Vacarme 34 / motifs

le souverain, l’humanitaire et le terroriste

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La définition, canonique depuis Carl Schmitt, de la souveraineté par la situation d’exception est aujourd’hui en crise : autour de l’urgence et de la catastrophe (de leur production, de leur conjuration ou de leur prise en charge), rivalise désormais une triade d’acteurs. Leurs différences criantes n’interdit ni emprunts, ni alliances objectives : tenaillé entre raison d’Etat, exigence humanitaire et stratégie terroriste, l’espace politique est à réinventer.

les technologies de gestion des catastrophes

L’émergence, le développement et l’institutionnalisation d’un dispositif articulant des technologies de secours et d’assistance, destiné à répondre aux catastrophes de grande envergure, constituent un des traits distinctifs de la modernité. Parmi les composantes de ce dispositif figurent l’expertise en matière d’hygiène et la médecine urgentiste, mais aussi le transport rapide du personnel, de l’équipement et des victimes ainsi que la coordination des activités de secours, tant sur un plan technique que géopolitique. Toujours plus sophistiquées et efficaces, ces technologies de gestion des catastrophes sont peu à peu devenues un appareil d’État à part entière. Depuis le début du XXe siècle, tous les États « forts » se sont dotés de ce genre de dispositif et l’ont mis en oeuvre lors des grandes catastrophes, « naturelles » ou « politiques » [1].

Il convient de replacer cette évolution dans le cadre d’une gouvernementalité moderne qui envisage la gestion des risques encourus par les gouvernés et l’assurance d’un minimum de bien-être comme autant de missions ordinaires du gouvernement. Efficaces et indispensables en cas d’urgence, les technologies de gestion des catastrophes sont aussi utilisées par les États forts à l’extérieur de leurs frontières. Les opérations d’aide humanitaire sont en effet devenues un élément incontournable des relations internationales. Elles jouent un rôle important lors des interventions post-coloniales et ajoutent une dimension morale à la légitimation du rôle de l’État sur la scène mondiale ainsi qu’à celle des forces du marché que la puissance étatique contribue généralement à propager, mais qu’en cas d’urgence elle peut aussi restreindre ou mobiliser pour la bonne cause.

Si l’État dispose de technologies de gestion des catastrophes très perfectionnées, il est loin d’être le seul acteur dans le domaine des secours et de l’assistance. C’est d’ailleurs à une organisation non gouvernementale — La Croix-Rouge — qu’il revient d’avoir posé les principes et les modalités d’action ensuite adoptés et nationalisés par les gouvernements occidentaux [2]. Aujourd’hui, l’action humanitaire est l’un des principaux domaines d’activité des ONG. En s’y investissant, les citoyens peuvent prendre part aux affaires nationales et aux relations internationales sans guère se soucier des représentants de l’État et des politiques gouvernementales. Ils peuvent se prévaloir d’une telle émancipation — qu’ils soient experts ou amateurs, salariés ou bénévoles — car même si leur participation à des opérations humanitaires répond à des motivations diverses et parfois contradictoires, elle s’autorise toujours d’un ensemble plus ou moins reconnu de principes. Dans de nombreuses sociétés occidentales, les humanitaires sont ainsi devenus les acteurs les plus visibles dans le champ de la morale, lequel s’est depuis peu approprié un espace propre bien délimité : le site même de la catastrophe et ses alentours.

Fait plus notable encore que l’engouement croissant suscité par l’action humanitaire, les programmes gouvernementaux de gestion des catastrophes sont désormais forcés d’adopter, ne serait-ce que partiellement et imparfaitement, la logique du souci humanitaire propre aux ONG. Lorsqu’un État donateur utilise ses propres techniques de gestion des catastrophes à l’étranger dans un but politique et idéologique, il doit au moins affecter de respecter le modus operandi et les principes de l’action humanitaire, sous peine de s’exposer à la critique et à l’indignation. Même si l’usage des technologies de gestion des catastrophes ne se distingue pas de celui des autres appareils de pouvoir, et même si l’on considère que les désastres sont des événements susceptibles d’être manipulés, il reste que de telles manipulations ne peuvent faire abstraction des règles du jeu — règles morales en l’occurrence. Lorsqu’un gouvernement investit sur les marchés financiers, l’analyse des risques devient partie intégrante d’un raisonnement politique ; il en va de même pour les préoccupations humanitaires quand un gouvernement investit l’industrie des secours : elles deviennent un élément de la raison d’État.

