Vacarme 06 / éditoriaux

l’équilibre ne fait pas une politique

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« Équilibre » semble être devenu le maître-mot du discours gouvernemental. C’est Strauss-Kahn déclarant « équilibrés » les projets de réforme de France Télécom et d’Air France, c’est Élisabeth Guigou vantant l’« équilibre » de sa réforme de la justice, c’est Chevènement insistant sur le caractère « équilibré » de son projet de loi sur les sans-papiers. J’annonce solennellement que, quelle qu’elle doive être, la loi sur le cumul des mandats sera « équilibrée », et même équilibrissimée. J’aimerais dire pourquoi ce mot d’équilibre est mauvais, pourquoi il n’a aucune signification, ou, s’il en a une, qu’elle est celle, plutôt honteuse, d’un renoncement au discours politique.

C’est un truc classique de toute pratique gouvernementale que de rechercher une posture centrale : les ministres aiment se donner à bon compte l’allure d’être au-dessus des groupes de pression, des intérêts catégoriels et des vues unilatérales. Une astuce inusable, quoique bien éventée, consiste à susciter, dans sa propre majorité, une revendication « radicale » ou « extrême », incarnée par deux ou trois députés maximalistes, pour mieux faire valoir la « sagesse » de la solution finalement retenue (à quoi n’avez-vous pas échappé ! Félicitez-nous d’avoir contenu nos ultras !). Tous les gouvernements en ont usé et abusé, ça fait partie du jeu parlementaire, avant même son époque médiologique. Mais ça n’est que du jeu, la vérité de la politique n’est pas là, et le « gouverner franc » de Jospin gagnerait, là aussi, à solder l’héritage.

« Équilibre » ne veut rien dire tant qu’on n’a pas dit entre quoi et quoi il se déterminait. Équilibre entre des choix possibles ? Entre des forces sociales et politiques réelles ? Entre des conséquences prévisibles ? Et comment calcule-t-on cette précieuse position d’équilibre ? Qu’est-ce que le mathématicien Chevènement a mis dans sa si sensible balance : des promesses électorales, des convictions intimes, le sort concret de dizaines de milliers de personnes, les contraintes de l’espace Schengen, la structure de la majorité plurielle, des soucis d’image, la pression des associations, quoi encore ? On aimerait connaître les inconnues d’une équation dont on ne nous donne que le résultat, dont on nous demande d’admirer, de confiance, l’équilibre. Mais j’ai tort d’évoquer un modèle mathématique ; « équilibre » fait davantage référence à la physique (équilibre statique ou dynamique d’un système de forces disparates), voire à la physique sociale (rapports de forces). Ou plutôt, le vrai modèle sous-jacent est budgétaire et économique : les « grands équilibres » qu’il faut tenir, la nécessité constitutionnelle (légitime) de présenter un budget où les recettes équilibrent les dépenses. Comme si cet impératif juridique d’équilibre budgétaire venait hanter la conception et la présentation publiques de tous les textes législatifs et réglementaires. Seulement, l’équilibre d’un budget obéit à des règles précises, et, artifices de présentation et maquillage une fois débusqués, il peut être étudié et vérifié de façon à peu près convaincante. Dans les autres domaines, la notion d’équilibre n’est qu’une métaphore sans consistance : je me fais fort de « démontrer » l’« équilibre » de n’importe quel texte, même absurde ou scandaleux. Dire d’une loi qu’elle est équilibrée, c’est ne rien dire de précis et de vérifiable, c’est ne rien dire du tout.

Et même si cela voulait dire quelque chose, ce ne serait pas nécessairement positif. On fait comme si être équilibré était nécessairement une bonne chose : présupposé absurde. Un texte n’est pas bon parce qu’il est équilibré, pas plus qu’une politique n’est bonne parce qu’elle est modérée. Une politique modérée peut être mauvaise et néfaste, un texte équilibré peut être injuste et inefficace. La justice et le courage politique exigent parfois de faire et d’assumer des choix non équilibrés (des décisions qui tranchent nettement en faveur d’une certaine ca-tégorie sociale, par exemple). Savoir lesquels, quand, comment, c’est l’objet du débat et du combat politique. On aimerait, par exemple, que la future loi sur le CUCS soit résolument non équilibrée, qu’elle assume clairement la rupture avec les représentations héritées [1]. Se réclamer toujours de l’équilibre, apolitique par définition, c’est renoncer à assumer le caractère politique de ses choix, c’est délégitimer le discours politique. On arrive à ce paradoxe que des textes qui représentent de véritables avancées pour certaines catégories sociales ne soient pas politiquement assumés par ceux mêmes qui les ont décidés, et que la décision soit gommée par la rhétorique de l’équilibre : un équilibre, ça se calcule, ça ne se décide pas ! Dire « équilibre », c’est dire : « On n’a pas choisi, on a calculé au mieux. » Ce mot est donc à ranger dans la même catégorie que l’expression « la seule politique possible », pseudo-notion qui dénie la valeur et même l’existence du choix politique, alors même que des choix sont effectivement faits [2]

Mais équilibre n’est qu’un mot, direz-vous, et ça ne vaut pas un éditorial de VACARME. Pas si sûr : le mot exprime la conscience de soi des gouvernants, leur manière de se représenter la détermination politique et les choix qui s’ensuivent, donc aussi leur manière de faire (de) la politique. « Équilibre » dit et trahit beaucoup : une difficulté à assumer la conflictualité, une difficulté à reconnaître qu’il y a des choix à faire, qu’il faut assumer comme choix, sans pour autant faire croire que les autres choix possibles soient tous infâmes ou absurdes. « Équilibre » est un cache-sexe ou un cache-politique, qui anémie un processus conflictuel en un ersatz de consensus qui ne s’assume pas non plus. Les décisions politiques sont, toujours, le résultat de processus conflictuels ; ces processus peuvent déboucher sur des décisions volontaristes qui passent « en force » (on tranche nettement en faveur d’une des options en conflit : nationalisations ou privatisations musclées par exemple), soit sur des compromis (on nationalise à 51%, ou bien on privatise à 20%, en attendant des circonstances plus favorables). Un choix volontariste n’est pas un équilibre, un compromis non plus. Choisir, c’est assumer la valeur politique de sa volonté (« c’est cela que nous voulons ») ; passer un compromis, c’est reconnaître et assumer la pluralité et la différence des volontés, leur conflit et le résultat de ce conflit. Mais la référence à l’équilibre neutralise la question de la volonté et dénie la dimension proprement politique de la décision. Bref : la rhétorique de l’équilibre n’assume ni le conflit, ni la décision, ni le compromis, ni même le consensus. Joli tour de force !

Et voilà pourquoi, à VACARME, on n’est pas équilibrés, et on espère que c’est pour longtemps.

Post-scriptum

15 décembre 1997

Notes

[1Voir l’excellent article d’Eric Fassin, « Homosexualité, mariage et famille » dans Le Monde du 5 novembre 1997, p. 21.

[2Voir l’interview de Bernard Manin dans Vacarme n° 3, juin-juillet 1997, p. 30-32.

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