Vacarme 36 / chantier savoir et pratiques des gouvernés
Faut-il prendre pour argent comptant les discours de l’épanouissement dans le monde de l’entreprise ? S’il ne fait pas de doute que la mystique de l’accomplissement et la manie de l’évaluation convoitent l’implication maximale des salariés dans leur travail, il serait un peu rapide de conclure à leur adhésion sans nuance. Bien au contraire, il semble que cette appropriation fonctionne comme une mise à distance, voire comme une bombe à retardement contre le nouvel esprit capitaliste.
Qu’est-ce que les expériences contemporaines de domination nous enseignent sur la rhétorique et les nouvelles pratiques de gouvernance managériales ? La question est loin d’être superflue. En effet, il est souvent de mise de prendre pour argent comptant — c’est-à-dire pour des pratiques réelles — les discours que les pouvoirs entretiennent sur eux. Pourtant, c’est bel et bien un abîme qui sépare les unes des autres. Et comme on le verra, les nouveaux discours managériaux échappent nullement à cette loi. Pour comprendre la domination à l’œuvre dans le travail, il est nécessaire de raisonner en trois temps. D’abord, il faut accepter que les pratiques diffèrent de ce qu’énoncent les discours officiels, mais surtout tirer toutes les conclusions qui s’imposent. Ensuite, il est nécessaire de bien comprendre cette tension. Et ce n’est que dans un troisième temps qu’il est possible d’envisager, en partant de cette expérience, de nouvelles possibilités d’émancipation.
Les pratiques de domination sont inséparables d’un ensemble de discours de légitimation, souvent dénommés idéologie, hégémonie ou violence symbolique par lequel les individus, dupés, se résignent à son emprise. Pas de domination sans travail de légitimation et de dissimulation. C’est en partant de ce constat que bien des analystes trouvent un sens à leurs efforts critiques. Face aux capacités des agents de la domination à la cacher, et à rendre méconnaissables les mécanismes qui la produisent, il faut que la pensée de l’émancipation ne cesse, elle, d’en dévoiler les dessous. Combat d’autant plus épuisant et inachevable, que les premiers auraient une capacité de vampirisation sans limite, grâce à leurs compétences constamment renouvelées à « récupérer » en temps réel, les successifs dévoilements émancipateurs. Face à cette hydre, la libération devient un travail de Sisyphe : chaque fois que l’on coupe une tête, il en apparaît d’autres...
Mais une série de constats majeurs minimise la pertinence de ce type de lectures. En tout premier lieu, il faut reconnaître que l’imposition idéologique ne se réalise jamais dans des termes homogènes et globaux. Le travail de sape critique est réel et profond dans nos sociétés — d’ailleurs, sans présumer de ses forces, c’est bien ce que ne cesse de faire, numéro après numéro, une revue comme Vacarme ! Plus encore, comme d’excellentes études historiques l’ont mis à jour, cette imposition idéologique n’a jamais pu se réaliser de façon unitaire et totalisante dans le passé, étant donné notamment les limites traditionnelles de sa diffusion et l’importance des contestations [1]. En tout cas, et s’agissant de la société contemporaine, comment négliger l’accroissement des compétences critiques de ses acteurs ? Comment d’ailleurs une réalité désormais aussi « dévoilée » pourrait-elle être active avec autant de force après plus d’un siècle et demi d’interpellation critique ? Cela ne veut pas dire, bien entendu, que la domination culturelle a disparu, mais qu’elle échoue à imposer une représentation unique du monde actuel. En fait, la question majeure est de comprendre simultanément l’indubitable expansion des compétences critiques et le maintien de la domination. C’est cette équation, et ses différentes résolutions possibles, qui doivent devenir l’objet majeur de la réflexion. Les acteurs continuent quotidiennement à « consentir », à « fonctionner », à respecter la plupart des « autorités » en place. Pourtant, les dominations ne se vivent plus que très rarement avec l’évidence prêtée jadis aux formes durablement légitimes. […]
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[1] N. Abercrombie, S.Hill, B.S.Turner, The Dominant Ideology Thesis, London, George Allen and Unwin, 1980.