L’échec récent des agences américaines de secours et d’assistance quand il a fallu sauver les pauvres de Louisiane en est une claire démonstration. À la veille de la catastrophe et durant ses premiers jours, les agences gouvernementales ont agi selon les plans bien établis de l’action gouvernementale aux États-unis : elles ont fourni des filets de protection aux riches et abandonné les pauvres. Ce genre d’économie politique demeure publiquement défendable tant que la réussite et l’échec peuvent être mis au compte des talents et mérites personnels ou encore des forces aveugles du marché. En revanche, quand on a affaire aux forces aveugles de la nature, il devient tout à fait inacceptable d’abandonner les plus faibles. Pourquoi ? Parce que les catastrophes, comme les guerres, modifient le champ de l’action et des responsabilités gouvernementales. Elles deviennent l’affaire du souverain, sa principale sphère d’action, le domaine où sa souveraineté est tout à la fois constituée, mise à l’épreuve et contestée — et où elle peut parfois se voir anéantie.

Si la souveraineté politique se définit par le pouvoir, conféré par un ordre juridique, de proclamer une exception à cet ordre et de déclarer un état d’urgence — comme le soutenait Carl Schmitt [3] — et si l’état d’exception proclamé par un souverain est le moment où la vie est abandonnée par la loi et exposée à une violence qu’aucune loi ne punit — comme l’explique Giorgio Agamben [4] — alors on peut dire que les grandes catastrophes remettent en question le principe de la souveraineté. Un état d’urgence et d’exception est en effet créé par le désastre mais sans qu’il ait été décrété par aucun souverain ; la vie est livrée à elle-même, tandis que les violences, naturelles et sociales, se déchaînent sans se soucier de la prétention du souverain à avoir seul autorité sur la vie et la mort. En même temps, ce n’est ni à la main invisible du marché ni à celle de Dieu, mais bien au souverain — du moins depuis le début du XXe siècle — qu’il revient de moduler l’exposition de la population aux risques, de redistribuer les pertes et de gérer la catastrophe. Lorsqu’un désastre se produit, en raison même de l’existence d’un dispositif gouvernemental de secours sophistiqué, on ne peut faire porter la responsabilité de leur sort ni aux pauvres ni à leur Dieu, mais à l’efficacité du dispositif en question. Et cette efficacité est toujours déjà une affaire de morale.

L’existence d’un appareil de secours efficace est un privilège et une caractéristique des États forts et elle fonctionne comme une partie intégrante de ce que Michel Foucault appelle la biopolitique dans son ensemble, c’est-à-dire des modes d’investissements politiques de la vie elle-même. Plus précisément, la prise en compte des catastrophes en tant qu’événements prévisibles et évitables — ou, s’ils sont inévitables, dont les effets peuvent être atténués — doit être considérée à la fois comme un objectif des mécanismes biopolitiques et comme une occasion pour eux de s’étendre et de renforcer leur emprise sur la population gouvernée. Dans les États forts, les grandes catastrophes conduisent inévitablement et rapidement au renforcement de l’activité, de la présence et des capacités latentes des dispositifs biopolitiques, comme l’ont clairement démontré le 11 septembre 2001, et les récents attentats de Madrid et de Londres. En outre, dans un monde globalisé, où les « racines du mal » et les agents des catastrophes ne peuvent être contenus à l’intérieur des frontières de l’Etat-nation, les technologies de gestion des catastrophes contrôlées par les gouvernements ont été intégrées dans des réseaux biopolitiques mondiaux toujours plus vastes. Leurs tâches consistent d’une part à capturer les individus dangereux — convoyeurs de drogues illégales, de bombes, ou de virus — et d’autre part à gérer la situation des populations en danger. Parmi les nombreuses conséquences de ces nouveaux mécanismes biopolitiques, il convient d’en isoler deux : en premier lieu, les États forts et les agences internationales peuvent désormais mobiliser un dispositif de secours efficace en faveur des populations en danger des États faibles, qui sont en général plus exposés aux catastrophes naturelles et politiques et beaucoup moins bien équipés pour y faire face ; en second lieu, ces mêmes États forts ont renforcé leurs capacités de surveillance des individus dangereux, qu’ils soient citoyens des États faibles ou qu’ils y aient trouvé un abri.

