Vacarme 01 / démocratie

le ventre vide, les poings liés

par

Un mécontentement général s’élève de la population qui, depuis la signature des accords, a vu sa situation empirer.

L’homme de la rue, bien qu’il se voie souvent imposer le couvre-feu par les forces d’occupation, comprend que la démocratie nécessite la création, pratiquement ex nihilo, d’un appareil administratif. Il sait bien que l’installation d’une structure économique est complexe. Il se rend aussi compte que certains de ses concitoyens sont privilégiés, et que le fossé entre riches, très très riches, et pauvres se creuse. On se paie des mots du jargon démocratique et du nouvel ordre international comme pour oublier que la démocratie ne veut rien dire si elle n’est pas pensée avec un autre modèle économique que celui du libéralisme, ou du moins en opposition avec ce modèle — libéralisme qui, soit dit en passant, ravage ce nouvel Israël des années 1990 qui a vu ap-paraître la mendicité dans ses rues. Si j’ai faim, à quelle démocratie dois-je croire ? Cette faim, les bouclages répétés des territoires n’en sont pas les seuls responsables, les cartes sont brouillées. « On ne sait pas très bien, dit Azmi, si les problèmes intérieurs avec l’Autorité viennent de la société civile elle-même, ou de la situation conflictuelle imposée par Israël. » Qu’ils construisent une séparation, un mur, pensent les Palestiniens d’Al Khalil — et d’ailleurs, certainement —, qu’on ne les voit plus et alors nous nous débrouillerons !

Fathi Al-Jabari ne mâche pas ses mots : « il y a du favoritisme, les gens des administrations sont placés par l’Autorité, non par voie démocratique... il y a même un certain racisme, beaucoup de division... » Là, Anwar, mon hôte, n’est pas d’accord avec ce que dit son voisin, il se lève et va se faire un narghilé. Privé de notre interprète arabe, Al-Jabari poursuit, en anglais cette fois.« If I were christian, I will be already in the administration. » [Si j’étais chrétien, je serais déjà dans l’administration.] L’ensemble de la situation, tous facteurs confondus, fait de plus en plus douter de la crédibilité des accords d’Oslo. Anwar revient. « Arafat a commis une grosse erreur, dès le début, quand il a accepté des accords truqués. Plus de 40, oui 40 engagements n’ont pas été acceptés », dit Al-Jabari qui profite de cette occasion pour me rapporter les paroles d’un ouvrier : « Avant je pouvais aller à Jérusalem, à Haïfa, maintenant, je suis bloqué. Les hommes sont assis comme des femmes [sic]. Je ne peux pas donner à manger à ma famille. Avant, je gagnais plus d’argent, qu’est-ce que j’en ai à foutre d’une Autorité qui ne m’apporte que des malheurs... »

Al Khalil (Hebron), j’y suis arrivé avant-hier soir, par voie semi-clandestine. Le hasard a voulu que je trouve, vers l’heure où la nuit tombe, un minibus pour cette direction. Le chauffeur a emprunté le by pass — route construite spécialement pour que les colons se rendent des colonies en Israël sans traverser de villages palestiniens. Les barrages israéliens l’ont laissé passer facilement. Trajet : 50 minutes. Deux jours plus tard, le bouclage est renforcé, la sortie, clandestine. Changer de ville, changer de bord, tout est affaire de décor... est-ce ainsi que les hommes vivent ? Nous voilà entre le couvre-feu et l’état de guerre. « Des chars sur les hauteurs », titrent les journaux français. Les chemins de traverse sont indécis, les demi-tours, poussiéreux, les tours de cadran, épiques. Plus de trois heures pour ne voir aucun uniforme, ça vaut quand même le détour. Non ?

Les colonies qui constellent les alentours d’Hebron continuent d’autant mieux à proliférer sous Netanyahou que c’est le gouvernement travailliste qui les a relancées. Quant au redéploiement de l’armée israélienne... Ne serait-ce que pour cela, les accords d’Oslo ont la tournure d’un marché de dupe. Jusqu’à la crise de cet automne 1996, le seul pouvoir reconnu par les accords était celui de la police palestinienne vis-à-vis de la population.

