Vacarme 10 / processus

Parfois un album photo disparaît. Didier Doumergue le reconstruit par écrit.

Tentative de reconstitution de mémoire d’une photo me représentant aux côtés d’un soldat durant la guerre d’Algérie. Il m’avait pris en affection parce que son fils, du même âge, portait le même prénom que moi, ou bien — ai-je oublié ? — lui-même, père d’un fils de mon âge.

calot kaki le corps kaki replié les joints des cuisses le torse les aplats des biceps les os les attaches entoilés parés de toile kaki replié le soldat accroupi aérien en appui sur la demi-pointe du pied gauche pour rejoindre ma hauteur soutenir repliée ma silhouette mince et lisse du sol de gravillons de savate d’enfant ligne de fuite des maigrelettes à ma culotte à ma tête indolente soutenue sa main sur mes épaules ou sa main repliée ses doigts repliés sur ma taille sa main sur mon bras gauche de face et plus à gauche ma silhouette appuyée sur sa cuisse derrière moi le palmier de la place le calot le grand corps kaki ramassé bondissant explosant fixe aérien les angles des cuisses et du torse les aplats des biceps replié pour rejoindre ma hauteur soutenir replié la silhouette mince et lisse du sol de gravillons de savate d’enfant à ma tête indolente sa main sur mes épaules repliée sur ma taille sa main sur mon bras gauche replié bondissant décentré sur fond de palmier de la place en calot sur la tête l’appui sur sa cuisse mes jambes minces ma culotte de toile bleue sa main sur mes épaules le sol de gravillons de savate d’enfant le reste froid de la chaleur du grand corps kaki dans ses plis pour rejoindre l’ouverture des cuisses au mensonge de ma taille mesurant devinant le sommet de Lala veilleuse indifférente enneigée hors du temps l’ahdjousa Khadidja s’éloignant de l’épure piémont violent centré le tracé sans erreur ligne fine implants blonds au dessus du sourire le paysage blond son haleine à l’haleine mêlée de mes cheveux blondinets brosse de roseaux en soie le trait doux du sourire étiré blés brûlés des bras nus aux manches roulées pliées le paysage halé rasé de lumière blonde visage vite corps plié homme jeune descendant l’escalier à la volée puits d’ombre grise aux joints des cuisses torse bondissant une chaîne blanc-or à l’échancrure kaki les M’keira ondulantes barrées par le palmier Djurdjura lentement s’effaçant de l’épure

De mon village qui se nommait en kabyle « Le col de la victoire » (Col où est ta victoire ? demandait en blaguant mon grand-père), on devinait au loin le plus haut sommet du Djurdjura, la cime blanche du Lala Khadidja, Khadidja pieusement appelée Madame, épouse du prophète, que son nom soit béni, à droite sur la photo.

garçonnet genoux aux moues replètes maigrelettes tendues gravillons de la place de la méva dans l’oubli lire l’appui troublé latéral oublié ligne d’angle d’un mur baraquement saillant alignement fuyant palmier d’angle la place gravillonnée mévas d’enfants semelle sourire cuir ondulé liseré ongles nains chuchotant presqu’en cercle secret conciliabule pas un souffle silence nuée invisible corps tendu explosant étoilé sifflement joints des cuisses torse nerfs humeurs liqueurs tendons ossements blancs éclats tendus vitesse aveugle traçante libre traversant l’argile noyée chaire de lait appuyée dans l’oubli canaux opacifiés laiteux aveugle et sourd détecteur de lumière lamelle pépiements absents pas un bruissement d’ailes ni brise pas un chant pas un grillon râpant ni mélodie ni harpe ni arc-en-ciel ni caresse du vent ni aube ni claquement sec des mitraillettes ni tir isolé des fusils ni crépitement du feu ni cris ni sonnerie aux morts ni réveil en trompette ni murmure de l’eau ni sanglots ni plaie ouverte gravier savate maigrelettes appui léger tension des angles bouquet de palmes culotte bleue calot kaki son fils portait mon prénom même ou bien qu’importe lui-même père d’un fils de mon âge

Je suis présent, légèrement décentré à gauche de la photo, maintenu par son étreinte, fier d’être pris en photo, à ses côtés, par un autre soldat, mais intimidé puisque ma jambe droite est gauchement tournée et qu’une de mes savates mord sur la pointe de l’autre. Dans les îles Trobriand, seuls les pères élèvent leurs fils, tout le temps de leur enfance, jusqu’à l’initiation que constitue le passage parturiant dans un long tunnel de branchage sous les coups des autres hommes pour la nouvelle naissance à la vie du village. Les anthropologues remarquent que ces enfants devenus adultes en sont moins agressifs, moins portés sur la démonstration arrogante de leur virilité, moins violents, moins sujets à la guerre.

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Publiée dans Vacarme 10, , pp. 57-58.