Le fait d’aller secourir des populations en danger, avant, pendant et après les grandes catastrophes est une action très controversée sur la scène internationale. Même en l’absence de tout cynisme conscient, le fait que les gouvernements se saisissent de causes morales transforme celles-ci en enjeux politiques. De plus, dans un monde globalisé, la souveraineté fait défaut aux agences chargées de la coordination des opérations de secours et d’assistance (avant tout La Croix rouge et les agences de l’ONU), tandis que la puissance qui se rapproche le plus d’un souverain mondial — le gouvernement des États-unis — se désintéresse en général des problèmes de coordination. Lorsqu’une catastrophe s’internationalise, la tension entre motivations économiques et politiques d’une part, et motivations morales d’autre part — tension qui, lorsque le souverain intervient à l’intérieur de son propre État, doit rester cachée ou être surmontée — apparaît au grand jour. Cependant, cette tension n’a rien à voir avec l’opposition entre une « belle âme » impuissante et un pouvoir cynique ; elle est plutôt l’expression d’une rivalité entre un pouvoir étatique doté d’un puissant appareil de gestion des catastrophes et des groupes autonomes (empowered) de citoyens fort bien équipés pour remplir leur tâche et qui agissent à l’échelle planétaire en dehors de la logique des États. Entre ces deux instances, le conflit est inévitable, car la contradiction est structurale et repose sur l’opposition entre deux revendications de l’état d’urgence et de l’exception à la règle. Pour le souverain, la capacité d’en appeler à l’urgence et de suspendre la loi est un moment constitutif de sa souveraineté même. Pour l’humanitaire, il s’agit d’un moment où le sort de l’autre devient constitutif de la conduite à adopter et de l’action à entreprendre.

Le terroriste et l’humanitaire

À l’arrière-plan de cette relation binaire plane l’ombre d’un troisième acteur qui requiert notre attention. Nous l’avons déjà évoqué en passant : il s’agit du terroriste. Lui aussi prend position par rapport à l’état d’urgence, puisqu’il cherche à le déclencher et à l’imposer au souverain. Quelles que soient ses motivations politiques — suffisamment variables pour qu’il y ait lieu d’établir des distinctions en fonction de la cause défendue mais néanmoins exprimées par des tactiques et des pratiques similaires — la loi du souverain et la préoccupation morale de l’humanitaire lui sont également indifférentes. Lorsqu’il agit, le terroriste se pose en rival de l’un et de l’autre. Mais de même, on peut avancer que, considéré abstraitement et selon ses propres principes, chacun de ses partenaires dans cette relation triangulaire à l’état d’urgence nie les deux autres. Ainsi, pour l’humanitaire, peu importe la cause ou l’origine politique d’un état d’urgence. Que celui-ci ait été déclaré par le souverain à l’origine d’un désastre ou par un souverain réagissant à une catastrophe — naturelle ou due à des actions terroristes — l’humanitaire se préoccupe d’apporter secours et assistance aux survivants en faisant abstraction de toutes considérations politiques, celles qui animent le souverain comme celles auxquelles se livrent les terroristes. Quant au souverain, il ne fait pas davantage de différence fondamentale entre le problème posé à sa souveraineté par l’intervention des humanitaires étrangers et par celle des terroristes. Face à la menace terroriste — fût-elle imaginaire ou exagérée — l’état-nation souverain est prêt à suspendre la loi ainsi que le dispositif humanitaire qui opère à la limite du cadre législatif, tout en offrant à ce dispositif de nouveaux terrains d’opérations et de nouvelles raisons de se redéployer : ainsi en va-t-il des États-unis en Afghanistan et en Irak, de la Russie en Tchétchénie, d’Israël dans les territoires palestiniens occupés.

