Vacarme 53 / Cahier

Vibrations de la mémoire

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La formule, c’était un son [1], un tintement de cloche, au passage des gares, dispersé dans ces paysages nocturnes entr’aperçus ; le rideau cognait toujours contre la vitre. Son, vibration, tintement, étoile filante, ou presque, à cause des roues de la machine, tête basse dans le noir, tchac à tac tchac à tac. Deux fois. Et ça part derrière, en ricochets, une file de notes, et là !, tendez l’oreille, tdi tdi tdi tdi tdiinnnnn. Filante, je dis. Une sonnerie imperceptible, mais assez pour creuser mes nuits, et ça tremble, s’évanouit, trois, quatre notes emportées, déjà perdues, avec la dernière gare arrachée, elle aussi, par le mouvement de la machine avant, tête basse. Je suis parti pour ces quelques notes.

Il fallait courir, et assez vite, pour rattraper le retard qui se cachait dans le temps depuis le début. Ce n’est jamais l’objet en lui-même qui importe mais le temps dont il est l’indice. Et puisque nous naissons en retard, jamais contemporains de nous-mêmes, que faire sinon toujours repartir ?

La veilleuse est éteinte. On dort. Ronflements et secousses sur les rails. Nous y sommes. Des lumières du dehors éblouissent par moments le rideau gonflé d’air, la vitre était entrouverte. J’ai oublié le nom des gares. J’attends le prochain passage à niveau, en retenant mon souffle. C’est devenu le signal de ma traversée, un îlot dans la mémoire. Tdi tdi tdi tdi tdiinnnnn. Ce tintinnabulement des clochettes de gare en gare répond aux tintements des tours de manège, plus anciens, mais soudain retrouvés. Ici, il faudrait prendre des notes, comme on accumule des preuves. Avec les copains, ou seuls, car le manège est le premier apprentissage de la solitude sociale, on tournait comme des toupies, à califourchon sur un animal en bois ou sur un personnage mythique (une licorne, un cow-boy, un clown), en attente du départ, sans rien savoir encore, puisque l’enfance est parfois un mensonge organisé par de vieux adultes. Lassitude dans les yeux de cette tenancière de manège, que je retrouvais ensuite à l’écran chez Hitchcock dans le regard et l’allure lasse de ces femmes de ménage en bigoudis, robe de chambre, clope au bec, qui passaient lentement derrière l’héroïne blonde lumineuse ; lassitude quand elle tendait aux mômes embarqués, joyeux satyres, son trousseau, d’une main ferme, au bout duquel il y avait cette boucle métallique dans laquelle il fallait planter une baguette en bois. Elle titillait l’anneau pour rendre le passage un peu difficile. Plus grande lassitude encore lorsque l’un de nous y parvenait, décrochant l’anneau du trousseau, qui tintait lui aussi, tristesse infinie de nous voir recommencer à tourner, et elle de veiller sur notre enfance.

À cause de tout cela, des mots, des phrases, des mensonges, il fallait repartir. Aucune autre vérité à l’autre bout. Jamais. Juste l’épreuve de la mémoire traversée. Et on verrait bien. Alors un matin, je regardais la petite table que j’avais installée provisoirement au bord de la route. En cette partie du livre de ma mémoire avant laquelle peu de chose se pourrait lire. J’avais quelques souvenirs par éclats. Un incipit de Dante qui flottait dans ma tête. Je ramassais mes affaires et laissais derrière moi cette table en formica que convoitaient les corbeaux de la décharge d’à côté, sans doute à cause des épluchures d’oranges fraîches.

À cette époque, j’avais deux valises prêtes en permanence. L’une contenait des papiers, des livres, des cahiers recouverts de citations et de notes à peu près illisibles, que j’avais fini par croire essentielles. L’autre était remplie de chaussettes, chemises, slips, une trousse de toilette. C’est en regardant ces deux morceaux de ma vie, posés par terre au milieu de cette chambre d’hôtel, que je sentis qu’il fallait faire un choix. Si tu veux aller quelque part, tu dois laisser l’une des deux. Je serais bien incapable de dire pourquoi je divisais ainsi mon existence et me fiais à cet oracle intérieur. Une valise pour l’âme, une autre pour le corps ? J’aurais pu les mélanger tout de même. Étais-je une sorte de Descartes, désireux de tout refonder ? Mais au lieu de « rester enfermé dans un poêle, où j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées », une chambre chauffée au cœur de l’hiver, il y avait cette chambre d’hôtel inconnue. Une télé imposante me souhaita la bienvenue, en français et en anglais, la première fois que j’allumais l’interrupteur.

