Gaza : un espace et un temps fermés

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Le coeur historique de la vieille ville de Gaza se situe en retrait de la côte, autour de la grande mosquée, à plus de deux kilomètres du rivage. À partir de la fin du siècle dernier, le bâti s’est étendu ; il a gagné d’anciennes régions rurales et tout l’espace qui séparait le centre de l’emplacement du port antique (le quartier de Rimâl, qui doit son nom aux dunes de sable qui le recouvraient jadis). Après 1948 et l’arrivée des réfugiés dont certains se sont installés en ville et d’autres, l’immense majorité, dans des camps, l’expansion urbaine s’est accélérée. Comme dans toute ville, chaque quartier a donc son histoire. Mais, dans la mesure où les déplacements intra-urbains sont traditionnellement très rares, l’identité de chaque quartier est très marquée et chacun a des caractéristiques sociologiques et économiques très particulières. Le sens commun agrège d’ailleurs à leurs populations un certain nombre de clichés : les gens de Rimâl sont des bourgeois prétentieux, ceux de Chujâ’iyya des rustres bruyants et batailleurs... La représentation que se fait chaque Gazaoui de son/ses espace(s) est très particulière, même si l’on ne se penche que sur les habitants de la ville même de Gaza, à l’exclusion du reste de la Bande.

Le camp de réfugiés de Châti a un statut particulier. Comme son nom (« la plage », en arabe) l’indique, il est situé en bord de mer, au Nord de la ville. Aucune frontière visible ne l’en sépare, mais il ne fait pourtant partie de la ville de Gaza pour personne. Des conditions particulières expliquent cet état de fait : administrés par l’UNRWA (le service des Nations Unies chargé des réfugiés palestiniens) et conçus pour être provisoires, les camps n’ont pas la même organisation de l’espace, le même type d’habitations, la même réalité sanitaire, la même voierie que la ville. L’armée israélienne, en les entourant de murailles de barils bétonnés, a renforcé ce caractère d’entité extérieure et à part, très ancré et vivace dans la conscience de ses habitants et de leurs voisins autochtones. Être du camp, c’est toujours, cinquante ans après l’exode, être d’ailleurs (de Majdal-Ashkelon, de Jaffa...) et être différent - plus dur (réputation héritée de l’Intifada) aussi.

Dans le système clanique dans lequel vit encore largement la société palestinienne, les quartiers sont souvent subdivisés en sous-quartiers, qui constituent un autre découpage identitaire. Les familles ont des aires de répartition relativement bien délimitées. Si tous les membres d’une même famille (ils peuvent être plusieurs milliers) n’habitent pas forcément au même endroit, il existe des noyaux d’habitat au point que des rues entières appartiennent à telle ou telle famille. C’est ainsi qu’à la question rituelle « De quelle famille es-tu ? », le nom donné en réponse est généralement immédiatement traduit en localisation.

Depuis l’installation de l’Autorité palestinienne, il existe aussi des quartiers de « revenants » : revenus de Tunis ou d’ailleurs, ceux qui en ont les moyens financiers et qui ne sont pas originaires de Gaza (ou qui veulent se détacher du système familial traditionnel) viennent habiter les luxueux appartements des nouvelles tours élevées près de la mer ou se font construire des villas dans le même quartier (Rimâl).

Dans les interstices de ce tissu urbain on trouve aussi une population plus mélangée faite de réfugiés sortis des camps, de « revenants » non fortunés et de quelques noyaux familiaux ayant essaimé hors de leur aire d’origine.

La résistance à l’occupation, sous sa forme exemplaire de l’Intifada, a renforcé les clivages. Outre les restrictions de déplacement imposées par l’armée israélienne (couvre-feu, bouclage des quartiers), les punitions collectives infligées à tous les habitants d’une aire sous prétexte de pierres jetées ou de graffitis peints ont créé une solidarité forte. La résistance s’est également organisée par quartiers et par sous-quartiers, par souci de sécurité et d’efficacité (c’est le principe du maquis urbain, avec des cellules autonomes et ramifiées). Dans chaque mouvement politique (Fatah, FPLP, FDLP, Parti Communiste, Hamas...) il existait des chefs de quartiers responsables exclusivement de l’organisation ou de la logistique de groupes construits sur des affinités géographiques ou familiales. Aujourd’hui, donc, outre les solidarités claniques ou géographiques, les chebab (jeunes hommes) de Gaza conservent une solidarité d’anciens combattants, certes connotée politiquement, mais qui renforce l’ancrage de chacun à son quartier.

La présentation d’un individu qui se fait par l’énonciation du quartier de provenance et du nom de famille informe ainsi l’interlocuteur sur le statut social, la réputation, l’appartenance politique et même souvent le statut de combattant ou de collaborateur de la personne, définie pour une bonne part par son appartenance à un groupe.