Il reste que l’humanitaire et le terroriste ne partagent pas seulement la même propension à ignorer la logique de l’autre et celle du souverain. La véritable affinité, voire le terrain commun entre eux est plutôt d’ordre structural, du moins si l’on considère la nouvelle forme du terrorisme international globalisé. Les similitudes structurales entre ces deux phénomènes sont même frappantes — et embarrassantes. Mentionnons-les brièvement : réseaux transnationaux dépourvus de centre — ou bien ayant un centre, mais aléatoire et temporaire ; modèles d’actions héroïques et bénévoles qui se propagent rapidement à la surface du globe, engendrant nombre d’imitateurs et suscitant l’admiration d’un large public qui ne fait pas lui-même directement partie du contexte ayant suscité les actions en question ; dépense et sacrifice de ressources extraites des circuits réguliers de l’échange commercial et politique, afin de poursuivre un objectif qui est décrit comme plus élevé que les objectifs habituels de l’action économique et politique ; mobilité et pratiques nomades qui permettent de s’installer et de séjourner pour un temps plus ou moins long partout dans le monde mais qui n’empêchent aucunement de manifester un intérêt particulier pour un site donné, soigneusement circonscrit et méticuleusement étudié ; attrait pour la « vie nue » — pour reprendre l’expression d’Agamben — et tendance plus ou moins systématique à dépolitiser le corps des victimes ; équilibre instable maintenu entre les aspects clandestins et spectaculaires de l’opération ; enfin manifestation d’une certaine indifférence — en théorie sinon en pratique — aux frontières territoriales et symboliques de l’État-nation.

Essayons de nous pencher sur ces similitudes et d’en user pour mieux comprendre la place de l’humanitarisme globalisé au sein de l’État-nation libéral ou démocratique, ainsi que sa relation au souverain. Les terroristes et les humanitaires s’intéressent également à la vie nue, mais de manière opposée. L’humanitaire, dans sa rhétorique, ne fait pas explicitement de distinction se rapportant à la couleur de peau, à la race, à l’appartenance ethnique ou à la religion ; et quand des détracteurs relèvent de telles distinctions dans sa pratique, il aura tendance à modifier son langage et ses actes, ou du moins à chercher des excuses. Le terroriste, quant à lui, établit au niveau rhétorique une distinction nette entre son ami et son ennemi, mais en pratique, l’ennemi est au terroriste ce que la catastrophe est à l’humanitaire : il désigne un espace, à la fois géographique et imaginaire — l’Amérique et ses alliés, les Juifs et leurs amis, le gouvernement et ses collaborateurs — au sein duquel n’importe qui peut être visé, comme le démontrent clairement les récents attentats contre des zones touristiques — Mombassa au Kenya, Kushadasi en Turquie, Taba et Charm el Cheikh dans le Sinaï. Autrement dit, une fois l’ennemi déclaré, le seul objectif du terroriste c’est la mort, peu importe de qui — la question principale étant de trouver le lieu où des vies peuvent être le plus facilement et efficacement anéanties. De même, une fois que la zone de la catastrophe a été ciblée, l’humanitaire travaille à sauver des vies, peu importe quelles vies — la seule question, en principe, étant de savoir où se trouvent les vies laissées à l’abandon.

