travailler moins : un débat politique ou économique ?

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La réduction du temps de travail est devenue la question incontournable du débat politique et social actuel, même si, et chacun en convient, elle ne saurait être la solution unique et idéale pour lutter contre le chômage. La façon dont cette question s’est imposée mérite attention parce qu’elle en dit long sur les rapports entre politique et économie. J’ai même envie de dire : en dit long sur ce que l’on prend pour un débat économique, et qui n’est, sommes toutes, rien d’autre qu’une stratégie politique - sans qu’il y ait là rien de péjoratif.

La réduction du temps de travail n’est pas une idée produite par les années 1990 et ses taux de chômage inégalés. Dès le milieu des années 1980, le principe d’une nouvelle réduction du temps de travail est mis en discussion dans certains groupes politiques. Ce qui semble plus important, c’est que cette proposition politique soit depuis deux ou trois ans présentée comme une option technique dans un programme de lutte contre le chômage. C’est à cette condition que la droite a pu se rallier à ce qui est devenu un peu trop rapidement un mot d’ordre : la frontière gauche-droite n’avait alors plus vraiment de raison d’être puisque l’on cherche à présenter la réduction du temps de travail comme une mesure technique plus que comme un engagement de société.

Certes, à gauche on n’a de cesse d’insister sur la morale du partage qui sous-tend cette revendication : si le travail se fait rare, il faut apprendre à le partager. Minimiser l’exclusion, quoi. Faire rentrer autant d’individus que possible dans le circuit économique, dans le monde du travail. La droite, quant à elle, a beau jeu d’insister sur le caractère ambigu d’une telle mesure en opposant son coût économique et sa faisabilité aux impératifs de Maastricht (voir notamment la discussion sur le cadre limitatif à imposer à la loi de Robien pour éviter une éventuelle « dérive budgétaire ») ou à un fonctionnement plus libéral du marché du travail. Dans les deux cas, on attribue aux économistes un statut d’experts et l’on s’oppose par l’entremise de multiples études prospectives qui aboutissent - on ne saurait trop le répéter - à des conclusions contradictoires quant à l’effet d’une réduction du temps de travail sur le taux de chômage. Au détour d’une conversation officieuse, un de ces économistes chargé de mesurer l’efficacité d’une réduction du temps de travail reconnaîtra sans mal que la reformulation d’un seul paramètre dans son système d’équations suffit à donner des résultats opposés. Et d’en conclure que sur ce point, c’est bien sa conception intuitive de l’effet d’une réduction du temps de travail qui guide la construction de son modèle et ses résultats. L’expert censé analyser objectivement la proposition reconnaît alors la dimension éminemment idéologique de son travail.

Si le citoyen ne peut intervenir dans le débat d’experts qu’on lui propose, alors même que ce débat ne peut être décisif, il faut reprendre la question en la déplaçant. Plusieurs propositions. En premier lieu, renoncer à faire de la réduction du temps de travail une seule nécessité morale. Le devoir de partage du travail a d’autant moins de poids que la plupart des salariés subit aujourd’hui un rapport de force très fortement à son désavantage par la pression d’une armée industrielle de réserve en constante progression. La dimension morale du partage du travail est souvent manifeste dans les revendications des salariés qui manifestent pour que la loi de Robien s’applique à leur entreprise parce qu’elle est sans doute la plus « présentable ». En second lieu donc, privilégier une réflexion sur les conséquences d’une réduction du temps de travail. Autrement dit, chercher à définir ce qu’elle permet à ceux qui acceptent de réduire la part du travail dans leur vie quotidienne. Sur ce point, deux tendances s’opposent. D’un côté, la réduction du temps de travail peut être l’occasion d’imposer une nouvelle flexibilité du travail : on travaille moins, mais on travaille à la demande, semaine et jours fériés indifféremment, en se soumettant au bon vouloir de l’entreprise. Il y a là un bouleversement à la fois de la vie quotidienne des salariés et des modes de vie collective en entreprise. De l’autre, la réduction du temps de travail, par définition, libère du temps. Il faudrait voir en quel sens ce temps libéré peut aussi être l’occasion de soutenir ou d’inventer des formes de participation politique hors du travail.

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Publiée dans Vacarme 02, , page 34.