Vacarme 14 / chroniques

bières à la hache

À la vue de la sinistre enseigne, Robert, le photographe, porte la main à sa nuque et la frotte dans un va-et-vient inquiet. Nous entrons cependant. L’espace du bistrot à La Hache est très beau : un grand carré de parquet brut au centre, un périmètre de banquettes de gare des années 50 intégrées dans les boiseries, de longues tables à huit places avec présentoirs à bretzels, un bar en angle, construction massive en briques capable de résister aux bombardements. Trois hommes y consomment leurs bières au pluriel. Au-dessus de chaque table, un long fil descend des hauteurs du plafond jusqu’à l’abat-jour de porcelaine blanche, la lumière tombe en ronds crus sur les nappes à carreaux rouges, nous avons mauvaise mine. Le patron distribue d’un geste adroit de joueur de belote les dessous de bière en carton, et nous voilà servis. À notre question sur l’origine de l’enseigne, il confirme d’une voix rauque dans toutes ses fréquences : « Il paraît qu’au Moyen Age le bourreau habitait l’étage. D’ailleurs, le pont du Corbeau est à côté. On y descendait la cage des condamnés à mort par noyade. » Tchin, à notre virée strasbourgeoise.
À la table voisine, maigre comme un vieux chat, un buveur de bière solitaire nous fixe, ses yeux bridés animés d’un rire qui ne le lâche jamais, comme une malformation. De sa bouche déborde une langue trop grosse qui se déplace en bavant jusqu’à ce que nous comprenions son « Tu m’en payes une ? ». Oui, nous lui en payons une.
Deux petites Marocaines font irruption sur le vaste plancher en se tenant par la main. Toutes fraîches de gel douche, la crinière splendide, leur jeunesse moulée dans des tenues blanches, elles claironnent avec un bel accent alsacien : « Bonsoir, Monsieur, est-ce qu’on peut utiliser vos toilettes, s’il vous plaît ? » « Pas de problème », répond le patron dans un râle en leur indiquant la voie de la main. Elles disparaissent derrière un lourd rideau de velours rouge, surmonté d’un cadran aux lettres de néon. Le secteur du bar s’anime, l’événement ragaillardit les hommes qui échangent de grosses blagues en minutant la prestation dérobée. Les adolescentes réapparaissent enfin, toujours aussi lumineuses, une couche fraîche de rouge sur leurs lèvres. Un vif et clair « merci, Monsieur, bonne soirée, Monsieur », et les voilà rendues au rituel fiévreux du samedi soir dont elles s’étaient provisoirement éjectées.
La Hache retrouve son calme.
Le vieux bonhomme nous fait face, vissé devant sa bière par les coudes, et dévisage Robert de ses yeux toujours bridés par le rire. Sa question s’extrait à retardement en gargouillant, comme d’une bouche maintenue sous l’eau. « T’as quel âge ? Cinquante-quatre ? » Et, sans attendre la réponse, rivé par le reflet de son surprenant miroir intérieur à notre Robert svelte et alerte comme un jeune homme sous ses cinquante-quatre ans exactement : « Ha, moi aussi ! » Tout content il se lève alors, aussi péniblement qu’il parle, vient jusqu’à nous, farfouille en tremblant dans son pantalon mouillé d’urine, en extirpe un pauvre portefeuille en cuir délabré dont il fouille un à un les plis vides. Enfin, il nous tend sa carte d’identité toute neuve. Le visage scanné et plastifié n’est pas celui du chaman des laissés-pour-compte qui se tient devant nous, le photomaton l’a saisi de trop près, les paupières fermées, et nous le livre là, dans son identité mortuaire en gros plan. D’un doigt abîmé, il pointe les lettres de son nom, en accompagnant son inintelligible prononciation, Jean-Antoine B. « J’ai pas de travail, j’ai pas de femme. Je suis tout seul. Tu m’en payes une ? » Et il se rassied, accroché à notre trio par le rire de ses yeux, jusqu’à notre départ.