On ne peut nier la différence entre le fait de détruire la vie, ou de l’abandonner, et l’action de la secourir. Entre le terroriste et le souverain, il existe une zone grise occupée par les organisations terroristes qui cherchent à ériger un État souverain et le terrorisme d’État qui cherche à anéantir les mouvements dissidents. Entre l’humanitaire et le souverain, il existe une zone grise occupée par les organisations humanitaires gouvernementales ou semi-gouvernementales ayant recours aux technologies de gestion des catastrophes sous les auspices du souverain et aux côtés d’autres appareils d’État. Mais entre le terroriste et l’humanitaire il y a un fossé qu’aucune pratique existante, en dépit de toutes les similitudes structurales relevées, ne peut venir combler. Bien entendu, il existe des organisations terroristes — ou dites terroristes — qui s’occupent d’institutions philanthropiques, mais de telles activités demeurent en marge de leur tactique terroriste. Elles s’y livrent parce qu’elles sont aussi des organisations politiques qui se préoccupent d’une certaine population. On pourrait même rencontrer — bien que cela arrive sans doute très rarement — des humanitaires ayant adopté des pratiques terroristes, ou prêtant leur soutien à des activités terroristes, mais du point de vue humanitaire, une telle attitude reste totalement fortuite.

La souveraineté défiée

Sur la scène postmoderne des grandes catastrophes, dans les camps de réfugiés et sur les terrains d’action toujours plus nombreux du terrorisme international, il semble qu’il y ait trois processus liés de déconstruction de la souveraineté : premièrement, le concept monolithique, unifié, cohérent de souveraineté est mis à mal par la multiplicité même des agents qui négocient, rivalisent pour faire émerger de nouveaux états d’exceptions ; deuxièmement, une béance apparaît au coeur des mécanismes ubiquitaires du bio-pouvoir, qui semblent impuissants au moment même où on en a le plus besoin ; enfin, troisièmement, les limites territoriales qui inscrivent la souveraineté dans l’espace sont constamment transgressées par les flots de personnes, de biens et d’informations quittant le site de la catastrophe ou y entrant. Mais ces trois processus n’auraient pas pu voir le jour sans le discours et les pratiques humanitaires, et sans le désarroi, l’angoisse et la mort répandus par le terrorisme. Certes, le terrorisme etl’humanitarisme ont tous deux besoin de la coopération active des médias sous leur forme électronique ou imprimée ; mais les images atroces et les histoires horribles n’auraient pas suffi à faire la différence sans les nouvelles possibilités d’action qui se sont ouvertes dans les deux voies opposées tracées par les organisations terroristes et humanitaires.

Le terroriste et l’humanitaire sont confrontés au souverain mais dans deux directions opposées. Ils sont tous deux en concurrence avec le souverain lui-même — mais jamais directement entre eux — sur le principe d’exception, sur le droit et le pouvoir de vie et de mort, et sur la bonne manière de traiter la vie « nue » ou « abandonnée », c’est-à-dire privée de toutes ses protections civiques. Le terroriste et l’humanitaire incarnent respectivement les deux directions opposées que peut prendre le dispositif biopolitique de l’État moderne. D’un côté, on a des technologies morales de gestion des catastrophes, dont la dynamique interne implique que l’on passe de la réaction requise par un événement catastrophique et ses conséquences à un effort pour maîtriser les conditions politiques qui l’ont rendu possible et ont accentué ses effets. De l’autre côté, on trouve des technologies catastrophiques de gestion de la vie dont la dynamique implique que l’on passe de la réaction à la catastrophe à la production systématique de situations catastrophiques. Entre les deux il existe différentes zones de congruence et un énorme potentiel d’imitation mutuelle de l’État et des deux instances qui le mettent à l’épreuve. Ainsi, en réaction aux attentats, l’État imite les terroristes, qui, à leur tour, imitent l’État ; symétriquement, en réponse à des catastrophes de grande échelle l’État imite les humanitaires, qui, à leur tour essaient souvent d’imiter et d’adopter les pratiques d’un appareil d’État.

Quelque part entre le terroriste et l’humanitaire, la ?vie abandonnée s’impose et exige que soit redéfinie la relation entre les droits politiques et l’état d’exception, entre l’ordre juridique et sa suspension ou son extension. Il ne suffit pas de reconnaître le réfugié comme un corps abandonné et une vie abandonnée, qui « seulement comme telle (...) devient un objet d’aide et de protection » [5]. Et il ne suffit pas non plus de reconnaître le citoyen comme un corps et un lieu de la vie qui devrait être bien administré afin d’être protégé de l’insupportable et de la cruauté aveugle de la violence terroriste. L’état de détresse totale qui accompagne les grandes catastrophes, comme l’état d’urgence imposé par les attentats terroristes et l’état de totale sécurité réclamé après de tels attentats, sont autant de dispositions qui fournissent au bio-pouvoir maintes occasions de s’étendre et d’accentuer sa colonisation du monde vécu tout en renforçant sa propre légitimité.

