Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui
La littérature est le royaume de l’Auteur. Comme telle, elle s’expose elle aussi à la contestation de l’autorité : « la naissance du lecteur, écrivait Barthes en 1968, doit se payer de la mort de l’Auteur ». Celui-ci n’est pas mort, certes. Mais un doute s’est introduit sur sa sacralité : en littérature comme ailleurs, l’autorité est une construction collective, à laquelle contribue la communauté — divisée — des lecteurs, des exégètes, des éditeurs et des pairs de l’auteur. « Qui t’a fait roi ? » Première partie de l’enquête.
En 1669, la publication en traduction française de cinq lettres d’amour adressées par une religieuse portugaise à un gentilhomme français dont le nom et les réponses avaient été perdues rencontra l’un des succès les plus phénoménaux du siècle : leur style, peut-être, laissait à désirer, mais leur tendresse n’en était que plus bouleversante. C’était, dit-on, une héroïne racinienne au naturel. Le triomphe lacrymal, en tout cas, s’accompagna immédiatement d’une vive et durable polémique : les lettres étaient-elles authentiques ou fictives ? Leur maladresse signalait-elle l’évidence de la sincérité ? Ou trahissait-elle au contraire une ruse rhétorique ? Pendant longtemps, l’hypothèse référentielle domina plutôt : au début du XIXe siècle, la recherche érudite identifiait la religieuse dont les lettres n’avaient laissé que le prénom — on traduisit en portugais le texte français pour l’inscrire au registre de la littérature lusitanienne sous le nom d’auteur de Mariana da Costa Alcoforado. Un siècle plus tard, la piste fictionnelle reprenait l’avantage : les allégations des « alcoforadistes » étaient truffées de contradictions, le recueil était structuré comme une tragédie classique française, on avait retrouvé le privilège original du texte, attribué à Guilleragues. Les éditions actuelles des Lettres portugaises signalent désormais ce nom d’auteur en couverture ; mais en 1979, l’édition de poche conçue par Yves Florenne plaidait encore pour l’authenticité, et suggérait, sur cette base, de lire les lettres dans un autre ordre que celui qui avait été jusqu’alors en usage, au motif qu’elles n’étaient pas datées.
Le procès en attribution, dont le moindre esprit romanesque aime à croire qu’il n’est pas tout à fait clos, fut doublé tout du long d’une autre enquête, sur le sens même du texte, et sur ses modes de production. Décider de l’auteur, c’est aussi opter pour un type particulier de lecture, et pour les effets émotionnels et intellectuels qui en découlent : les plaisirs de la fiction ne sont pas identiques à ceux du document, comme diffère le rapport à la vérité qu’ils entretiennent respectivement. Dès l’origine, le débat opposait ceux qui lisaient dans les lettres le témoignage d’un génie propre de la passion amoureuse qu’aucun artifice n’eût pu égaler, ceux qui affirmaient la supériorité de l’invention pour atteindre à la vérité du sentiment, et ceux qui récusaient les termes de la polémique en invoquant l’autonomie d’un texte dont le pathétique était inscrit à même la lettre. Avec le temps, le débat se complique : on ne lit pas le premier roman épistolaire français comme on lit une correspondance dont les qualités esthétiques n’auraient pas été l’objectif premier. C’est qu’un même texte n’est pas identique à lui-même, il varie selon l’hypothèse qu’on formule sur son auteur, c’est-à-dire sur son statut et sur son genre. Borgès a écrit de jolies choses là-dessus : le Don Quichotte rédigé par Pierre Ménard au début du XXe siècle correspond au mot près à celui de Cervantès, mais il n’en est pas moins radicalement différent, et peut-être même plus intéressant encore, dans la façon dont il thématise son anachronisme. Reste que l’anonymat inaugural des Lettres portugaises et sa postérité donnent au paradoxe borgésien un tour de vis supplémentaire. Car on peut tout aussi bien avancer que le nom de l’auteur détermine la lecture du texte que l’inverse : le sens élaboré au gré de la lecture des lettres, et bientôt le discours qui l’accompagne — dans les conversations mondaines, dans les articles savants, dans les essais critiques, dans l’appareil éditorial — ont conduit à l’invention d’un auteur ou d’un autre, censé les certifier et les garantir. Dans le premier cas, le nom de l’auteur précède une lecture qu’il oriente et contraint ; dans le second, il est projeté par la lecture elle-même, qu’il cautionne et autorise. […]
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