Vacarme 22 / entretien Gilles Sainati
entretien avec Gilles Sainati, Syndicat de la Magistrature
L’entretien qu’on va lire s’inscrit entre deux dates.
Le 26 septembre 2002, Nicolas Sarkozy explique n’avoir pas bâti son projet de loi « selon les vues du Syndicat de la Magistrature », désignant à la vindicte publique un adversaire inattendu, révélateur. On croyait le ministre acharné à étendre les pouvoirs de la police, et voilà qu’il en a tout autant, peut-être davantage, après les juges. Comme si la dynamique sécuritaire ne se contentait pas de restreindre mécaniquement les garanties juridiques, suivant un jeu de vases communicants, mais s’alimentait d’abord d’une hostilité envers l’ordre du droit, envers ceux qui disent le droit et qui le font savoir. Là où, dans l’idéologie, ce gouvernement exalte l’État de droit (en nommant Luc Ferry, en adoubant Blandine Kriegel) ; là où, régulièrement, revient l’antienne d’une inflation du juridique dans les sociétés contemporaines, ce mouvement de menton nous sembla faire symptôme. Il fallait aller voir : nous ne fûmes pas déçus.
Le 1er décembre 2002, peu après notre rencontre, le 36ème congrès du SM tourne à l’affrontement : audience clairsemée, forte opposition interne. Beaucoup estiment qu’il convient de revenir à une défense plus stricte du statut et des intérêts professionnels, d’en finir avec les critiques « générales » et « angélistes ». Un certain discours, donc, est devenu inaudible à l’intérieur même de la profession -parce qu’une partie de la gauche, aussi, ne tient pas à se voir accoler ces idées à contre-courant. L’étonnant tient à ce que le discours du SM n’a jamais été aussi juridique, défendant la procédure et le contradictoire, l’opportunité des poursuites, tous principes dont on ne sache pas qu’ils aient jamais été gauchistes : que ces choses-là fassent aujourd’hui tousser est assez instructif.
Le marteau, l’enclume. Dans les attaques qui visent le SM, dans la crise qui le secoue, on ne se hâtera pas de lire la mise en cause de quelques juges trop politiques. C’est l’inverse, en fait, et l’entretien le montre : c’est dans sa séparation et son autonomie que le judiciaire est aujourd’hui politiquement brûlant ; c’est la défense des formes contre la tyrannie des fins qui dérange le monde. À rebours de notre culture de gauche - et, c’est tout l’intérêt, à rebours aussi de son propre héritage -, le SM se retrouve aujourd’hui à porter ce qu’a de subversif l’indépendance des juges. Posture qui s’alimente pourtant du même vieux ressort : se demander ce que l’on fait. Hier ne pas croire à la neutralité de la justice, aujourd’hui ne pas s’inscrire sans phrase dans la « chaîne pénale » - métaphore qui court, autre chaîne, de Vaillant à Perben.
De cette chaîne, le SM est le maillon faible. On nous permettra de tenir à ce maillon-là.
Le glossaire (sous forme de notes) a été rédigé par Emmanuelle Cosse.
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