Vacarme 17 / Chroniques

l’aspect sentimental du savoir

par

sachant qu’elle ne rencontrerait personne au cours de sa promenade, elle n’avait pas jugé utile de se coiffer d’un chapeau et le soleil nimbait de lumière ses boucles blondes légèrement en désordre - sa silhouette parfaite et sa taille de guêpe étaient mises en valeur par une blouse en mousseline blanche d’une simplicité exquise et une longue jupe d’équitation à la coupe parfaite

dans ce dîner-là comme dans les autres, il arriva déjà un peu ivre et ennuyé la jeune japonaise à son bras effrayante d’immobilité raconte le prochain livre qu’il veut écrire comment les protestants ont inventé l’avant-garde combien ils sont nihilistes et leur haine de l’image il hurle le monothéisme il y en a pas cinquante et le christianisme est la seule religion qui aime les images nous avons inventé les images je déteste les douches c’est une habitude de nazis protestants je ne veux pas me laver debout déjà je mange assis les romains faisaient tout ça allongés

elle était ce genre de femmes que sa beauté et sa perversité avaient fait très longtemps vivre cent coudées au dessus de son intelligence mais la fatigue de son visage désormais et l’enlisement de sa perversité dans des schémas connus avaient ramené les choses à une plus juste mesure. Sous la perversité apparaissaient de plus en plus la sottise et le pathétique. Sous le masque de la beauté émergeait le rictus de la coquette déçue. Elle se mit à écrire des poèmes lourdement spéculatifs, vaguement élégiaques, au bout du compte assez triviaux. Mélangeant une métaphysique de bazar à un prosaïsme faussement provocateur

l’autre femme la cinquantaine grande maigre brune déployée dans un fauteuil avec de grandes et souples mains expressives mobiles et habiles fait des plaisanteries ou bien simplement la façon de parler sur les plateaux pour se faire entendre est devenue seconde nature et désormais s’habille du temps où les femmes n’étaient pas peintre a adopté des manières un peu brutales

elle me plaît, déclara M. Moreton. Avec satisfaction il poursuivit : premièrement, elle est assez jeune pour que je la façonne à mon gré. Deuxièmement, elle me donnera de beaux enfants. Et, troisièmement, toutes les portes des salons, même les plus huppés, me seront ouvertes quand je pourrai me vanter d’avoir épousé la fille de Lord Wakefield !

certain que le détail est la perte de l’intelligence l’occupation des médiocres le masque rusé des imbéciles mais l’imprécation se déroulant s’écrivant s’accomplissant est aussi une de ces malhonnêtetés sottise que l’on ne peut pardonner de l’absence de sujet concerté pas de ces joliesses de ces mignardises habituelles mais refuge trouvé dans la parole officielle historique publique commune sorte de vox populi puiser déjà dans le grand livre

Lucien de Rubempré rencontre Vautrin et ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre que Vautrin est avide de sa beauté
un dispositif de beauté très particulier, probablement hors perception mais réel en cet instant précis. Rire à la fois véritablement joyeux et mortel, réservé à cet instant précis, toujours identique, rencontre terrifiante et magnifique de la solitude

une nouvelle fois les malheurs de Eve et David Séchard la méchanceté vulgaire hystérique de Louise de Bargeton le cynisme de Lousteau l’exaltation un peu laborieuse de d’Arthez et plus tard les mensonges de Diane de Maufrigneuse à l’intention du même d’Arhez

les invités du fameux dîner, outre d’Arthez et madame d’Espard : Rastignac, Blondet, Ajudo-Pinto, Maxime de Trailles, Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, Nucingen, Nathan, lady Dudley

il fallait compter près de trois heures de route entre Douvres et le manoir. Lorsque Aurora reconnut les paysages familiers, un sourire lui vint aux lèvres. Elle aimait tant ces vastes étendues verdoyantes, ces collines doucement vallonnées dont les sommets se détachaient sur un ciel clair

une figure de petite souris, une timidité puérile, des minauderies embarrassées, une pensée sérieuse mais creuse, des images sages, jolies, conventionnelles, dissimulant leur banal académisme sous des supports et une technique apparemment nouveaux. Une ambition maladive, une vraie gentillesse, la passion des beaux corps, des visages pittoresques et le besoin des deux pour sauver le vide des portraits et des silhouettes.

