interférences : Parloir libre, 106.3 mhz

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Parloir Libre est la plus ancienne des émissions de radio existantes consacrées à la prison. Créée en 1985, elle a été ballottée de fréquence en fréquence, jusqu’à la naissance de Fréquence Paris Plurielle, radio associative ouverte aux acteurs des luttes. « Parloir libre », c’est d’abord une revendication. Une revendication de détenus — des parloirs sans vitre entre eux et leurs visiteurs — que la gauche promet de satisfaire en 1981. Ce que la gauche tarde à mettre en place, Nadia, Guy et quelques autres le réalisent « en ouvrant l’espace à une vraie discussion », en donnant la parole aux détenus et à leurs proches. Parce qu’elle se veut une caisse de résonance pour l’expression des luttes collectives à l’intérieur de la détention, et parce qu’elle fonctionne comme un mélange, nécessairement bancal, de coups de gueule à la première personne et de revendications politiques, l’émission évite à la fois l’écueil de l’écoute compassée et celui de l’expertise en réforme. Si elle nous oblige à prendre au sérieux l’horizon politique, qui peut sembler lointain, de « l’abolition des murs », c’est parce qu’elle en met en pratique la seule porosité réelle. Parloir libre, c’est du discours militant et de la libre antenne, des luttes à l’intérieur qui en produisent à l’extérieur, la possibilité pour des détenus isolés de créer du collectif. Un travail commun, malgré les murs.

Nadia, animatrice de l’émission, nous en parle.

« On est une vieille émission. On a commencé à exister autour des mouvements de lutte de 1985-86. On est en quelque sorte issus des mouvements qui ont émergé dans les années 1970 : à ce moment-là, la mobilisation était aussi importante à l’intérieur qu’à l’extérieur. À l’extérieur, il y avait des intellectuels, une partie de la société bien pensante était abonnée aux revues du CAP [1]. Ça paraissait tout naturel quand on était d’extrême-gauche de s’interroger sur ce que c’était que la détention, la justice, comment elle devait s’exercer. Ce dont on est issu, c’est moins du GIP comme groupe d’intellectuels réfléchissant sur la prison que de ce que dit Foucault vers la fin : il faut que ce soient les premiers concernés qui prennent leur destin en main et qui soient à l’avant-garde de ces mouvements. Nous le formulions comme ça : ce qui est important, c’est que ce soient les détenus eux-mêmes qui s’organisent sur leurs propres revendications et en partant de leurs propres intérêts ; et autour il y a les familles, qui sont le lien entre l’intérieur et l’extérieur, et autour de cela, le reste de la société. C’est-à-dire l’inverse d’un groupe de militants ou d’intellectuels qui donnent la voix juste. Notre idée était que la prison et toutes ces questions-là regardent l’ensemble de la société, puisque les sentences sont rendues en notre nom, et qu’on avait à s’impliquer, à savoir ce qui se passait derrière les murs, et qu’on devait se battre avec les premiers concernés qui étaient les victimes des appareils répressifs.

Nous étions un groupe politique, un regroupement de militants, qui nous interrogions sur comment, aujourd’hui, mener des luttes politiques ; et on avait décidé de s’interroger à la fois sur la question du logement et sur celle de la prison. D’abord parce que ça nous touchait personnellement, c’est-à-dire qu’il y avait un certain nombre de copains qui tombaient, qui sortaient, qui tombaient... Donc il y avait une réflexion immédiate à mener sur nous-mêmes, mais également sur ce qu’était cette société qui produisait à la fois la délinquance et la répression. L’émission de radio est devenue évidente parce que c’était le seul moyen pour nous de communiquer avec les détenus d’une manière non censurée. Elle a tout de suite été pensée comme une nécessité pour réussir à faire que des mecs de la Santé, de Fresnes de Bois d’Arcy, etc., puissent entrer en contact les uns avec les autres, même du bâtiment A au bâtiment C, puisque c’est un univers extrêmement cloisonné, et puissent, par l’intermédiaire des ondes, réfléchir ensemble et diffuser leurs types d’action.

