l’image et la voix

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La fascination pour les images pourrait faire croire que la télé donne directement à voir et à comprendre le fait brut. Pourtant, seuls sont susceptibles de nous informer les faits qui sont organisés en une narration, par une voix.

Le soir de l’attentat du 3 décembre 1996 sur la ligne B du RER, j’étais chez le coiffeur. Abandonnant ma tête à la shampouineuse, j’entendais ronronner les nouvelles sur LCI, bruit de fond qui, en alternance avec Eurosport, est désormais le signe extérieur de richesse du coiffeur câblé.

Ce n’est pas la nouvelle elle-même, mais le silence soudain de ceux que le ronron n’avaient pas encore tout à fait endormis, qui me fit relever la tête. « La bombe a fait deux morts et plusieurs blessés. » Autour de moi on me donna rapidement les informations que mon demi-sommeil m’avait fait manquer : « station Port-Royal », « ligne B du RER », « là, y’a cinq minutes, quoi ».

Et puis, c’est la mine gênée du présentateur qui n’a pas encore d’images à montrer, ce qui rend sa parole comme inconsistante, quasi illégitime, à se demander si tout cela est vrai. Quelle preuve a-t-il, lui, d’ailleurs ?

Ce qu’on appelle, en langage journalistique, une dépêche. Un bout de papier sur le bureau du présentateur, transmis par un de ses collaborateurs, dont le rapport à cet événement se résume à quelques lignes sur un ordinateur : la fameuse dépêche AFP. Le bouche-à-oreilles lui-même semble plus plein, plein de récits entremêlés, plein de « je vous assure, il l’a dit, il m’a raconté exactement ce que X a vu, et d’ailleurs Y avait l’air bouleversé, il le tenait lui-même de Z dont le témoignage concorde, etc. ».

Le creux du discours télévisuel, c’est, pourrait-on croire, le fait de n’être pas encore rempli d’images. Orphelin d’images, voilà. Et pourtant, quelques minutes plus tard, les voici, les images tant attendues. Une sirène qui hurle, un travelling précipité sur des groupes, boulevard du Montparnasse, à la nuit tombante, de la fumée qu’on distingue vaguement. Pas encore de corps, ni de brancards, ni de larmes, tout cela viendra plus tard. Bref, les prétendus « faits ». En voix off le présentateur fait mine de commenter ces images qu’il découvre en même temps que nous : « comme vous le voyez sur ces images », dit-il. Mais on ne comprend rien et le creux du discours, loin d’être comblé, est comme souligné par ces images mêmes. Ces faits-là glissent sans se fixer dans le discours et le téléspectateur, lui, reste sur sa faim.

un bon journaliste raconte des histoires

Que manque-t-il ? Un journaliste, qui se mette à travailler, à donner forme à tous ces faits en images. L’in-formation seule peut donner sens à ce réel éclaté en l’inscrivant vraiment dans un discours - et à cet égard, lui donner une véritable « réalité pour nous ». Il ne suffit pas d’une annonce vide et froide des faits pour que les faits soient présents dans le discours.

Besoin d’un journaliste. Un certain journalisme de télévision a le malheur de céder à une bonne vieille tentation, qui guette la profession journalistique sans doute depuis qu’elle existe : l’idéologie du fait brut. Culte de la merveilleuse image, qui montre toute seule, croit-on, ce qu’il faut voir.

Illusion qui méconnaît la nature du travail journalistique, qui est de construire, comme on dit aux États-Unis, une « story ». En France, on dit un « sujet », mot qui en apprend beaucoup moins que l’autre sur le travail du journaliste et qui, à la différence de la story, n’est propre qu’à la télévision (dans la presse écrite, on dit un « papier »). Une story c’est du factuel organisé, structuré grâce à ce qu’on appelle, dans les deux pays cette fois, un angle. L’angle est un choix (un regard, un point de vue, une question posée au réel) qui détermine d’autres choix, en particulier celui de certains faits (dans le cas de la bombe du RER, on ne mentionnera le nom de l’explosif que si l’angle est une comparaison entre cet attentat et les attentats antérieurs) et celui de l’agencement de ces faits.

L’angle engendre la story, et en cela l’écriture journalistique peut s’analyser comme une narration. Le journaliste raconte quelque chose, il dit des faits, en les inscrivant dans une trame temporelle, analytique. Le bon journaliste - celui qui produit « a good story » ou un bon sujet - est celui qu’on suit dans un cheminement narratif. Dit autrement : le bon journaliste est une voix, une voix qu’on entend nous raconter des choses.

Cette voix, nous pourrions l’écouter dans certains grands textes journalistiques, comme ceux d’Albert Londres ou de George Orwell. Deux exemples certes commodes, puisqu’ils se fondent dans la catégorie littéraire du récit. Mais la télé est capable, elle aussi, de faire entendre une voix. Il n’y a pas de fatalisme du médium.

L’exemple du RER pose un vrai problème. Que serait, dans ce cas-là, une bonne story ? Pas facile ici, tant l’événement est opaque, de ramasser le factuel dans une narration qui lui donnerait tout son sens. Mais il y a bien d’autres cas de mésinformation où le journaliste ne peut guère invoquer l’impuissance comme excuse. Combien de fois les sujets des journaux télévisés, surtout ceux qui concernent l’étranger, donnent-ils l’impression qu’il manque décidément un journaliste ? Les événements les plus complexes sont même parfois carrément privés de sujet : le téléspectateur n’a droit qu’à un rapide commentaire de Poivre d’Arvor sur des images en vrac, par exemple des images de manifestations de rues à Belgrade contre le pouvoir en place. Qui sont les manifestants ? Que veulent-ils exactement ? Qui les dirige, voire les manipule ? Mystère, levé seulement par quelques bons articles de presse.