L’autre très impérieuse et présomptueuse écrit aux maîtres du passé - façon de dire nous sommes collègues après tout - et alors déploie cette espèce de rhétorique fumeuse qui tient lieu de pensée, épuisement logique de tous les paramètres matériels, inventaire, retournement des paradoxes, contiguïtés inattendues.

autre chose, mademoiselle ! la prochaine fois que M. Moreton voudra vous embrasser - celui qui va devenir votre mari a bien droit à quelques privautés ! -, vous me ferez le plaisir d’accepter ses avances. Et, avec le sourire, s’il vous plaît !

entra et déplaça le chevalet de la main gauche s’empara de la brosse regarda les préparations de couleur et commença s’est déguisé

portrait de Charles Quint par Titien il fait fortune à Venise devient célèbre peintre officiel de la cour d’Espagne l’empereur consent à ramasser son gant et la légende ses relations avec les doges son atelier ses apprentis ses aides le côté grand cuisiner notable à la Rebuchon Loyseau cuisinier à trois toques

pas les démêlés du Caravage avec la police et l’Eglise : trop romanesque

il regarda autour de lui. Cet endroit a quelque chose de magique... c’est bien mon avis on dirait un tableau... vous aimez la peinture ? beaucoup. Mais je m’intéresse également à la littérature, à l’histoire... et à la politique !

la petite, la gentille, prennent l’air d’enfants fragiles et sensibles, font de la peinture, de la photographie, de la littérature, œuvres mélangeant ingénument obscénité et délicatesse et mignardise

en voyant venir la terrible faillite de l’amour, cet âge de quarante ans au-delà duquel il y a si peu de choses pour la femme, la princesse s’était jetée dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves. Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un livre

le couple mondain un peu pervers la jeune fille petite peste partie faire des études quelque part en Europe associée à un conservateur cynique et mélancolique fait des ravages dans les dîners où amène des clafoutis brûlés qu’elle impose en dessert fait taire tout le monde par sa grossièreté sa fausse candeur son narcissisme impossible de faire autre chose que de parler d’eux-mêmes

la femme de lettres, ses amants, son ressentiment, la façon de mêler sentiment carrière de femme de lettres comme autrefois siècle dernier les hommes les femmes face à face (le maître et la poétesse hypocondriaque et dépressive) dans le mythe du grand homme dévorant le génie dévorant

un peu vaine cherchant dans ses aventures à consolider son écriture vacillante et incertaine persuadée tous amoureux d’elle ne comprenant pas et se détachent aussi vite dupe de leurs minauderies de grande chochotte et de leur sensiblerie aussi maladive que superficielle

la porte en verre lui renvoya son reflet : dans la corolle du col relevé de son imperméable, avec le mascara qui agrandissait ses yeux et le rouge à lèvres rosé, son visage triangulaire, encadré par les cheveux bruns tombant bien sur ses épaules grâce au brushing, avait quelque chose de joli et de doux. Elle poussa la porte. Un serveur indien l’accueillit avec une courbette

un culot stupéfiant il avance ce tableau est parfait il est impeccable fait à la main ça prend des heures vous ne le croiriez jamais un boulot à devenir fou un boulot interminable tout est fait à la main c’est de la peinture classique plus personne ne sait faire ça dix tableaux faits à la main l’huile met des heures à sécher c’est pas pour rien qu’ils ont tous abandonné les femmes nues sont indispensables au tableau c’est vrai depuis la genèse et ça va pas s’arrêter aujourd’hui je peux disposer les jambes de la fille autrement si cela vous excite davantage

donne m’en assez donne moi ce que tu avais promis au moins 20 000 c’est mérité tout fait à la main un sacré boulot tu le sais bien plus personne ne sait faire ça personne ne te fera un boulot pareil

pas du tout. Tout d’abord je n’ai jamais encore jamais eu l’occasion de danser. Ensuite, je préfère mettre une tenue d’amazone plutôt qu’une robe du soir. Et enfin, sachez que la peinture me donne de grandes satisfactions

carafe à demi pleine de vin, gobelet d’argent, cinq cerises, deux pêches (perches ?), un abricot et une pomme verte Panier de pain (de poires ?), bouteille à demi pleine, verre à demi plein d’eau et deux concombres

la piscine lui avait donné faim. Elle s’était préparé un bon dîner, bien sain. Vêtue de sa confortable robe de chambre en velours, installée sur son canapé à raies beiges et blanches encore tout propre après un an et demi d’utilisation, elle relisait Le Rouge et le Noir, aussi plaisant que dans son souvenir

lui a fait le choix de la province je serai le grand écrivain de province le chantre de nos campagnes le troubadour des eaux et forêt le poète des marais j’arpenterai les bois une paille dans la bouche l’air rêveur le fusil sur l’épaule j’aurai des amours ancillaires je serai seigneur pas un événement sans moi pas une conférence sur le sifflement des merles sans moi pas le plus petit livre sur la plus petite rue sans moi et les quais et leur odeur de corde de cambouis sans moi et quand il le faudra je parlerai cru odeur de merde sperme foutre et cul cul de bête cul de servante rien ne me fait peur pour être poète le grand poète du coin