Depuis le début de l’autonomie, l’Autorité palestinienne a entrepris de moderniser l’image de la ville. Des rues ont été asphaltées, bordées de trottoirs, équipées de feux de signalisation et de marquage au sol. Mais ces équipements sont limités aux accès de la ville et au quartier de Rimâl, autour de la rue Omar Al-Mokhtar (« Nos Champs-Elysées. », ironisent les Gazaouis) et des hauts lieux de pouvoir (Parlement, palais présidentiel, mairie, demeures de hauts dignitaires...). À quelques mètres de là, rien n’a changé. Cette différenciation n’est pas sans conséquences : dorénavant, des gens hésitent à se déclarer de quartiers laissés à l’écart de la modernité. Si appartenir à un camp, même le plus triste et le moins équipé, reste un titre de fierté, être d’un quartier populeux, bruyant, pauvre et dépourvu de signes extérieurs de développement urbain est devenu dévaluant.

On peut supposer qu’à terme les tours de béton érigées depuis cinq ans par des Palestiniens fortunés seront un facteur de détricotage du système. Si elles sont encore largement inoccupées, une volonté, chez beaucoup, de briser la tradition, qui veut que le fils habite avec son épouse dans la maison paternelle, existe bel et bien. De nombreux jeunes ménages rêvent d’avoir leur chez-soi, mais les réalités économiques les en empêchent généralement.

Malgré cette parcellisation interne, Gaza a pour les habitants de la Bande un statut de ville et même de capitale (de province). Le point le plus éloigné est la ville de Rafah, à la frontière égyptienne, qui se trouve à moins d’une heure et demie de taxi, mais aller à Gaza se planifie. On y vient pour travailler, pour étudier à l’Université, pour des courses particulières, des démarches administratives, en excursion ou pour « sortir ». Pas question de cinéma ou de discothèque, mais les balades le long de la rue Omar Al-Mokhtar font le délice des familles les soirs d’été et du mois de Ramadan. La capitale, comme ailleurs, est réputée pour être polluée, bruyante, et surtout corrompue parce que les dignitaires du régime et les étrangers y sont nombreux. On sait que s’y trouvent des clubs privés où il est possible de boire de l’alcool et, comble de l’horreur, d’admirer des danseuses du ventre.

La Bande de Gaza est une prison. On en sort peu ou pas, et toujours avec une bonne raison (hôpital, travail...). Toutes les représentations spatiales s’organisent donc en fonction de cette étroite bande de terre coincée entre la mer et Israël. On perçoit les effets pervers des restrictions de la mobilité de chacun lorsqu’un habitant de Gaza réussit à sortir. Je ne peux ici citer que des anecdotes pour illustrer mon propos.

Tout écolier palestinien a vu, étudié, récité la carte de Palestine (d’avant 1948), mais aucun ou presque n’a vécu cette carte en en sillonnant les routes. Il en résulte une distortion dans l’évaluation des distances et une méconnaissance des lieux. Tout enfant de réfugié sait de quel village sa famille est originaire, mais peu pourraient montrer ce village sur une carte. Partie d’Erez (le poste-frontière israélien) avec un étudiant de Gaza pour rejoindre Naplouse, je lui confie la carte et lui montre du doigt le trajet à suivre, lui demandant seulement de m’annoncer le nom des villes. À ma grande surprise, cet étudiant brillant, d’une famille aisée et habitué à conduire à Gaza, se montra incapable de remplir cette tâche. Finalement, confus et réaliste, il me déclara : « C’est la première fois que je sors, que je peux aller où je veux, à l’aventure. Je n’ai pas l’habitude. Je n’y arrive pas. »

Une autre fois, alors qu’avec un groupe de théâtre nous allions à Jérusalem, j’ai pu constater le désarroi de ces jeunes étudiants de traverser un pays, qu’ils considèrent comme le leur, mais qu’ils ne connaissaient pas, et la confusion qui régnait dans leurs esprits quant à la localisation de Majdal (Ashquelon), Asdûd (Ashdod)... Quand nous fûmes à Jérusalem-Est, que la plupart visitaient pour la première fois, ils restèrent en groupe de peur de se perdre, alors que la vieille ville arabe est un mouchoir de poche et qu’a priori ils pouvaient mieux que moi y demander leur chemin. Ils étaient étrangers.

À beaucoup d’égards, Gaza est une ville du Tiers-Monde comme beaucoup d’autres, avec ses contrastes entre modernité et tradition, luxe et pauvreté. Comme toutes les villes, dans sa structure et la perception qu’ont ses habitants de leur appartenance, elle est le reflet d’une société dont elle raconte l’histoire et les conflits. Ce qui fait sa différence, c’est sa situation dans un territoire bouclé par une frontière qui n’est même pas celle d’un État et sur lequel d’autres détiennent le pouvoir. C’est aussi de n’être pas une capitale officielle, mais de rassembler néanmoins en son sein tous les organes du pouvoir.

L’occupation israélienne a marqué la ville et, malgré le retrait partiel, continue d’en marquer le paysage mental. Toute la bande de Gaza est malade de l’interdiction qui lui est faite d’étendre son espace de mobilité.

Gaza, Université Al-Azhar, septembre 1999

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Publiée dans Vacarme 10, , pp. 77-78.