Il lui sera impossible de dire combien d’années la séparent de ce qu’elle voit. »

« Il faudra vivre. »

« Elle oubliera peu à peu tout ce qu’elle aura vu. »

« La traversée de la ville durera plusieurs jours. À l’arrivée, elle n’aura plus que les mots de son enfance. Elle sera assise sur le sol. Les mots seront des jouets de bois, des formes de couleurs, des cubes, des souvenirs d’enfance. Elle les prendra entre ses mains et se mettra à reconstruire un monde. »

***

« Elle ne reviendra pas au travail. Elle ne le supportera plus. Elle n’en supportera pas l’idée. »

« Mais elle ne quittera pas la Grèce. »

« Elle commencera à réapprendre le grec en évitant comme la peste tous les mots qui lui évoquent le travail, le nettoyage, les menaces, le métro d’Athènes. »

« Elle le fera pour son fils, pour qui le grec n’est plus depuis longtemps et n’a sans doute jamais été une langue étrangère. »

« Elle devra trouver autre chose, chercher une autre vie. »

« Ils partiront un temps sur une île. »

« Quelle île ? » demande Genádi.

« Il y a le choix », dit Nestán.

« Tínos », dit Maríka.

« Sífnos », dit Genádi.

« Irakliá, dit Élèna. Nous avons une maison là-bas. Je pourrai vous laisser les clefs. »

« Une île imaginaire ; il y a tellement d’îles, ici, que l’on pourrait très bien en ajouter une de plus sans que personne ne se rende compte de rien. »

« Et pour le moment ? » demande Genádi.

« Pour le moment, elle est en vie ; les infirmières auxquelles elle s’adresse, en géorgien, ne la comprennent peut-être pas, mais c’est sans importance. Elle leur parle, elles l’entendent, elle est en vie, et c’est la seule chose qui compte. »

« Pour le moment, elle dort ; elle est dans un lit d’hôpital, à la périphérie d’Athènes, elle n’ouvre pas les yeux, elle se contente de respirer et fait des centaines de rêves : toute la suite du récit se compose de rêves. »

« Elle rêve et réfléchit à la suite », dit Nestán.

« Reste à l’écrire », dit Élèna.

§

Athènes, 23 novembre 2017

Ce feuilleton, débuté dans le numéro 77 de Vacarme, s’interrompt pour l’instant ici et, avec lui, le cycle des Baricades misterieuses consacré à notre expérience athénienne. Merci à vous tou.te.s et à bientôt, j’espère. [D.A.]

Post-scriptum

Né en 1971 à Paris, Dimitris Alexakis est écrivain et il anime le KET (« Atelier de réparation de télévisions »), un espace de création né au cœur de la crise dans le quartier de Kipseli, à Athènes. Son blog Ou la vie sauvage->https://oulaviesauvage.wordpress.com]. Les photos qui accompagnent ce texte sont de l’auteur.