Vacarme 35 / cahier

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5 raisons d’avoir peur

1. Eurostar Trois semaines. Il aura fallu trois semaines au parti socialiste pour simplement « suspendre » Georges Frêche de son Bureau national. Ce dernier avait traité de « sous-homme » le repré-sentant d’un groupe de harkis. Il demeure membre du parti socialiste. Quatre semaines. À Londres, Ken Livingston, déjà exclu du Labour pour d’autres raisons qui nous l’avaient pourtant rendu bien sympathique, a été « suspendu » quatre semaines de ses fonctions de maire par un comité d’éthique en charge de surveiller le comportement des élus locaux. Il avait traité de « Kapo » un journaliste juif. Ces anecdotes sont effrayantes bien qu’on ne sache pas très bien ce qui fait le plus peur. Que des représentants élus des gauches française et britannique, l’une dite modérée, l’autre dite plus « rouge », puissent aujourd’hui, très spontanément, traiter un harki de sous-homme, un juif de Kapo ? Que de telles abjections soient sanctionnées par de simples suspensions ? Ou que le système politique français s’avère encore bien plus inquiétant que le britannique tant de telles sanctions ne sont pas, malgré tout, équivalentes ? Allez savoir. (PZ)

2. Tolérance zéro La mission théologique internationale, groupe de réflexion permanent du Vatican composé de trente théologiens de toutes origines, étudierait l’opportunité de supprimer les limbes, ce lieu sis entre ciel et enfer qui accueillait, depuis le XIIe siècle et dans l’oubli de Dieu, les petits enfants morts non baptisés. Comme d’ordinaire en pareil cas, l’Éternel est réputé n’avoir jamais existé : « la Bible n’en fait nulle part mention », souligne le secrétaire général de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec - le Vatican a parfois quelque chose de soviétique. L’Église découvre soudain les vertus croisées de l’épistémologie spirituelle (les limbes ? une « hypothèse théologique », tout au plus) et de l’histoire des sensibilités : « Cette imagerie du Moyen Âge ne colle plus vraiment à notre vision du monde et heurte notre sens de la justice ». Il est vrai que l’époque n’est plus aux arrangements, aux creux aménagés en son propre sein par une justice qui s’avouerait désajustée de son objet : désormais, l’absolu, c’est l’absolu, qui ne va pas au ciel va en enfer, tolérance zéro somme toute. Vrai aussi qu’en un autre sens, on ne saurait regretter le suspens dans lequel Dieu tenait certaines de ses créatures non répertoriées. Il n’empêche, nous tenions aux limbes : où nous cacherons-nous, désormais ? (MPB)

3. La science en fête Le rapport Inserm, intitulé « Troubles mentaux, dépistage et prévention chez l’enfant et l’adolescent », après celui de Bénisti, est une raison d’avoir peur, peur du tournant terrifiant qui se dessine au croisement de la « santé mentale » et de l’obsession du « sécuritaire ». Mais les réactions qui, ici et là - articles, pétitions, mobilisations -, ne cessent de sonner l’alerte sont une raison de se réjouir. Ici un extrait de l’analyse implacable proposée par Gérard Wajcman : Voici le bébé délinquantdans Le Monde du 3 mars 2006.

« Avec la médicalisation généralisée, le rapport de l’Inserm instille une criminalisation généralisée de la société. [...] Alors qu’il concerne et vise le public, dans sa conception même, ce rapport est secret. Dire qu’il est secret pour la « population », c’est dire qu’il n’a qu’une seule adresse : le pouvoir et ses divers agents. Si chaque innocent est un coupable potentiel, chaque professionnel de la santé et de l’éducation devient un agent potentiel du pouvoir, mobilisé à ce titre, hors de tout consentement, au nom simplement de la science - qui ne peut vouloir que notre bien.

Cela impose deux choses. D’une part, si tout professionnel de santé est tenu pour un agent de surveillance, il importe hautement qu’il ait une connaissance du rapport et de sa portée. Au moins aura-t-il ainsi la liberté de se déterminer. C’est ce qui se passe : qu’on aille voir l’appel de professionnels éclairés (www.pasde0deconduite.ras.eu.org).

L’autre conséquence, c’est donc qu’il importe hautement de dévoiler à la « population » non professionnelle ce secret qu’elle est sous le regard des experts médicaux, psychiatres et psychologues, mise sous contrôle, évaluée. « Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé », écrivait Montesquieu dans le prologue de L’Esprit des lois. Pas la population, mais le peuple, chacun de nous en personne, des sujets qui parlent, qui pensent et donc qui sont. S’adresser au peuple, c’est s’adresser à notre liberté. C’est là une façon de restaurer les sujets abolis. » (AC)