Ces situations extrêmes, qui ne peuvent plus être considérées comme exceptionnelles, remettent en cause le souverain en sapant le monopole qu’il exerce sur le droit et le pouvoir de suspendre la loi, de déclarer des exceptions, et d’abandonner la vie. En même temps, l’intrusion accélérée du pouvoir dans le monde vécu quotidien du gouverné, justifiée par la nécessité de « combattre le terrorisme », n’est pas simplement ou uniquement l’effet des décisions du souverain : elle constitue aussi une réaffirmation de la menace planant sur cette souveraineté, et qui ne cesse de pointer le nez derrière le dos des policiers, des agents de sécurité, des gardes et autres gardiens. Cette menace s’étend aussi loin que le réseau sécuritaire dans son ensemble ; cette menace est présente partout où s’exerce le pouvoir du souverain. Ce ne sont pas seulement les frontières de l’État-nation qui sont remises en question, mais aussi, et peut-être d’abord, sa prétention hégémonique à administrer la vie. Ce qui est remis en question, c’est le droit du souverain à être la seule source légitime de la décision quand il s’agit de savoir qui doit être abandonné, quelle vie peut être sacrifiée, quelle exception est la bonne. En dernière analyse, les formes opposées du sacrifice et de la transgression qu’incarnent le terroriste et l’humanitaire pose la question de l’autorité dont dispose le souverain, de placer sous sa juridiction — précisément en suspendant l’ordre juridique — tout ce qui vit et tout ce qui est lié au vivant, sans reste.

Il faut noter que même en l’absence d’un dispositif humanitaire non gouvernemental opérationnel, la simple existence — voire la simple possibilité de mise en oeuvre — de techniques de gestion des catastrophes efficaces transforme les vies en péril ou les camps de réfugiés en défi au pouvoir souverain. Le fait que l’impératif moral — sauver le plus de vies possible, limiter la souffrance et les pertes au maximum — vienne se concrétiser dans les techniques de gestion des catastrophes transforme tout désastre, tout camp de réfugiés, où que ce soit dans le monde, en un lieu d’affrontement et de coopération, et en tout cas de différenciation, entre le moral et le politique. Il en va de même, dans la direction opposée, pour le terrorisme : même en l’absence de toute infrastructure terroriste active, la simple existence — ou la simple possibilité de mise en oeuvre — d’actions terroristes transforme « la vie bien administrée » en vie confrontée au risque imminent, sur le point d’être abandonnée à tout instant et n’importe où ; cet abandon potentiel de la vie, dont le souverain n’est pas à l’origine, est nécessairement conçu comme une menace pesant sur l’État-nation souverain, où qu’il se trouve sur la planète. L’impératif moral, religieux ou quasi-religieux qui se concrétise dans le mode d’action meurtrier du terroriste — car il ne s’agit là ni d’un dispositif ni d’une institution sociale — transforme tout lieu de l’espace social en un terrain potentiel d’affrontement, de coopération tacite, et sans aucun doute de différenciation, entre l’élément anarchiste inhérent à l’idéologie terroriste et la raison d’État.