Anwar, juriste, tient à me donner un exemple de l’intervention d’Israël au cœur même du fonctionnement du Conseil. Suivant les termes de l’accord du 28 septembre 1995, concernant l’intérim entre Israël et la Palestine, le Conseil a un pouvoir législatif limité sur la Cisjordanie et sur la bande de Gaza, cela jusqu’à la fin de cette période, le 4 mai 1999. Après quoi, ce serait la souveraineté pour l’État palestinien... Du fait même des accords, signés le 4 mai 1994, concernant Gaza et Jericho, le champ d’action législatif du Conseil est très limité. L’alinéa 3 de l’article 7 des accords prévoit que toutes les lois de l’Autorité palestinienne doivent être soumises à l’approbation d’un comité formé par la commission commune de liaison israélo-palestinienne, cela trente jours avant l’entrée en vigueur de ces lois. Pendant ce délai, Israël a le pouvoir de demander à ce comité de les annuler. Le pouvoir de mettre hors jeu le Conseil. C’est un véritable droit de veto sur les affaires intérieures de la Palestine. Dans le cas d’un veto, le Comité doit agir dans les quinze jours pour réviser ce qui ne convient pas. Si le désaccord demeure, l’affaire est renvoyée à un autre comité formé de deux juges, l’un palestinien, l’autre, israélien. C’est là que l’on atteint le fond du
problème. Ces juges doivent décider si cela touche ou non à la sécurité d’Israël. Si le juge israélien reconnaît que non, la loi passe. Et ainsi de suite. Les exemples de ce type sont légion. Ainsi soit-il.

Mais que ces problèmes ne cachent pas ceux, endémiques, et à la société palestinienne, et à la nature de ce
véritable appareil d’État sans État, qu’est l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). En effet, d’un côté, il y a une bourgeoisie d’État, elle-même subdivisée entre fonctionnaires proprement dits et militaires. Ces derniers sont en général plus avantagés que les premiers (notons, d’ailleurs, qu’en 1996, sur environ 60 000 employés de l’Autorité palestinienne, plus du tiers constituait les forces de sécurité : police civile, forces de sécurité, services secrets civils,services secrets militaires, garde présidentielle). Cette bourgeoisie, venant en majorité de l’extérieur où elle a vécu en exil est, de toute évidence, avantagée socialement et culturellement — ce qui est très important — en regard des Palestiniens de l’intérieur.

« Durant mon exil, j’ai confronté mes propres conceptions politiques aux autres modèles de société, les pays arabes d’abord, puis la France, les États-Unis, le Japon... », répond Bakri, commandant de l’armée, quand je l’interroge sur son retour au pays, « ...ceux qui sont restés vivre ici ne savent pas tout cela. » « Il est vrai, rectifie Anwar un peu gêné, que ceux qui ont lutté se prennent pour les saints des saints. Ils veulent, par exemple, monter des syndicats, ce qui est complètement paradoxal puisque ces syndicats seraient là pour contrebalancer l’Autorité pour laquelle ils travaillent... »

De l’autre côté, il existe une bourgeoisie financière pour laquelle la revendication politique d’État palestinien n’est pas une priorité. Cela n’a pas empêché certains de ses membres de figurer au nombre des négociateurs — poste stratégique s’il en est — qui ont dirigé les pourparlers secrets pour la paix. Parmi ceux-ci : Abdel Magid Choumane, à la tête de l’Arab Bank Ltd, qui a créé un impressionnant réseau bancaire international et dont les investissements sont prioritairement orientés vers... l’Occident, l’Afrique, l’Asie du Sud-Est ; Jawid El Ghossein, qui a fondé la société de travaux publics Kartaba aux Émirats Arabes Unis ; Saïd Khoury, qui a créé la première entreprise de BTP du Moyen-Orient ; Mounir Al Masri et Hassib Sabbagh, tous deux liés à des trusts internationaux (ce dernier assurait, en 1988, les contacts entre Yasser Arafat et George Schultz, le secrétaire d’État de Ronald Reagan) ; Abou Alaa, responsable des affaires économiques au sein de l’OLP et dirigeant l’entreprise Samed à Beyrouth, etc. Ces grands financiers ne se sentent pas — ne l’aurait-on pas déjà compris — de penchants naturels à investir dans ce pays qui est pourtant le leur. Sauf peut-être pour que s’y développe l’ultralibéralisme. Qui a parlé de démocratie et de modèle économique tout à l’heure ?

Enfin, un troisième élément endémique, le facteur clanique touche aussi bien la bourgeoisie d’État que la haute finance, aussi bien le politique que l’économique. La plupart du temps, il concerne les grandes « tribus » et il fonctionne sur le mode du clientélisme — que ce soit pour l’aliénation d’associations ou le contrôle de villages entiers au moment des élections, ou encore pour assurer l’hégémonie des grandes familles sur leurs territoires. Ce facteur, s’appuyant sur la tradition, constitue le côté le plus conservateur de la société palestinienne. Il la maintient plus sûrement dans l’immobilisme que l’intégrisme islamique dont l’émergence est liée aux déterminations historiques et sociales de l’Intifada.