Charles consulta sa montre de gousset. Il faut que je rentre, je dois recevoir quelqu’un à cinq heures. Mais, si vous le voulez bien, nous pourrions nous rencontrer ici demain matin vers neuf heures pour parler de peinture ... ou de littérature. Quelle bonne idée ! s’exclama-t-elle

le type était pontifiant et prétentieux (le genre à dire de bon effet quoique peu coûteux) toujours suivi de cette autre grande (plus de 20 centimètres sans rides yeux clairs et cheveux clairs mousseux et musclée en escarpins et robe ajustée) alors écouter la voix suraiguë les manières délicates et mêmes précieuses les petites mains rugueuses potelées toujours à traîner ou se crisper sur un objet sans raison précise les gestes brusques et la peau blanche et rose sur le cou fin et les petites épaules qui piquent sous une chemise molle d’une couleur moutarde au dessus des fesses plates

cuisiner au débotté une bisque de homard sur une île sur un tas de cendres et sans marmite c’est ça l’art le grand art l’esthétique le classicisme l’éducation la bonne éducation la grande politesse le savoir le savoir-faire le goût (elle a un goût merveilleux du talent de la grâce une élégance est exquise et rigolote c’est pourquoi nous l’aimons tant !!!)

le lendemain matin, Aurora se leva de très bonne heure. Après avoir revêtu sa tenue d’amazone, elle alla s’accouder à la fenêtre et contempla les pelouses veloutées, les luxuriants massifs de rosiers, et la fontaine dont les jets d’eau s’élevaient très haut dans le ciel clair

le directoire aurait pu faire rempart de l’Italie / Sac postal B. / Austerlitz / Banque de France/ Mme de Genlis / Lannes ne goûtait pas la vue d’un champ de bataille / lue par Benjamin et citée par Pound - elle ne s’occupait portant que d’étiquette - a rédigé des principes d’étiquette ancienne cour pour nouvelle cour - se moquait des plans de table trop bourgeois selon elle - ça sent la peinture fraîche, on est bien d’accord - lettres de du Deffand - fait apprendre l’anglais à son valet de chambre pour correspondre avec le fat anglais amoureux de jardin - la de Boigne - les méchancetés inépuisables sur le brillant château -

madame de Berny - Cordelia de Castellane - madame de Castries - madame Hanska - cent quarante livres prévus - quatorze cent personnages répertoriés - des blasons, des devises, dessinées, décrites, rédigées

a écrit ses premiers livres à quatorze ans - détestait la ville où elle fut contrainte de déménager - avait reçu une éducation indigente (couture, italien, musique, rudiments de littérature anglaise), aimait surtout danser, passablement snob, conservatrice, casanière mais d’une intelligence fine et acerbe, vivant dans la solitude, méconnue, ignorée, évitée même par les membres de la gentry que pourtant elle respectait consciencieusement

je vous rendrai heureuse, assura-t-il avec suffisance. Vous aurez de jolies robes, des bijoux... tout ce que vous voudrez. Même des chevaux si vous y tenez. Ah, je vous gâterai, croyez-moi !

une certaine architecture : des refuges haut-perchés trop vastes et vides. La question est de déterminer : où met-on les artistes ? leur faire sadiquement contempler l’utilité des autres ? leur dresser un panorama complet de ce qu’ils ne sont pas ? vous êtes désormais devenus des spectateurs ? vous faites partie du plan d’occupation des sols, vous défrichez, nettoyez, occupez pour les promoteurs, vous justifiez l’abandon des sites industriels que vous meublez d’objets récupérés dans les poubelles, vous réhabilitez, animez les zones, gardez, surveillez les banlieues, les asiles, les prisons. Il en ira de même des usines, manufactures, chapelles, entrepôts.

lorsque le phaéton passa entre d’imposantes grilles en fer forgé ornées de flèches dorées à l’or fin, la jeune fille laissa échapper une exclamation de stupeur

ne disposer que de très peu d’adjectifs - ne se prononcer que par habitude - sans user de sa fatigue, sans rien engager de soi hormis la capacité minimale d’élocution, le fait d’entendre et de parler, ne m’en demandez pas plus, je souffre d’un mal incurable, je suis une désespérée une mélancolique une malade

elle composa le numéro d’Eric. En entendant la tonalité, elle se demanda si elle laisserait un message et lequel. Indécise, elle allait raccrocher quand Eric répondit. Sa voix la troubla. C’est moi, dit-elle. C’est toi.

entre nous je pense que si tu rends ton texte le quinze ça ira

Il l’étreignit passionnément. Puis leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser sans fin. Un baiser auquel la jeune fille répondit avec une délicieuse inexpérience. Enfin, le comte de Linford releva la tête et la contempla avec ferveur. Je vous aime Aurora. Je vous aime Charles.

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Publiée dans Vacarme 17, , pp. 88-90.