Le journalisme paresseux n’est pas l’apanage de la télévision, mais la télévision est pour lui un terrain particulièrement fertile. L’idéologie des faits qui parlent tout seul, ça existe partout. Ça guette incessamment le journaliste, quel que soit son médium. Parce qu’être journaliste, même si on n’est pas naïf au point de croire qu’un fait existe comme tel sans être construit, c’est tout de même aimer le factuel, les informations précises et vérifiées à deux fois, être un peu maniaque, faire des enquêtes un peu policières, croire un peu au verdict de l’horloge et de la géographie. Alors il n’y a parfois qu’un pas pour verser dans le culte du fait, brut, sans angle, sans voix pour le dire, le choisir, l’ordonner avec d’autres faits. Désir d’ubi-quité, au fond, désir d’être tous les angles à la fois pour n’en être aucun, pour ne plus choisir ni construire. Dire tout l’événement, ne dire que lui. Tentation vaine que la télé attise si fort.

Faire ce pas, c’est oublier que la force des faits leur vient toujours d’ailleurs. Il faudrait être bien sot pour croire, par exemple, que ce sont des faits, et non pas des stories, qui ont coulé un président aux États-Unis. Le journalisme d’investigation n’a pas la naïveté du fait brut qu’on lui prête parfois, et il serait même bien utile pour lutter contre l’idéologie du fait brut.

Trop souvent il manque au journalisme de télévision une voix. Ou plutôt, la télévision multiplie les voix et dans ce foisonnement égare la voix essentielle, narrative, qui donne consistance et structure à l’information et, de ce fait, emmène avec elle le téléspectateur.

sois beau mais tais-toi

Prenez d’abord la voix du présentateur. De toute évidence, elle ne peut être tenue pour une
voix narrative. Elle annonce, elle prépare éventuellement une narration. Les présentateurs, en France, ont diverses formules pour annoncer un sujet : « X (le journaliste) a voulu en savoir un peu plus. Regardez. », ou bien « sur place, notre envoyé(e) spécial(e) X... », ou autre chose encore pour renouveler la musique. Aux États-Unis, une formule souvent utilisée est : « X has the story. » À savoir, si on prend la formule à la lettre : « moi, présentateur, je n’ai rien de substantiel à vous dire. La story, c’est l’autre qui l’a. »

Quel décalage entre la place du présentateur, qui est la star de la télévision, et la moindre présence du véritable détenteur de la story, le journaliste. Si encore le présentateur avait pour simple fonction de préparer notre écoute, un peu comme la voix des hauts-parleurs dans les aéroports (« votre attention, s’il vous plaît,... ») et s’il apparaissait clairement comme un personnage secondaire... Mais à l’exception d’émissions comme Envoyé spécial ou Zone interdite, où le reporter vient prendre la parole sur le plateau pour justifier ou prolonger son travail, la domination du présentateur est en général écrasante, à tel point qu’il (elle) marque totalement l’information. Sa cravate, sa coiffure, voilà souvent l’essentiel de ce qu’on retient.

La production des émissions de télévision accentue ce décalage entre plateau et coulisses. Très souvent, ce sont des maisons de production indépendantes qui emploient l’ensemble du personnel, à l’exception du présentateur. Le choix de celui-ci incombant à la chaîne, la cassure entre les deux mondes - celui des journalistes plutôt mal rémunérés et celui du show-business, des belles gueules plutôt bien payées -, n’en est que plus profonde.

Ainsi mise en retrait, la voix narrative à la télévision souffre aussi d’être elle-même éclatée en plusieurs voix. Beaucoup de voix interfèrent dans un sujet : celles du monteur, du rédacteur en chef, et celle du cameraman (le journaliste, outre les tournages éventuels qu’il organise, pioche dans un fonds d’images archivées, tournées par des cameramen qu’il n’a jamais vus, dirigés par un journaliste inconnu). C’est en principe au journaliste d’harmoniser toutes ces voix entre elles, en intégrant d’emblée dans son travail la ligne éditoriale de son rédacteur en chef, en dirigeant ses tournages, en choisissant soigneusement ses images d’archives et en étant très directif pendant le montage. Mais son autorité est fragile : compte tenu du statut - central - de l’image dans un produit télévisé, cadreur comme monteur ont un rôle clef qu’ils utilisent parfois pour donner des avis journalistiques.

Concrètement le produit se fait à plusieurs. Ce n’est pas nécessairement un mal, mais une difficulté supplémentaire pour constituer l’unité de la voix narrative.

À l’échelon supérieur, le rédacteur en chef se voit parfois contesté par les producteurs : le même conflit, parfaitement inégal, ressurgit entre le représentant des journalistes et ceux qui détiennent les moyens techniques et ont d’autres préoccupations (des « images-choc &#187 ;, l’audimat). Le rédacteur en chef doit jongler avec toutes ces contraintes. Au journaliste, au bas de l’échelle, de rendre son angle extensible à souhait pour les accueillir toutes. Difficile alors de resserrer le tout autour d’une seule voix, ferme et solide.

Le cœur du problème, c’est bien le conflit entre la voix et l’image. Trop souvent l’image est prise comme une preuve qui dit assez, qui dit tout, et se substitue ainsi, aux témoignages et au travail journalistique. Or, c’est un leurre. Les preuves ne remplacent pas les témoignages, pour reprendre une idée que Derrida développe dans ses Échographies de la télévision. À la différence des images d’art qui parviennent à parler d’elles-mêmes, les banales images de nos journaux télévisés appellent un journaliste pour in-former le réel qu’elles nous montrent. Elles appellent, en somme, une voix pour les lire et les faire lire.

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Publiée dans Vacarme 02, , pp. 13-14.