Je reviens au train que je n’ai jamais quitté. (Il y a que les paysages sont fuyants et certains accrochent des lambeaux de mon âme.) Le bonhomme regardait par la fenêtre. Ça défilait, je dois dire, sans aucune logique. Trois moutons, un pré, des lignes à haute tension, jardinets, draps tendus, on est très proche, puis nuages à profusion, on change de rail, et le ciel s’ouvre comme un éventail, les maisons minuscules s’écartent d’un coup, routes et parois de granit projetées sur les côtés. Machine à dérouler, découper, séquencer des images (le cinéma commence par un train qui entre en gare), mais aussi à peindre. Les champs deviennent des traînées de vert épinard, les nuages, des coups de brosses rapides, les fleurs, des éclats rouges et bleus. Empâtements, encroûtements, le réel est une toile attaquée. « Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges et blanches ; plus de point, tout devient raies ; les blés sont de grandes chevelures jaunes ; les luzernes sont de longues tresses vertes » (Victor Hugo).

Pendant que les couleurs glissaient, je regardais ce bonhomme à la dérobée, en me demandant s’il était le gros ronfleur des nuits précédentes. Ou était-ce cette jeune femme rousse qui n’avait l’air de rien ? Tout le monde était parti, une gare l’autre, sauf nous trois, encore dans ce compartiment. Savez-vous comment l’on mémorise les sons ? Comme il continuait à regarder au dehors, nous nous sommes scrutés elle et moi, chacun pensant que l’autre était devenu ventriloque. C’est très simple, continua-t-il doctement, sans attendre de réponse. Le son, c’est une vibration de l’air, n’est-ce pas ? Bien dirigé par une pointe métallique, une aiguille, un stylet, on peut le transcrire sur un support en mouvement (des galettes de résine). La vibration court le long du conducteur et se dépose avec le mouvement sur le support vierge que le stylet transcrit. Ensuite, vous savez, on écoute la musique enregistrée. Vous prenez un autre fin stylet (une aiguille), relié à un pavillon, une chambre d’écho, et vous l’appliquez sur votre support, pour faire tourner à nouveau la galette enregistrée. Je vous parle du début bien sûr. Mais bon, qu’est-ce que c’est ? Quand vous écoutez votre disque, vous remontez le temps en déroulant une toupie. Vous êtes un chasseur qui suit des traces. N’est-ce pas merveilleux et enfantin tout à la fois ? Écrire la vibration sonore sur un objet qui vibre. Mais voilà, je ne comprends pas pourquoi l’on s’est arrêté en si bon chemin. Vous comprenez, vous ?

C’est dans les gares que j’appris tout d’abord que le seul temps réel, concret et vécu était celui des machines. Impossible de dénigrer la mesure mécanique du temps, comme Bergson et tant d’autres l’ont fait, sous prétexte que la vraie temporalité résiderait dans une durée intime ou une mémoire sensible et subjective. J’ai appris le temps en regardant les grosses horloges des gares avec leurs aiguilles qui se déplaçaient maladroitement, par secousses et saccades, avant de s’immobiliser sur un chiffre ou entre deux ; secousses mécaniques que je retrouvais ensuite dans la gestuelle hésitante et bancale des monstres du cinéma, corps machine de la créature de Frankenstein. J’ai appris le temps en voyant des paysages se dissoudre avec la vitesse et devenir de pures couleurs. Longtemps, j’ai redouté la lenteur des départs et l’inadéquation entre la rapidité du désir et la lourdeur des machines. Il me semblait qu’une fois la décision prise, les valises prêtes, la maison quittée etc., on ne partait jamais assez vite ni assez tôt. Souvenir de mon père, qui allait chercher sandwichs et cigarettes à la buvette de Milan, tandis que je gardais nos places. Haut-parleurs incompréhensibles, bouillies sonores de ces temps-là, inquiétude de le perdre une seconde fois. J’ai appris le temps dans la fatigue des gares, bousculades, changements, aiguillages, réveils en pleine nuit. Toute l’humanité livrée à elle-même sans savoir pourquoi. Et à l’inverse, lenteur extrême, distendue, d’un temps qui n’en finissait pas de reprendre. Soufflements énormes de la machine à quai, voix dispersées d’invisibles chefs de gare criant des ordres mystérieux, comme en plein jour, alors que les voyageurs dormaient, secousses puis arrêt et encore secousses ; les changements de wagons à Toulouse me réveillaient immanquablement, puisque mon corps avait perdu le rythme. La douce somnolence était brutalement interrompue, créant un vide physique en moi. Je tombais dans un ennui sans fond, une attente interminable. L’écart entre la fuite incontrôlable et le poids de la machine immobilisée me rendait fou. Mais c’était encore le temps. Plus tard, je lus Apollinaire : Comme la vie est lente / Et comme l’Espérance est violente. Alors, j’écoutais les sons, tous les sons, le moindre indice minuscule du nouveau départ et de l’espérance. J’anticipais la bonne secousse, la reprise lente, mais certaine cette fois-ci, du train qui réveillerait le désir et relancerait les rêves. Enfin l’on repartait, laissant derrière nous un monde figé, presque mort.

