Vacarme 07 / attentions

une pratique artistique à l’hôpital

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L’association Des Lits d’Arts a pour objectif d’organiser des interventions d’artistes professionnels en milieu hospitalier, afin de donner la possibilité aux patients de différents
services de faire « œuvre commune » avec eux. Le but est de créer un véritable échange entre des artistes et des patients dans le cadre de projets adaptés aux différentes pathologies rencontrées. L’association n’est pas là pour donner des cours de peinture, d’instruments ou d’écriture, mais pour faire participer les personnes hospitalisées à une aventure par le biais de laquelle elles pourront s’exprimer. L’artiste est un médiateur entre les patients et sa propre recherche, mettant son savoir-faire technique au service de la parole et des propositions des malades.

La nécessité d’un tel type d’interventions m’est venue à la suite d’une expérience personnelle. J’ai été atteinte d’une grave maladie il y a à peu près dix ans. J’ai beaucoup fréquenté les hôpitaux et j’ai souffert de ne pas pouvoir exprimer mes angoisses autrement qu’en pleurant sous mes draps ou en agressant le personnel. Quand on est hospitalisé, il est souvent très difficile d’exprimer avec des mots ce que l’on ressent, car on n’a pas assez de recul sur la situation pour en faire une analyse qui nous permette de relativiser. Les interventions artistiques ont l’avantage d’être une source d’expressivité qui, par un biais détourné, permettent aux patients d’extérioriser une agressivité et un mal-être sans être nécessairement obligé d’en parler avec des mots.

Des Lits d’Arts adapte chaque projet au service qui va l’accueillir. Nous avons démarré nos activités en organisant des « Ateliers d’artistes » dans le service d’hématologie adulte du C.H.U. de Nantes. Dans ce service sont soignés principalement des gens atteints de leucémies, qui ont des traitements lourds et très fatigants. Ces patients sont en général très angoissés et ont du mal à s’investir physiquement dans une action. Le projet devait donc être léger et peu fatigant pour eux. Le premier artiste intervenant a été Olivier David, un plasticien nantais, avec qui nous avons travaillé pendant quatre mois autour de la création d’un livre de photomontage. Nous passions voir les gens dans leurs chambres, et nous leur proposions de collaborer à ce projet collectif qui devait rassembler les « prises de paroles » iconographiques des différents malades. Nous leur donnions alors une série de revues en tous genres, ainsi que des livres d’arts, et nous leur demandions de choisir deux ou trois photos ou reproductions à mettre en relation les unes avec les autres. Sans jamais devoir se justifier de leur choix, ils nous expliquaient leur mise en scène, leur cadrage, qu’Olivier David réalisait plus tard en retravaillant les photos sur ordinateur. Certaines de ces séries, commencées par un malade, ont été continuées par d’autres, ce qui donne une impression de plans cinématographiques à ces différents instantanés.

Il est clair qu’il s’évacue beaucoup de choses dans le simple fait de choisir des images et de les mettre en relation. Par exemple, un jeune homme de dix-neuf ans a fait tout un scénario autour d’une cheminée de laquelle s’échappait un peu de fumée. Il a demandé à Olivier David de faire grossir la fumée, qu’elle se transforme en tourbillon, en tempête, qu’elle arrache tous les toits de maison sur son passage pour se terminer en terrain dévasté.

Les discussions auxquelles donnent lieu ces expérimentations sont intéressantes à plusieurs points de vue : d’abord au regard de l’énergie que déploient les patients pour nous faire comprendre ce qu’ils souhaitent voir réaliser. On sent que cette prise de pouvoir vient pallier une grande frustration. Puis, sur un plan plus technique et artistique, les exigences dont ils font preuve quand il s’agit de choisir un cadrage montrent qu’ils sont loin de se désintéresser de petits détails, même quand leur vie est en danger. Cette volonté est à exploiter pour tenter de transformer leur séjour douloureux en expérience pas tout à fait négative.

Nous proposons un « soin » qui est entièrement facultatif. Les malades ont tout à fait le droit de ne pas avoir envie de nous voir. Nous sommes d’ailleurs les seules personnes à qui ils peuvent dire non à l’hôpital : c’est déjà leur permettre de s’opposer, tout en étant écoutés dans leur refus.

Pour 1999, nos projets nous conduiront également dans un service de réadaptation fonctionnelle et dans un service pour personne âgées atteintes de maladie d’Alzheimer : d’autres recherches artistiques à élaborer pour être toujours plus à l’écoute du besoin de la personne malade, dans un esprit créatif et jamais infantilisant.

Post-scriptum

Françoise Yvergniaux est Directrice artistique de l’Association Des Lits d’Arts, 218, route de Vertou 44200 Nantes. Tél : 02.51.79.01.22

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Publiée dans Vacarme 07, , pp. 102-103.