loin du centre, mais bien au milieu : le Handball-club des familles

Depuis des semaines, Marc est hors du temps des autres. Il se soumet en solitaire à la torture d’un présent englué de passé, au pied d’un futur indéchiffrable sous le déjà écrit qui le noircit. Au téléphone, je lui dis que nous nous sentons parfois comme un acarien grossi mille fois et déposé au milieu d’une bande de lapins sous la lune. Nous nous retrouvons pour prendre un verre, mais l’agitation du centre historique nous repousse vers les bords indéfinis de la ville. Les roues de nos vélos nous mènent à l’allure décalée des somnambules. Après la cohue des touristes bardés de la panoplie du désœuvrement, les groupes de vieillards hébétés, les caniches inquiets, les tout-petits branlants dans leurs sandales, après quelques gigantesques carrefours pour engins à quatre roues et plus, les rues se font étroites et désertes. Un homme torse nu, une brune aux lèvres, ramasse un des outils étalés sur le trottoir et se penche sur le moteur de sa voiture, du haut d’un balcon une énorme femme en robe bleu roi vomit des injures éraillées sur son garnement de fils qui détale, à l’abri sous sa casquette. Une subite et dernière artère à traverser, et voilà la piste cyclable qui se faufile dans le parc, la passerelle de bois enjambant le ruisseau léopard tacheté de lumière, l’allée qui débouche sur une haie vive débordant la palissade, c’est là : le club-house du HBCF, le Handball-club des familles, adossé à un petit aérodrome invisible derrière les trembles qui tremblent au vent.
Les cinq tables dispersées sur la terre battue sont toutes occupées. Nous restons plantés là, indécis, personne ne semble sur le point de partir. Le patron, avec une belle amabilité naturelle, propose de rajouter une table. Nous entrons dans le café pour prendre des chaises et passons à sa suite derrière une cloison coulissante, dans la pénombre d’une petite salle des fêtes au son mat, avec longues tables, plancher et estrade pour l’orchestre. Nous nous chuchotons des prétextes pour louer l’irrésistible endroit : ton anniversaire, une lecture, non, des fiançailles, une projection de films super 8 sans musique, avec juste le drdrdrdr de la bobine et les commentaires désordonnés des amis. Nous commandons diverses boissons qui n’ont pas cours ici, alors à bout d’idées nous buvons des cafés, et des martinis rouges qui épuiseront le stock de glaçons du bar. L’après-midi est douce dans la lumière de septembre, la conversation aussi, des enfants et des familles passent dans les allées, des planeurs silencieux et des biplaces à hélices vont et viennent au-dessus de la cime des grands arbres, des trains de marchandises défilent au bout du jardin. L’homme qui nous tourne le dos à la table voisine est coiffé comme mon père, les cheveux raides coupés droit sur la nuque et plaqués vers l’arrière avec un peigne aux dents larges. Il se retourne, il porte une moustache de chien Black and White, tiens, d’ailleurs, en voilà un qui passe, frétillant au bout de sa laisse, un blanc, tu le vois ?
Plus loin, deux vieilles dames sirotent un jus de pomme, l’une a le visage peint, bouche rouge, tracé noir sur la courbe épilée des sourcils, le fond de teint orange s’arrête net à la lisière blanche des cheveux et du menton, un masque de jeunesse à déposer le soir à côté du dentier coincé dans un verre, sentinelles des rêves d’un grand âge candide. Elles bavardent et, entre deux considérations paisibles sur leur santé en déclin, hèlent le patron : « La même chose, s’il vous plaît ! »
Un nouveau-né émet un petit « ouin », sa mère le sort de son landau et lui donne le sein, puis son père le couche sur ses genoux, leurs profils identiques se rejoignent par le bout de leur nez. Ils gazouillent en alternance et en chœur dans une langue pleine de z et de b.
« Vous servez aussi à déjeuner ? » C’est en projet, nous répond l’heureux patron, qui commencera par des assiettes froides, salades de gruyère ou de cervelas, et, si ça marche, se mettra au plat du jour unique. Nous viendrons, bien sûr, et lui demandons son numéro de téléphone. Il ne le connaît pas par cœur, demande par la fenêtre à sa femme qui sert au comptoir, à l’intérieur. Elle sourit, elle ne le sait pas non plus, il faudrait qu’elle cherche, elle l’a noté sur un papier, quelque part, dans la réserve, mais là, elle sert, elle n’a pas le temps, d’ici un petit quart d’heure ? « Ne vous dérangez pas, nous vous trouverons bien dans l’annuaire. » Ils ne savent pas, ils n’ont jamais vérifié. « Vous n’aurez qu’à passer, de toute façon, on est là. »
Oui, là. Il y a là, et il y a le parc, et puis il y a l’aérodrome, et le quartier tout autour. D’y être venus, nous en sommes. Et au-delà, et le centre ville ? Un peu comme ce qu’on peut voir à la télévision, il existe, sans doute, mais il n’est pas là. Nous y retournons, pourtant, en quelques coups de pédales tout chavirés.

Post-scriptum

Nous grandissons, de B.Ratebœuf paraît chez Stock. 

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 96-97.