En regard de tout cela, la conversion de la société civile d’un état d’occupation et d’exception quotidien à cet autre état, instable, du passage à la démocratie vers la souveraineté, a quelque chose de « surréaliste », comme on dit, tant ce sont tous les secteurs sociaux, culturels et économiques qui sont touchés. La société palestinienne est malade. Malade de ce qu’elle a vécu, et elle n’est pas encore convalescente. Les Palestiniens de l’intérieur, plus particulièrement les jeunes générations, ressortent déculturés et marginalisés de l’Intifada. Ils gardent une haine viscérale de l’autorité et de la loi qui pour eux n’a été, jusqu’à présent et pour combien de temps encore, qu’oppressive. Pour un acte de naissance, il fallait attendre deux heures, au soleil — désormais, il est vrai, ce sont des institutions palestiniennes qui se chargent de ces formalités. La situation s’est considérablement améliorée. Les brimades en moins du côté des leurs, cela n’empêche pas la population d’être la cible des enfants des colons quand ils leur crachent dessus, impunément, ou des parents quand ils déversent leurs ordures au pied de leur maison pour les en faire partir. « Qu’ils vendent, qu’ils plient bagages, ils seront tranquilles, et nous aussi. » Après que la révolte des pierres a clos vingt ans de négation des Palestiniens, ceux-ci n’ont qu’une conscience intermittente de ce qu’est la normalité au quotidien. « Quand ils voient un policier palestinien, pour eux, c’est d’abord un frère qui, bien sûr, ne va pas les verbaliser », raconte Anwar.

Le droit est un bon baromètre pour une société qui, coincée entre fardeau sioniste et figure patriarcale, a désormais — ne l’avait-elle pas déjà avant ? —, un problème de rapport à la loi. Étrange similitude avec ces zones de non-droit qui recouvrent les banlieues des nations démocratiques ! La défaillance du droit concerne aussi bien la législation du travail (des heures supplémentaires et des temps de pause à l’emploi des mineurs, en passant par le paiement régulier des salaires), que la couverture sociale, particulièrement déficiente, ou les assurances maladies, ou encore le prix des loyers dont la hausse vertigineuse condamne de plus en plus de familles à la pauvreté et à la précarité.

C’est bien évidemment sur ce terrain que les islamistes récoltent. Nous le savons aussi, les banlieues françaises les plus défavorisées et, par extension, la misère sociale des sociétés modernes, sont le terrain de prédilection des prêcheurs de l’extrémisme religieux, et de l’extrême-droite. Mais le succès du Hamas, qui n’a de réel programme que celui qu’il croit lire dans le Coran, montre, en même temps que l’appauvrissement du social, la déficience du politique.

L’émergence de nouveaux partis est difficile à penser. Beaucoup de jeunes activistes, après des années en prison, ont subi, eux aussi, une véritable déculturation politique et syndicale. D’où un gros écart entre générations qui vient redoubler les divisions intérieur / extérieur, ou riches / pauvres. Pour Azmi Bishara, une des conditions de la démocratie est la présence d’une vaste classe moyenne — c’est, de toute évidence, d’une démocratie bourgeoise qu’il parle. En Palestine, nous en sommes loin. Cependant, si la génération intifada, génération de l’intérieur, manque de lucidité politique, elle a acquis une grande expérience sur le terrain, dans la rue mais aussi grâce au développement de la vie associative. Reste à savoir si l’importance du réseau associatif, dont on a déjà dit qu’il avait été au cœur des enjeux lors des élections de janvier 1996, ne peut pas être, à la longue, un facteur de dépolitisation de la société civile. En ce cas, il parasiterait le fonctionnement démocratique, en substituant un champ para-politique à l’espace public. Problème qui nous concerne, nous aussi, en Europe.

« On n’a pas vraiment, chez nous, de parti que l’on peut vraiment
appeler parti politique. Nous avons des restes. J’insiste, ce sont des restes comme le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), et même le Fath. Quant au Hamas, c’est un mouvement de résistance islamique, non un parti politique », dit Al-Jabari, peu avant de s’en aller, mais pas mécontent. Ils sont si rares les journalistes palestiniens de l’intérieur à qui l’on donne la parole. Combien en avez-vous lu ou entendu en Europe, lors de la dernière crise ?