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Vacarme 36 / lignes
minoritaire & populaire
Cette nouvelle rubrique « minoritaire & populaire » veut interroger dans les discours et les expériences de gauche les modes d’articulation entre peuple et minorités. Avec cette enquête menée dans le bassin minier du Pas-de-Calais, il s’agit ainsi de mesurer, à rebours des politiques locaux, l’importance des discriminations ethniques aujourd’hui à l’œuvre. Adossées pour certaines d’entre elles à une mémoire ouvrière largement reconstruite et à une tradition républicaine universaliste, elles révèlent un refus d’affronter la réalité des inégalités.
Les discriminations sont devenues un « problème public » en France, au cours des années 2000, mais leur reconnaissance continue de faire l’objet d’un déni persistant. L’impossibilité à concevoir l’existence à grande échelle de traitements inégalitaires sur la base de l’origine ethnique et raciale dans le cadre de l’universalisme républicain est en jeu. Mais aussi, paradoxalement, la reconnaissance du fait migratoire et de son importance dans la construction de la Nation semble parfois faire obstacle à l’identification des discriminations. Cette contradiction s’observe de manière amplifiée dans des territoires qui se sont constitués dans une relation dialectique à l’immigration et à l’histoire ouvrière. Dans ces terres d’accueil historiques, une mémoire locale exaltant l’intégration des vagues précédentes d’immigration met à distance les immigrations plus récentes. Celles-ci ne participent alors pas de la mémoire locale et leur déficit supposé d’intégration fait l’objet de critiques violentes, qui facilitent l’occultation des discriminations.
Théâtre privilégié de la dramaturgie sociale et de sa mise en scène à travers les luttes syndicales et politiques, le bassin minier du Pas-de-Calais occupe une place de choix dans l’histoire du mouvement ouvrier français, de Germinal jusqu’à la fermeture du dernier puits au début des années 1980. Encore récemment, le combat des ouvriers de Métaleurop est venu souligner la permanence des épreuves sociales et de la mobilisation collective des travailleurs qui ont marqué ce territoire. L’activité minière, qui avait besoin de bras en grand nombre, a suscité d’importants mouvements migratoires au cours des deux derniers siècles, lesquels ont durablement façonné le paysage humain du bassin. À en croire les discours politiques locaux, le travail et les luttes auraient assuré l’intégration spontanée des immigrés (belges, allemands, italiens, polonais, algériens, marocains) arrivés par vagues successives. Partie intégrante de la classe ouvrière, ils auraient expérimenté les mêmes difficultés et partagé les mêmes combats que les travailleurs français. Cette vision homogénéisante du travail et des luttes comme moteurs de l’intégration résiste mal à l’analyse historique [1]. Elle est fortement mise en question par la situation des enfants de mineurs maghrébins qui expérimentent, dans l’indifférence générale, une exclusion massive du marché de l’emploi et des structures de décision locale. Cette invisibilité des discriminations découle en premier lieu de l’absence de sensibilisation du personnel politique du bassin minier, mais aussi de la faible (ou très inégale) mobilisation des services déconcentrés de l’État et du service public de l’emploi, qui sont les relais naturels des politiques nationales de lutte contre les discriminations. Qu’est-ce qui, dans cette région pétrie de la mémoire collective de l’universalisme républicain, forgée par l’expérience de la mine, semble faire à ce point résistance à la notion même de discrimination ?
La romance d’une intégration harmonieuse des vagues d’immigration de la fin du XIXe siècle et de l’entre deux-guerres est utile pour recomposer une mémoire apaisée [2]. Elle ne fournit pourtant qu’une vision partielle des relations concrètes entre immigrés et autochtones dans le bassin minier. Dès la fin du XIXe siècle, les travailleurs belges ont été victimes de flambées xénophobes, qui ont culminé en août 1892 avec le pillage de leurs logements et la fuite de près d’un millier d’entre eux. Qualifiés péjorativement de « Prussiens », les Polonais ont dû être évacués vers les houillères du Massif central durant la première guerre mondiale, avant de connaître, à l’instar des Italiens, des rapatriements de masse pendant les années 1930. Ceux qui se sont enracinés localement — et ils furent nombreux, notamment chez les Polonais — ont maintenu des liens étroits avec leurs pays et culture d’origine. Regroupés dans les mêmes structures d’habitat par le patronat des mines, ils ont reconstitué des micro-sociétés, appuyées sur des écoles, des paroisses, des associations culturelles et sportives spécifiques. […]
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[1] M. Cegarra, O. Chovaux, R. Damiani, G. Dumont, J.R. Genty et J. Ponty, Tous gueules noires, histoire de l’immigration dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, collection « Mémoire de Gaillette », n°8, Centre historique minier du Nord-Pas-de-Calais, 2004.
[2] G. Noiriel, « Petite histoire de l’intégration à la française », Le Monde Diplomatique, janvier, 2002.