introduction

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Les technocrates qui élaborent et mettent en oeuvre la doxa européenne en matière de contrôle des flux migratoires connaissent leur mythologie : ils ont nommé Ulysse l’opération qui rassemblait il y a peu une flotte de huit pays chargée de patrouiller aux frontières maritimes méditerranéennes et de renvoyer les migrants chez eux ; et Neptune le plan qui organise les charters européens communs, et s’occupera bientôt des demandeurs d’asile. Ces techniciens cultivés se sont bien sûr souvenu que nul, à Ithaque, ne reconnut Ulysse lorsqu’il revint après une longue et périlleuse errance, si ce n’est sa vieille nourrice et son chien ; et que Neptune est cette antique divinité dont le pouvoir s’étendait sur ces mers que les politiques migratoires d’aujourd’hui transforment en cimetières. On précisera que, durant les huit mois où Ulysse a fonctionné, le nombre des naufrages et des noyés dans le détroit de Gibraltar n’a en rien diminué.

Dans cette guerre aux migrants déclarée depuis longtemps, qui prospère depuis le 11 septembre 2001 sous couvert de lutte contre le terrorisme et qui trouve sa traduction dans les lois récentes tant nationales qu’européennes, tout fait de l’immigré une victime, un corps soumis, voué à l’invisibilité, à l’errance et à l’attente, enfermé dans des zones de non-droit hors de l’espace politique, privé de parole, ayant des devoirs mais aucun droit, incorporé dans des quotas déplacés en fonction des besoins des économies européennes. Tout sauf un sujet, alors que, comme l’a fait remarquer Etienne Balibar, les migrants ne sont pas une masse fluctuante et indifférenciée.

Cette conception victimaire peut aussi prévaloir chez certains de ceux qui s’opposent au régime des frontières (en Europe, le système Schengen) : la métaphore de la forteresse est prégnante, la migration n’est conçue que comme une épreuve, une des nombreuses catastrophes engendrées par la globalisation, un processus inévitable qui dépasse ceux qui y sont soumis, dont la décision de migrer ne peut être motivée que par un désir de liberté ou d’émancipation économique.

Or les mouvements de migrations, loin d’être enchaînés par des mécanismes purement économiques ou géopolitiques, ont leur autonomie propre. Les frontières peuvent être franchies, et les facteurs subjectifs influent très fortement sur les décisions de partir ou de rester : en dépit des
politiques répressives ou d’« aide au retour », les flux migratoires ne peuvent être taris ou réactivés par le seul vouloir discrétionnaire d’un programme politique ou économique.

L’un des Kurdes du collectif du 10ème arrondissement de Paris dit : « je voulais au moins voir comment c’était l’Europe ». Et un autre : « je trouvais que les gens en France étaient beaux ! ». Dans les textes qui composent cette enquête comme dans les voix de La Sonore Dans la frontière, l’immigration est replacée dans des histoires de vie ; des subjectivités nomades exercent un droit de fuite [1] (qu’on peut aussi entendre comme un droit de fugue), et sous-tendent de nouvelles formes de lutte, individuelles et collectives, qui impliquent l’ensemble des sociétés : aucun conflit social ou politique ne peut faire l’économie des migrations, aucune lutte ne peut ignorer celles menées par les migrants pour des droits collectifs.

À écouter ces voix, on comprend combien est artificielle (mais redoutablement efficace du point de vue du contrôle) la distinction migrant/demandeur d’asile, et comment la criminalisation des réfugiés (« tous des faux ») va de pair avec la clandestinisation des migrants (tout en assurant des quotas de travailleurs sans droits). À suivre leurs parcours, on voit combien les politiques soi-disant mises en oeuvre pour l’« accueil » des réfugiés ont la plupart du temps pour unique conséquence (et pour finalité ?) de les transformer en sans-papiers voués à l’exploitation du travail au noir. « Politiques soi-disant mises en oeuvre », car leur existence et les maigres droits qui devraient en découler relèvent souvent du secret le mieux gardé : durant les trois ans d’existence du camp de Sangatte, toute information sur l’asile en France y fut interdite ; mais, dès l’annonce de la fermeture du camp, ce fut pour les autorités françaises une mission prioritaire.

Il court ici en filigrane, même s’il n’en est pas directement question, une autre conséquence de la criminalisation des immigrés : la logique de l’enfermement, du bannissement, de la mise à l’écart, dont les lieux sont multipliés, sous des formes nouvelles et diverses, par les politiques actuelles. Lieux au coeur des villes ou de leurs périphéries : le centre de via Corelli à Milan, Zapi3 à Roissy ; lieux sur le territoire national mais plus éloignés que s’ils étaient sur une autre planète : le camp de Woomera, aujourd’hui fermé, dans le désert australien à 400km de la ville la plus proche, Lampedusa, séparée des côtes africaines par une mer souvent dangereuse. Et ces autres camps, que les projets (anglais, italiens, européens) d’externalisation de l’asile prévoient aux marges de l’Europe ou plus loin encore, en Ukraine ou en Afrique - sur le modèle de la Pacific Solution australienne, qui parque dans les républiques bananières du Pacifique Sud les migrants interdits d’accès sur le continent, sous le contrôle de l’Office International des Migrations et avec la bénédiction du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés.

Ces « Lager du présent » [2], qui rappellent les camps allemands pour « asociaux » des années 30 ou les « camps de la plage » que la République Française réserva aux républicains espagnols, ne sont pas si exceptionnels qu’on a pu le dire : la logique de domination qui y opère est aussi à l’oeuvre dans la société, comme mécanisme administratif de contrôle de la mobilité des migrants, comme affirmation d’une souveraineté nationale battue en brèche par la construction européenne. Ce qu’ils enferment, ce sont des catégories (immigrés, « clandestins », irréguliers) et des corps, pas des individus. Mais là aussi, des enquêtes, des rencontres font entendre ces parcours individuels ou collectifs : il faudra raconter l’expérience du camp noborder de Lampedusa à l’été 2003, et écouter l’échange entre les détenus du camp de Bari-Palese et les quinze activistes qui, le 27 juillet 2003, ont pénétré dans cette zone, d’existence illégale et placée sous contrôle militaire [3].

Ce que ces textes et les voix de La Sonore restituent, ce sont des paroles, des identités, des vies dont les parcours ne peuvent être enfermés dans des explications qui se limiteraient à une idéologie du contrôle ou à une aide humanitaire.

Not in my backyard / pas chez moi, disent les politiques de contrôle des migrations. Né qui, né
altrove
/ ni ici, ni ailleurs : le mot d’ordre de la manifestation turinoise du 30 novembre 2002 pour la fermeture des Centri di Permanenza Temporanea italiens est indissociable d’un ici et ailleurs, celui de la liberté de circulation.

Notes

[1Sandro Mezzadra, Diritto di fuga. Migrazioni, cittadinanza, globalizzazione, Ombre Corte, 2001.

[2Federica Sossi, Autobiografie negate. Immigrati nei lager del presente, Manifesto Libri, 2002.

[3Voir la vidéo

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 25, , pp. 104-105.