c’est la vie / 1

à quoi ça tient : frigo, cuillère chronique des arrangements peu glorieux

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Note préparatoire : un arrangement peu glorieux (APG) est un ensemble stable de dispositions destinées à rendre une faiblesse (durable ou passagère) vivable et, autant que possible, pas trop humiliante pour un moi qui ne s’est pas encore résigné à s’avouer effondré. Des formules de la vie courante telles que « j’arrive », « je sais bien » ou « on fait aller » en constituent d’assez bonnes approximations.

Noter que la description d’un APG est elle-même un APG. Comme telle, elle n’exclut donc ni la facilité, ni une certaine complaisance envers soi ; ne pouvant prétendre à la beauté un peu raide de qui regarde sans ciller son état, elle se résout à n’être qu’à moitié drôle.


A) Frigo. On ne saurait dire exactement quand ça a commencé, d’abord sous le seuil de la conscience comme un dard sous la peau, une ride. Tu n’entends rien, toi ? Moins qu’un bruit, au départ : l’hypothèse d’un bruit. A peine plus que le fond de l’air. Un bourdonnement dans le demi-sommeil quand on se retourne bouche ouverte, et la tache ronde et humide sur la taie vient mouiller la joue, comprimer l’oreille, plus rien. On a su trop tard que c’était là depuis longtemps, en fait : le bruit était déjà passé de l’autre côté de l’imperceptible, devenant bruit de fond, fond entropique, inaudible comme tel, comme l’est le bruit des voitures, à Paris — avez-vous essayé d’entendre le bruit des voitures ? On ne peut pas. On vit avec, mais ça fatigue.

Désormais, les répits seront rares : on ne peut compter que sur de légers mieux, des périodes d’euphorie passagère, logées dans l’intervalle étroit qui sépare le moment de l’oubli de celui où la conscience de cet oubli le condamne aussitôt à l’échec. Des explosions à l’inverse, brusques quintes de toux en pleine nuit qui soulagent parce qu’enfin c’est là et qu’on peut écouter, résonner, jouir du silence qui suit, comme l’on dit que la santé est la vie dans le silence des organes. Globalement, ça ne va pas s’améliorer. On tentera de s’y faire, mais on ne peut pas : le bruit reste toujours sur la bordure, toujours une nouvelle intensité, le reflet de rien sur sa surface, qu’est-ce que c’était ? — excuse-moi. Et les conversations, ainsi, tourneront court d’avoir cru entendre quelque chose. Un marmonnement varié vaguement. Le bruit que fait le frigo.

B) Cuillère. C’est une grande cuillère à soupe, en métal argenté plus lourd et raide que celles en inox qui se tordent trop facilement et glissent au fond de la fissure avec un bruit sans gaieté. Où l’a-t-on appris ? Qu’il faut loger une cuillère le long du frigo, serrée, bondée de l’autre côté par le rebord émaillé de la cuisinière, pour faire ressort, pour que les vibrations qui parcourent la surface autrefois blanche (il y aurait à dire sur les portes de frigo, sur leur manière de se gâcher et de se maculer, sur la déception qui s’ensuit) se propagent et se perdent dans les autres meubles, sous l’évier, sous la maison, vers le monde et la mer. L’exécrable optimisme de tout cela. Malgré de légères craintes nocturnes, relatives à l’éventualité de voir la vibration se répandre sans proportionnellement diminuer, hantise compréhensible chez qui ne peut totalement croire aux effets conjugués de l’ouverture au monde et de la dispersion du mal — on essaie quand même.

C) Bilan et perspectives. La vie se peuple. L’amélioration acoustique n’est pas notable, mais suffisante tout juste pour maintenir le principe du procédé, dont l’utilité principale est ailleurs : dans sa façon de donner corps à l’agitation dont, de toute façon, on était parcouru. Dans les intermèdes qu’il autorise (l’invité : « Je me suis permis de retirer une cuillère qui s’était coincée. » — le conjoint : « En tirant le frigo, quelque chose est tombé derrière. »). Dans les petites attentions qu’il requiert : chaque jour, parfois plusieurs fois, à l’occasion de déplacements dans la cuisine qui perdent peu à peu leurs justifications extrinsèques, replacer la cuillère, avec des gestes de curiste. La détordre, lorsque sa courbure ne lui permet plus de faire convenablement son office, inconvénient de plus en plus fréquent à mesure qu’elle prend le pli, aurait-on cru cela du métal argenté, mais on ne va pas changer de cuillère. Essayer de trouver du Doliprane. Pousser le frigo (voir le conjoint — en tirant le frigo, quelque chose est tombé derrière). Le repousser lorsqu’un léger espace ménagé entre lui et l’évier, à l’opposé donc du petit bricolage, lui a permis d’opérer une translation vers la gauche qui diminue la pression sur le ressort, et croirait-on que même les frigidaires glissent ?

Voilà, c’est ça : même les frigidaires glissent.

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Publiée dans Vacarme 01, , page 67.