À l’époque on avait à la fois Parloir libre qui était une émission de radio et une association de parents et amis de détenus. On allait dans les prisons, on distribuait des tracts, on essayait de mobiliser les familles pour soutenir les revendications des détenus. Parce qu’on était dans une période où ça bougeait beaucoup, l’émission commençait par la lecture du courrier, qui prenait beaucoup de temps ; c’était à la fois des témoignages sur les conditions d’incarcération, des textes d’analyse sur ce que c’est que la délinquance, ce que c’est que la prison, pourquoi elle existe, et sur ce qu’on peut faire pour la foutre en l’air, ou pour voir aboutir un certain nombre de revendications, pour améliorer les conditions de détention, pour poser le problème de la prison dans la société... On avait notre propre point de vue, ce qui ne nous empêchait pas de répercuter l’ensemble des questionnements de l’intérieur.

Libre antenne

Dans les années 1985-86, on était très écoutés à l’intérieur ; on recevait beaucoup de courrier, on savait que les détenus se servaient de ce qu’on disait. Une semaine, on diffusait un appel à faire une grève de la faim, la semaine suivante, Fresnes, la Santé ou d’autres s’associaient au mouvement de grève ; ça représentait des centaines de mecs. Maintenant, on est dans une période plutôt de reflux partout, et à l’intérieur de la détention, on est surtout écoutés par des gens qui se battent. Mais la plupart des détenus préfèrent regarder la télé ou faire d’autres trucs. Depuis qu’il y a moins de luttes à l’intérieur, et donc moins d’espace pris par l’expression des détenus, leurs mouvements de lutte, leurs témoignages, on a décidé d’occuper cet espace par une réflexion menée soit par des sortants de prison, ce qu’on privilégie, soit par des avocats, des écrivains, des associations, des familles, comme ça a été le cas récemment autour de cas particulièrement douteux de suicides de détenus [2] ; on essaie de faire des revues de presse, de dire ce qui se passe, d’éclairer, sur la question des violences urbaines, ou celle des causes de la délinquance...

Les messages ont toujours fait partie de l’émission. Pour nous c’est un service qu’on rend aux familles parce que souvent il y a des problèmes d’accès aux parloirs, ce qui fait que les gens ont du mal à communiquer les uns avec les autres et il faut que les familles puissent faire passer un message à la personne qui est à l’intérieur. Théoriquement, la libre antenne devrait s’adresser particulièrement aux gens qui n’ont pas de parloirs, ou pour donner un message rapide : « Je peux pas venir. » ou « Je suis allé voir l’avocat. »... Mais parfois, il y a des messages du genre : « J’ai été chez le coiffeur. », comme si les gens étaient dans un parloir d’une demi-heure. Imagine : tu es dans une réunion de famille, il manque quelqu’un, alors on prend le téléphone et puis tu as la grand-mère, le grand-père, la sœur... Il y a les enfants parce que souvent c’est compliqué pour eux d’aller au parloir, parfois ça n’est pas autorisé, et puis la grand-mère ou le cousin n’ont pas forcément un parloir. On a la possibilité de rendre ce service, et c’est aussi pour les familles une manière d’écouter la radio. On ne demande pas de comptes. Il y a des gens dont on sait très bien qu’ils n’écoutent que les messages ou qu’ils téléphonent à 8 h et quart ; on a voulu garder cet espace-là, mais il n’a jamais pris le pas sur le contenu : ça représente 1/4 h sur une heure et demie d’antenne, alors que sur la plupart des libres antennes, il n’y a que ça. On ne donne jamais le nom des personnes qui nous écrivent, sauf si elles le demandent. Les familles, les proches, se présentent eux-mêmes. On leur dit seulement : « Bonjour vous êtes à l’antenne. »

Je pense que l’administration pénitentiaire écoute systématiquement l’émission ou en tout cas qu’elle l’enregistre, ou se procure les enregistrements. Récemment, il y a eu une lutte sur la maison d’arrêt de Nanterre où trois détenus avaient été mis au mitard nus en plein hiver, et qui avaient manqué claquer. À l’intérieur, il y a eu des mouvements de protestation, des luttes, on a reçu énormément de courrier. On a lu à l’antenne une lettre d’un détenu qui qualifiait la directrice de la maison d’arrêt de « salope ». Un détenu a donné la cassette à l’administration, qui a porté plainte pour outrage contre moi, et à travers moi contre l’émission [3].