4. 400 000 selon la police Manifestation contre le CPE (contrat première embauche) le 7 mars 2006. Malgré le crachin glacé qui nous tombe dessus, le cortège est rassérénant : beaucoup de monde, l’énergie communicative des lycéens et des étudiants, des pancartes faites main souvent décapantes (« salarié des emplois sous Barre, toujours en colère »). Tout serait réjouissant si peu à peu un drôle de sentiment ne nous envahissait pas. Quelque chose cloche dans la composition des manifestants, mais quoi au juste ? Ah si, il n’y a que des jeunes et des vieux. Plus exactement, à part les indéboulonnables bastions de profs, nous ne voyons que des moins de 25 ans et des plus de 55 ans. C’est un hasard ou c’est seulement comme d’habitude ? Ni l’un, ni l’autre. Cette omniprésence de ceux qui sont aux limites de l’activité, est courante mais plus marquée qu’à l’accoutumée. Parce que les « âges intermédiaires », comme on les nomme parfois dans les statistiques, sont précisément ceux qui ont le taux d’emploi le plus élevé : ceux qui ne sont pas visibles, sont, pour la plupart, au travail. Et ne se sentent pas très concernés par le CPE. C’est justement pour cela que nous manifestons : parce qu’il s’agit de s’opposer à la précarisation accrue de ceux qui connaissent le plus fortement la précarité. Mais la partition par âge des manifestants laisse entrevoir que sur un plan le gouvernement a marqué un point : il conforte la division des salariés, comme il l’avait fait en juin 2003 à propos de la réforme des retraites. (LD)

5. Harcèlement Le 16 février, les militants d’Act Up-Paris organisent un zap-phone du service des étrangers de la préfecture pour dénoncer des ruptures du secret médical et des refus de régularisations pourtant prévues par la loi. Le 23 février, la préfecture de police porte plainte contre l’association pour « harcèlement ». Le 8 mars, une employée de la préfecture refuse d’examiner un dossier déposé par Act Up. (VP)

5 raisons de se réjouir

1. Hosanna En cette période de Pâques, l’AFP annonce une série de bonnes nouvelles pour tous ceux qui, à l’instar de Vacarme, ont toujours soutenu la psychiatrie de secteur : les juifs seraient enfin sortis d’Egypte, Jésus serait ressuscité et Mohammed aurait gagné le ciel à cheval. Comment nier que de tels progrès emplissent nos cœurs d’espérance ? (PZ)

2. Égalité La cour de cassation a franchi un nouveau pas vers la reconnaissance de l’homoparentalité en autorisant qu’un parent homosexuel délègue tout ou partie de son autorité parentale à son partenaire avec lequel il vit en union stable. Cet arrêt fera jurisprudence. (VC)

3. Anticipation Une communauté scientifique internationale anticipe sur l’impréparation des dispositifs sanitaires à réagir à une pandémie éventuelle ; elle décide de forcer les gouvernants à mettre en place protocoles et scénarios de crise, non à hauteur des contaminations présentes, mais à celle de leur explosion future. Des gouvernements, de leur côté, s’inquiètent du déséquilibre des systèmes de soin entre pays du nord et pays du sud, parce que cette injustice favorise la persistance de foyers d’infection. Les médias, de leur côté, informent non seulement de la triste situation des victimes, mais des modes de contamination : ils alternent entre vulgarisation scientifique et diffusion des modes de prévention, incitent sur la nécessité de ne pas sombrer dans une panique qui risquerait de stigmatiser les premiers concernés. Remplacez, maintenant, un acronyme par un autre, disons « H5N1 » par « VIH » : vous trouverez dans la description qui précède une raison de vous demander s’il faut se réjouir que parfois, les sociétés apprennent, ou d’espérer que ces leçons se diffusent, ou d’enrager que cela n’ait pas eu lieu ailleurs et plus tôt. (MPB)

4. Kaspar Hauser On nous apprend que Laonastes ænigmamus (que ne donnerais-je pour porter un tel nom) possède une ascendance. Laonastes ænigmamus (on ne s’en lasse pas) était depuis un an le Kaspar Hauser de la zoologie : découvert au Laos en 2005, on ne connaissait à ce rongeur à longue queue ni parents ni cousins, hapax dont l’apparentement vague aux écureuils ne suffisait pas à lever le mystère. On nous apprend que c’est fini : Laonastes ænigmamus (au tableau !) descendrait d’une espèce disparue voici onze millions d’années, rarissime réémergence d’une race éteinte à laquelle les paléontologues donneraient le nom d’« effet Lazare ». Si l’existence d’un tel effet réjouit, ce n’est pas parce qu’elle suggère d’introduire, dans la rationalité biologique, l’obscurité d’une résurrection (Laonastes, veni foras !) : il y a déjà suffisamment de partisans du créationnisme et de l’intelligent design de par le monde pour qu’on frémisse plutôt de voir un jour inculquer ces doctrines, à grands coups d’écureuil, à l’écolier texan. Non, si cela rend un peu heureux, c’est qu’on se dit que le dodo, mais aussi l’hirondelle, le dauphin à bosse, l’orang-outang, ainsi que les 3300 espèces animales et végétales ajoutées en 2005 à la liste des êtres menacés d’extinction, que tous donc ont leur chance dans onze millions d’années. Allons, nous-mêmes n’y serons plus, mais la Terre sera un jardin énigmatique. (MPB)

5. Porte ouverte Le 8 mars, le musée de l’Homme ouvre gratuitement ses portes aux femmes de midi à minuit. (VP)

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Publiée dans Vacarme 35, , pp. 92-93.