« La vitre est ce qui permet de voir et le rail, ce qui permet de traverser. Ce sont deux mondes complémentaires de séparation. L’un crée la distance du spectateur : Tu ne toucheras pas ; plus tu vois, moins tu tiens — dépossession de la main pour un plus grand parcours de l’œil. L’autre trace, indéfiniment, l’injonction de passer ; c’en est l’ordre écrit, d’une seule ligne, mais sans fin : va, pars, ceci n’est pas ton pays, celui-là non plus — impératif du détachement qui oblige à payer une abstraite maîtrise oculaire de l’espace en quittant tout lieu propre, en perdant pied » (Michel de Certeau). Mais il faisait nuit. Et voir et traverser ne faisaient plus qu’un ; la vitre était entrouverte, le rideau cognait tel la voilure d’un vaisseau sur des rails invisibles. J’imaginais des paysages nocturnes emplis d’animaux fantastiques. Ce fut trois jours après mon départ, et vingt ans plus tard, sale, épuisé par les secousses interminables de ce tortillard qui roulait fenêtres ouvertes dans la campagne italienne, à cause de la chaleur suffocante de ce mois d’août, que le bonhomme reprit son monologue. Des relents d’œufs durs et de sandwichs à la mortadelle flottaient dans le couloir. Ma voisine, qui s’était fait un chignon pour ne pas trop souffrir de la moiteur, me regardait parfois. Brindisi approchait.

Vous n’avez jamais rêvé d’écouter des sons lointains, je veux dire les sons du temps déposés sur des galettes ? Pas besoin d’enregistrement sur résine. Imaginez une machine à transcrire les vases antiques, à faire chanter les poteries, vases, amphores, cratères, assiettes. Sophocle ou Platon, Eschyle ou Euripide conversaient sûrement de temps à autre avec des potiers, quand ceux-ci faisaient tourner les vases et qu’ils montaient le col dans leurs mains salies par l’argile et que leurs ongles grattaient la masse, actionnée sur le tour, comme des stylets. Que disaient-il alors, s’ils parlaient ? Et si des bribes de pensées étaient jetées là, extraits de tragédies en cours, pensées perdues ou remarques insignifiantes d’un passant de hasard, injures, mots d’enfant, inscrits sur les panses d’argile ; toupies, rouets qui accrochent le temps dans la pelote qui s’enroule. Pourquoi ne pas inventer une machine à écouter les vases, à désenrouler le temps dans l’autre sens ? Folie sans doute, mais comme j’aimerais qu’une telle machine existât. Je vois déjà un socle sur lequel serait disposé le premier vase dans une cage transparente. Des rayons laser bleus liraient horizontalement l’objet de bas en haut puis de haut en bas. On entendrait des sons égarés, des mots inaudibles, grognements ou bouillies sonores, peut-être des disputes, des éclats, des cris, l’amour et la rage du monde passé qui en attendant reste immobile et muet derrière les vitrines de nos musées. Avez-vous remarqué comme ces salles importantes sont ennuyeuses et comme nous les traversons vite en attendant les « vraies » œuvres ? C’est pourtant là qu’est toute la mémoire concrète et endormie de mondes anciens, qu’il suffirait de réveiller. Réenchanter le réel ? Bah, essayons plutôt de le faire chanter  ? Même si on ne tire qu’un mot ou qu’un son de ces milliers de vases endormis, il faudrait essayer, n’est-ce pas ? Que d’émotions nouvelles. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi l’on s’ingéniait à imaginer des machines à remonter le temps, en cherchant une improbable faille dans le système spatio-temporel, une courbure pour glisser vers l’origine et fuir. Je dis que le temps est partout, tout autour, là et là, déposé dans le monde, incrusté dans la matière concrète. Rien n’a vraiment disparu. Et puisque le temps épouse l’espace, tout s’écrit. Reste à trouver le bon stylet.

La jeune femme s’était assoupie. Il n’y avait rien à dire, le bonhomme n’attendait pas de réaction. Je pensais à ma toupie, aux manèges, aux fragments qui s’entrechoquent, au coup de dés, au tintinnabulement de la cloche, à l’écriture. Ajustant son chapeau sur sa tête, le narrateur se leva et disparut dans le couloir. Le terminus approchait. Un vent frais souffla dans les compartiments. Ça sentait la mer ; les roches battues par les vagues.

Post-scriptum

Olivier Schefer enseigne l’esthétique à Paris I. Il a notamment publié Variations nocturnes (Vrin, 2008) et Des Revenants (Bayard, 2009).

Notes

[1« Carnets de départ », Vacarme 52, été 2010.

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Publiée dans Vacarme 53, , pp. 66-68.