Le temps des mouvements

À son arrivée au pouvoir, la gauche avait institué ou annoncé un certain nombre de choses concernant la détention : l’abolition de la peine de mort, l’abolition — soi-disant — des QHS [4], la question des parloirs libres, puisque, au début des années 1980, il y avait des hygiaphones au parloir. Pour toutes ces raisons, les détenus ont été plutôt contents quand la gauche est arrivée au pouvoir parce qu’ils pensaient qu’il allait réellement se passer des choses intéressantes pour eux. Et puis ils se sont rendus compte que ça traînait, et les mouvements de 1985-86 ont été une réaction à cela. Par la suite, les grands mouvements de lutte de 1989-90 ont concerné plus particulièrement l’isolement carcéral, sous la forme du mitard mais aussi des QHS. Ça pouvait aller des grèves de plateau — des grèves de la faim collectives — jusqu’à l’émeute, sur la question des parloirs libres, de la suppression du mitard, de la suppression des quartiers d’isolement, du droit d’association... Je ne parle pas des luttes individuelles, sur des cas particuliers, qui ont toujours existé et qui existent toujours. Les revendications des années 1980 étaient grosso modo les mêmes que celles de années 1970. Si on reprend la grande plate-forme du CAP, c’était la même chose, mais aussi la suppression de la contrainte par corps, du casier judiciaire, de la censure, la revendication d’un droit d’expression syndicale, d’un travail rémunéré normalement.

Après les années 1980, l’administration pénitentiaire a vraiment réfléchi à la manière de tuer les luttes à l’intérieur. Avant, ils mettaient tous les DPS [5] dans un même bâtiment, alors que maintenant ils sont isolés. La plupart des mecs qui se battent ou se sont battus sont en quartier d’isolement. Pour t’organiser, pour faire des choses, tout seul, c’est un peu raide. Du coup les mouvements se sont délités. En ce moment, les revendications sont assez hétéroclites, sans hiérarchie. On y trouve par exemple : « Non aux quartiers d’isolement. » et tout de suite après « Une douche de plus. » Mais la revendication qui domine, en ce moment, c’est la becte. Les luttes sont revenues à des choses très basiques. Ce n’est pas avec une grève de plateaux, pas plus qu’avec une pétition ou une manifestation à l’extérieur, qu’on arrache des revendications. Le problème, c’est qu’il y a plein de gens en détention pour très peu de temps. Les mecs rentrent, sortent, intègrent la prison comme un passage obligé dans leur vie, qu’ils veulent le vivre le moins mal possible, c’est-à-dire gérer le truc, ne pas gueuler, faire le canard, éventuellement donner quelques potes — exactement comme ils le feraient à l’extérieur dans un commissariat. Souvent, il y a des textes ou des propositions d’actions très intéressants qui sortent, comme récemment une grève des télés et des cantines, mais malheureusement, il n’y a presque jamais de suivi, et la revendication reste isolée et sans suite.

« Moins de prison. »

La revendication des parloirs intimes a donné lieu à de grandes discussions il y a quelques années à l’intérieur de la détention, parce que ça existait déjà dans plusieurs pays étrangers, et même dans quelques endroits en France. Alors pourquoi ne pas systématiser quelque chose qui ne peut pas faire de mal ? Mais ensuite, on a pas mal réfléchi sur le fait qu’en détention tout repose sur le système de la carotte et du bâton : quand on donne un truc, en général, ça n’est jamais sans rien. Donc est-ce que ces parloirs ne vont pas être des moyens de pression sur les familles et les détenus ? Parce que il va forcément y avoir pénurie, le problème se pose de qui va y avoir accès : ce sera celui qui se tient bien, qui ne va jamais au mitard, qui balance à l’occasion ses petits copains. Ce sont des droits qui n’en sont pas : tu n’auras pas un parloir tous les quinze jours quelle que soit ta peine et ce que tu as fait, mais si tu as été gentil, tu y auras peut-être droit. Du coup ce qui devait être une avancée devient une technique de contrôle supplémentaire. Alors, à la fois on ne peut pas être contre, parce que c’est bien qu’un détenu voie sa femme et puisse faire l’amour avec elle, mais cette réponse n’est peut-être pas la bonne. À l’époque, pas mal de détenus demandaient de pouvoir sortir davantage de la détention, d’avoir des week- ends, de pouvoir rentrer chez eux voir leur femme, leurs enfants... Et je trouve que c’est mieux d’avoir des revendications qui vont vers moins de prison que vers plus de gestion de la prison. On va pouvoir repeindre le mur, on va pouvoir s’acheter des couettes, mais on va rester deux fois plus longtemps à l’intérieur de la détention. Les revendications qu’on voit aujourd’hui concernent toutes la gestion de la prison. Quand les mecs gueulent parce que la bouffe est dégueulasse, nous on répercute, ils ont raison. Mais même si elle était meilleure, ça ne changerait pas grand chose à l’affaire. Alors qu’il me semble que demander le droit d’association, moins de quartiers d’isolement, la suppression du mitard, de la censure, ce sont des choses qui vont vers moins de prison, ou vers l’abolition de la prison. Dans la réalité, il y a de plus en plus de prison. Pas parce qu’il y a de plus en plus de délinquance, mais parce que les détenus restent plus longtemps. Depuis les années 1980 et la suppression de la peine de mort, on a vu le retour en force des peines incompressibles, l’allongement des peines et la création de nouveaux délits.