Les organisations humanitaires élargissent le fossé entre les droits de l’Homme et les droits du citoyen, contribuant peut-être ainsi à l’exclusion de leurs clients de la sphère publique de l’État démocratique et à l’étouffement de leurs voix. Mais outre que ces organisations participent à la dépolitisation de la catastrophe — comme l’affirment souvent leurs critiques, même si ce n’est pas toujours vrai — elles placent la revendication morale au-dessus du lien social et politique, et sont prêtes à poursuivre cette revendication même lorsque celle-ci transgresse les limites de ce lien. Le terrorisme, lui aussi, élargit le fossé entre l’Homme et le citoyen en raison de la réaction qu’il engendre de la part de la puissance étatique — surveillance accrue des étrangers, modalités plus strictes de séparation entre citoyens et étrangers, personnes suspectes plus facilement privées de leurs droits, etc. Partout où elle est ressentie comme imminente, la menace terroriste a donc tendance à faire taire le débat politique ou du moins à l’aplanir. Mais outre qu’il contribue à l’expansion de l’État et de son appareil biopolitique, le terrorisme dépolitise le pouvoir en nous confrontant à un ennemi qui est censé nous unir tous, et qui est décrit comme un élément extraterritorial, une force qui transcende la sphère politique et qu’il faut combattre, car sa négation est la condition même de l’existence d’un lien social.

La dépolitisation de la revendication humanitaire, tout comme celle engendrée par le terrorisme, peuvent servir les intérêts à court terme du souverain et de ses deux rivaux. En effet, les humanitaires espèrent ainsi avoir un accès facilité aux sites et aux victimes de la catastrophe en présentant l’espace humanitaire comme apolitique, tandis que les terroristes cherchent à promouvoir une alternative radicale au champ politique et à éviter toute forme de négociation avec le pouvoir souverain. Le pouvoir lui-même profite de la dépolitisation de la catastrophe, car cela lui permet de nier sa responsabilité eu égard aux conditions qui l’ont rendue possible. Le pouvoir profite également de la dépolitisation du terrorisme, car cela lui permet d’éviter de prendre en compte les exigences des terroristes, ainsi que les motivations et les situations qui nourrissent ces exigences. Dans les deux cas, la primauté du principe apolitique peut servir d’instrument à la dépolitisation, aidant à camoufler et à reproduire le fondement biopolitique de la souveraineté moderne, renforçant le pouvoir étatique, et affaiblissant la dimension universaliste de la citoyenneté. Mais à chaque fois ce qui est en jeu c’est la mise en suspens — nécessairement temporaire — du problème politique soulevé par les deux rivaux du souverain.

L’acte terroriste porte atteinte à la capacité de l’État à administrer la vie de ses citoyens, mais il ne s’agit souvent que d’un moyen en vue d’un objectif ultime : la destruction de l’État et l’établissement à sa place d’une entité politique radicalement différente. L’humanitaire s’efforce, en principe sinon toujours en pratique, de soumettre les dispositifs biopolitiques à l’obligation (the imperative) de se préoccuper de la détresse des autres. Cette revendication contient, en principe, une exigence de transformation, inévitablement politique, des conditions d’émergence des catastrophes — même si ce point est souvent débattu et parfois nié dans le discours humanitaire. Cette transformation politique implique de supprimer l’état d’urgence permanent et de redonner une dimension civique au monde vécu des populations frappées. Le terrorisme tue et dépouille la vie afin de saper la possibilité même de la citoyenneté au sein de l’ordre politique existant, en tenant la vie elle-même en suspens jusqu’à l’avènement d’une forme radicalement nouvelle de lien politique. Pour sa part, l’humanitarisme planétaire, du moins certaines voix en son sein, parle au nom de l’humanité des vies abandonnées. Il met en avant des exigences morales à implications politiques, lesquelles créent de nouvelles formes de solidarités et remettent en cause la façon dont l’État-nation restreint l’idée, les règles et les pratiques de la citoyenneté.

Traduit de l’anglais par Bruno Poncharal

Notes

[1Nous ne tiendrons pas compte ici de cette distinction, qui, à partir du moment où c’est à l’État qu’incombe la responsabilité de faire face aux catastrophes naturelles, devient obsolète et indéfendable.

[2Voir John F. Hutchinson, Champions of Charity and the Rise of the Red Cross, Boulder, Colorado, Westview, 1996.

[3Carl Schmitt, Théologie Politique, Paris, Gallimard, 1988.

[4Giorgio Agamben, Homo sacer I : le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1995.

[5Giorgio Agamben, op. cit., p. 145.