Vacarme 17 / Chroniques

Sex-appeal de Mitchum

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Hollywood s’est assez peu intéressé à la sexualité masculine. C’est qu’à la grande époque Hollywood fut une affaire d’hommes, qui s’y représentèrent volontiers d’une façon flatteuse et pauvre, en séducteurs ou pères de famille. Les détours du désir féminin y furent plus finement frayés. Il y a bien sûr des exceptions. Certains films fantastiques (avec le vampire, le bestial), certaines screw-ball comedies (l’indécis, l’homme objet), certains Hitchcock (le pervers, le nécrophile). Et puis le psychodrame d’après-guerre, obsédé par l’androgynie, qui enfanta James Dean et Brando. Une figure au moins fait exception à cet égard, car elle combine une virilité classique - puissance, assurance - et une libido chaotique. Mitchum a offert aux lumières son corps, aussi nonchalamment qu’un boucher lâchant un gigot, comme un nœud de pulsions.

Ce n’était pas n’importe quel corps. Massivement mâle mais légèrement grotesque, poitrail en avant où les bras ont l’air suspendus et mini-jambes en retrait, menton rentré, traits las. Rien d’éclatant, juste une étrange torsion de la colonne, donc une étrange manière de s’avancer vers vous, plongeant et se dérobant à la fois, le visage comme s’il reculait avec le bas-ventre. On a chanté le bassin mou de John Wayne, celui de Mitchum l’aurait davantage mérité. Pour le moins expressif des héros hollywoodiens, tout se réduit à la démarche. Sa grande affaire, prétendait-il, était de se déplacer d’un verre à l’autre. Allure disgracieuse, captivante, et davantage encore dans la fuite ou la chute que dans l’assaut. Savoir marcher, savoir monter. Une de ses moqueries sur le cinéma (qui l’ennuyait, surtout ses films) : il y serait venu en s’apercevant qu’il lui suffisait de passer au trot dans un plan pour donner entière satisfaction. Jouer n’est pas plus sorcier que de monter à cheval. Il devait pourtant bien savoir que monter ce n’est pas rien, et marcher non plus. Mieux que ses pairs il a compris qu’au cinéma on est juste une forme plane en mouvement, et que les contours touchent avant les mines. Kirk Douglas, le blondinet hystérique, tout en grimaces et en regards perçants, était son rival au studio, et il reste son négatif.

Car Mitchum fut la star atypique de la RKO. Au tournant des années cinquante, il trimballait sa carcasse et ses paupières narquoises dans les petits polars, les westerns fauchés, les fantaisies exotiques, comme un hôte impassible allant de cocktail-parties en pique-nique, aux frais d’un nabab (Howard Hughes) et au bras d’une bombe (Jane Russell). Son je-m’en-foutisme était sans doute une pose. Presque orphelin, il se droguait et faisait consciencieusement son travail. Les grands rôles le laissent égal à ce qu’il était dans les nanars, mais on peut mieux l’y regarder. Et c’est bien la sexualité qui intrigue. D’abord passif - souffre-douleur d’un faux frère (Pursued - La Vallée de la peur et Undercurrent - Lame de fond). Puis soumis aux femmes captatrices - brancardier que Jean Simmons mène par le bout du nez (Angel Face - Un si doux visage), détective emberlificoté par Jane Greer (Out of the Past - La griffe du passé). Sur le tard, ce sera impuissant (Ryan’s Daughter - La fille de Ryan), mal baisé (Home from the Hill - Celui par qui le scandale arrive). Entre-temps : prêtre pervers pour trois films (dont La Nuit du Chasseur) et pur démon (Cape Fear). Ces deux derniers rôles débusquent l’animal de Mitchum : crocodile chassant à demi immergé, poule mouillée courant s’abriter. Une bête menaçante et veule, apathique et violente.

Celui à qui on la fait pas, le blasé impudent surprend donc le monde en pliant son corps aux pulsions. L’image que proposent toutes ces performances de la sexualité virile n’est pas de plénitude. On a peur, et cette peur n’est jamais loin du rire, parce qu’il s’agit d’une maîtrise surjouée cachant mal une passivité, voire une lâcheté embarrassantes. Prenons Cape Fear, où il se détache seul sur un paysage fait pour lui. Le monstre qu’il joue ne s’en prend qu’aux faibles (d’ailleurs l’idiot de réalisateur trouva dans ce film la matrice d’une série à la gloire de l’autodéfense et de Charles Bronson). Comment aime-t-on un monstre ? D’où vient qu’il séduit malgré tout ? On aime l’acteur qui peut convaincre en suggérant qu’il n’est pas dupe, qu’il fait seulement de la gymnastique. Contrairement au balai qu’on lui oppose dans le film (Gregory Peck), il se laisse traverser par les désirs, il se dépense affectivement. Mais, contrairement à DeNiro, qui le reprit dans un remake calamiteux de Scorcese, il n’adhère pas au rôle, il n’a pas fait de stage pour bouger les oreilles comme les ex-bagnards, il s’en fout.

Détaché encore, mais moins pour se retirer que pour rester disponible. Subtil serait un meilleur épithète, qui vaut déjà pour ses premières présences, chez Walsh ou Minnelli. Le masculin peut le hanter, fantôme tour à tour agressif et déconfit, il le laisse inchangé. Aucun scénario ne le tient - d’où l’élégance - et en particulier aucun scénario sexuel, car il reste une surface d’affects, libido ouverte comme un livre, que les rôles ne font qu’éclairer. Là peut-être est sa séduction. Autant son corps supporte, appelle l’éclairage du fantasme, autant il lui reste finalement indifférent. Son regard posé dit : « Oui, j’ai tous les désirs. À moins que je n’en aie aucun. »

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Publiée dans Vacarme 17, , page 74.