Aujourd’hui, des revendications ponctuelles peuvent être satisfaites. Par exemple, si un détenu est mis injustement au mitard, ses codétenus se mobilisent et obtiennent qu’il en sorte... Dans les années 1970, de véritables réformes ont été obtenues à la suite de mouvements revendicatifs, mais c’est aussi parce qu’il y avait un mouvement social fort à l’extérieur : les détenus ont arraché le fait qu’il n’y ait plus de tenue pénitentiaire, qu’il y ait les journaux, la radio... Aujourd’hui les réformes viennent d’en haut, « pour le bien des détenus », mais en réalité comme des techniques de contrôle supplémentaires. Cela dit, il y a quelques années, il y a eu des mouvements à Bois d’Arcy ou même à Nanterre, où il y a surtout des petites peines. Il suffit qu’il y ait des mecs un peu plus avisés ou qui réfléchissent davantage pour faire d’un ras-le-bol sans objectif quelque chose qui devient positif. En prison comme ailleurs, la violence se retourne contre les gens : il y a énormément de suicides, des automutilations... Peut-être que si les gens sortaient davantage leur révolte, leur violence, tout ce qu’ils ont à dire, à faire, à rêver, ils s’autodétruiraient moins. Se mobiliser en milieu carcéral, ça représente un vrai risque, parce que il n’y a pas d’alternative. On risque la répression comme dans n’importe quel mouvement de lutte, mais de manière encore plus arbitraire et violente. Donc tant qu’à faire, on fait cramer la taule. »

Post-scriptum

Parloir Libre : tous les vendredis, 19 h-20h 30, sur Fréquence Paris Plurielle, 106.3 mhz.

Libre antenne à partir de 20h 15. Tél. 01 48 13 00 99.

Notes

[1Moins connu que le GIP (Groupe Information Prison), fondé par Foucault, Defert, Domenach et d’autres en 1971, le Comité d’Action des Prisonniers en est à la fois le prolongement et l’alternative. Il est créé, à leur sortie de la centrale de Melun, par une partie des détenus qui avaient élaboré la plate-forme de revendications publiée par le GIP — il s’agit entre autres de Serge Livrozet, Claude Vaudèze et Michel Boraley, rejoints par une partie des intellectuels du GIP. Le postulat est simple : « Seuls les détenus ont le droit de parler des prisons... La parole vient des détenus ; ce sont eux qui donnent les directions. » Outre la publication de plusieurs plates-formes (Toul, Melun) et de lettres et de textes de détenus (notamment lors des émeutes de 1974), le CAP a travaillé dans deux directions : la dénonciation des conditions de détention (isolement, quartiers de haute sécurité, assassinat de Patrick Mirval, détenu à Fleury Mérogis, par des surveillants...) et la critique du système judiciaire (manifestation contre la peine de mort, « vol politique », « défense de rupture », etc.).

[2Depuis le début de l’année, on a dénombré une centaine de suicides en prison, soit beaucoup plus que la moyenne ordinaire. Depuis juin, sur Parloir libre, cinq familles (à Lyon, Auxerre, Villepinte, Bois d’Arcy et Grasse) dénoncent les conditions de la mort de leur proche, douteuses et similaires : il s’agit à chaque fois de jeunes, étrangers ou d’origine étrangère, condamnés pour de petits délits, et passés par le mitard. Les familles se sont constituées en association, pour exiger l’élucidation des faits et ont porté plainte pour homicide. « Prisons mortelles », c/o MIB, 46 rue de Montreuil, 75011 Paris. Tél. 01 43 72 75 85.

[3La plainte déposée à l’encontre de Nadia au tribunal de Bobigny pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique » a été annulée pour des raisons de procédures en juin dernier. La bataille porte à présent sur la qualification du délit : outrage ou diffamation, délit de droit commun ou délit de presse.

[4Quartiers de haute sécurité.

[5Détenus particulièrement surveillés.

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Publiée dans Vacarme 10, , pp. 14-16.