de la révolution à la résistance grandeur et servitude du discours anti-libéral

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En France comme dans les autres pays occidentaux, les militants formés aux combats contre l’impérialisme n’ont pas très bien vécu les premières années de l’après-guerre froide. Loin d’assister au juste châtiment de l’impudence néo-conservatrice qu’ils avaient fustigée tout au long des années 1980, ils se sont au contraire retrouvés dans l’obligation de livrer leurs sentiments sur la déroute que le « monde libre » venait d’infliger aux régimes socialistes. Sommés par leurs adversaires de droite de reconnaître que l’effondrement de l’Empire soviétique était aussi leur défaite, pressés par leurs concurrents réformistes d’assumer leurs erreurs passées et d’abjurer leur foi révolutionnaire, les contempteurs impénitents du capitalisme n’ont pu éviter la posture, plus épuisante encore qu’inconfortable, réservée à ceux qui doivent sans cesse expliquer pourquoi ils n’ont pas à se justifier. Pour tous ces rescapés des mouvances gauchistes et tiers-mondistes, c’est-à-dire pour des individus qui pouvaient se flatter d’avoir toujours inspiré une antipathie sans mélange aux dirigeants du PC, la situation ne présentait certes pas de problème logique insurmontable. Il n’était en effet aucunement incohérent de se déclarer tout à la fois satisfait de la déroute des socialismes d’Etat, ulcéré par les amalgames hâtifs entre communisme et fascisme - la célèbre épithète rouge-brun faisait alors florès - et réfractaire à toute exaltation des vertus politiques et morales de l’économie marchande. Force est néanmoins d’admettre que lorsqu’on est un militant motivé par l’espoir d’une transformation imminente de la société et accoutumé à traquer les ignominies de ceux qui s’y opposent, il est assez peu gratifiant de passer le plus clair de son temps à établir la pertinence de sa propre position et à se défendre de toute parenté avec des staliniens cacochymes.

Seule éclaircie dans ce climat morose, les protestations soulevées par la guerre du Golfe ont momentanément réussi à restaurer l’ardeur de la gauche anti-impérialiste, mais non sans contraindre celle-ci à mesurer la gravité de son malaise. Sans doute l’opération « tempête du désert » était-elle de nature à signifier aux naïfs admirateurs de la « révolution des peuples » de l’Est européen que les multinationales - en l’occurrence pétrolières - et les gouvernements dévoués à leur cause étaient bien les vrais vainqueurs de la guerre froide. Toutefois, la satisfaction de pouvoir narguer les thuriféraires de la démocratie occidentale était quelque peu altérée par l’impossibilité - hormis pour quelques futurs ténors de la gauche souverainiste - de trouver le moindre charme au régime de Bagdad. En outre, bien qu’il fût aisé de dénoncer l’hypocrisie des promoteurs du « nouvel ordre mondial », il était plus difficile de contester la légalité de leur guerre, puisque celle-ci bénéficiait de la bénédiction du Conseil de Sécurité de l’ONU, et plus délicat encore de récuser le principe dont elle se réclamait, puisque l’alliance agissait au nom de la souveraineté nationale du Koweit, c’est-à-dire d’un principe cher aux tiers-mondistes d’antan. Enfin, si la condamnation péremptoire des souffrances infligées aux civils iraquiens donnait l’occasion de renouer avec de vieux slogans pacifistes et de prendre le parti des populations arabes contre leurs dirigeants vendus à Washington, elle ne permettait pas pour autant d’affirmer qu’une politique différente - telle que la reconnaissance officielle ou simplement la tolérance de fait du coup de force de Saddam Hussein - aurait rapproché le monde de la paix et de l’émancipation des peuples. Bref, tout en ranimant la détermination des militants anti-impérialistes à combattre un ennemi principal plus arrogant et plus hégémonique que jamais, la guerre du Golfe leur révélait également que leurs futurs alliés objectifs - c’est-à-dire les petits dictateurs que les administrations américaines gratifieraient du titre de « nouvel Hitler » - s’annonçaient peu ragoûtants, et surtout que leurs propres mots d’ordre fleuraient davantage la nostalgie - sentimentale ou ressentimentale - qu’une véritable foi dans un avenir meilleur.

Atteints d’aigreur et déjà menacés par la mélancolie, les défenseurs d’une gauche fidèle à son aversion pour le capitalisme éprouvaient un cruel besoin d’anti-dépresseurs. Quelle que fût leur ténacité morale et idéologique, ils sentaient bien que leur salut ne pouvait venir que du réveil des luttes sociales et de l’émergence d’un champion plus agréable à soutenir que le maître de Bagdad. Après plusieurs années de vaines prières, l’actualité, enfin clémente, leur offrit les grèves de l’hiver 1995 et le sous-commandant Marcos. Il reste qu’à eux seuls ces deux événements providentiels n’auraient sans doute pas suffi à effacer la morosité du début des années 1990. Plus précisément, pour que la colère des salariés du secteur public et les revendications des Indiens du Chiapas s’imposent comme les amorces d’un renouveau, et non comme les vestiges d’une ère révolue, il a fallu qu’elles entrent en résonance avec un discours capable de les inscrire dans une perspective irréductible aux illusions et aux échecs des décennies précédentes. Or, sur le plan des stratégies discursives, on a vu que la conjoncture de l’immédiat après-guerre froide était pour le moins défavorable aux militants anti-impérialistes. Enfermés dans une position purement défensive, ceux-ci dépensaient l’essentiel de leur énergie à contourner les pièges qui leur étaient tendus. A cette fin, l’un de leurs principaux soucis consistait à éluder la question de leur propre sentiment tant sur la possibilité que sur la désirabilité d’une révolution politique et sociale. Indépendamment de leur intime conviction - ou des doutes qui en tenaient lieu - la prudence voulait en effet qu’ils évitent à la fois de paraître se renier et de passer pour des dinosaures aussi incapables d’apprendre que d’oublier. Initialement paralysés par cette double contrainte, les futurs hérauts du zapatisme et du mouvement social ont pourtant fini par en extraire la rhétorique nouvelle qui a permis le rétablissement de leur crédibilité.

Pour rendre compte de cette remarquable régénérescence, il faut d’abord rappeler qu’en ce même début des années 1990, les pourvoyeurs du discours dominant - celui-là même qui sera bientôt brocardé sous le nom de « pensée unique » - s’amusaient à traiter tous leurs adversaires de conservateurs. Imputant à un même archaïsme les crispations identitaires des sympathisants de l’extrême droite et l’attachement des travailleurs syndiqués à leurs droits acquis, la doxa dont les gouvernants et les médias de l’époque se faisaient l’écho enseignait qu’au sein d’une société démocratique, le souci du bien commun - mesuré en termes de compétitivité dans les échanges internationaux - avait vocation à prendre le pas sur les nostalgies, les craintes et les protections particulières dont se réclamaient certaines composantes de la population. En dépit de l’amalgame qu’il s’efforçait de produire, un pareil discours ne s’inscrivait pas exactement dans le prolongement des méditations, elles aussi en vogue, sur l’identité profonde des rouges et des bruns. Ses utilisateurs se proposaient plutôt de placer ce qu’ils appelaient « la seule politique possible » - à savoir celle qui s’attachait au « respect des grands équilibres macroéconomiques » - sous le double signe de la responsabilité à l’égard de l’avenir et de l’intérêt général. Grâce à cette présentation, les partisans d’une « autre politique » et les tenants d’une France rendue aux Français pouvaient bien être renvoyés dos à dos - même si les premiers méritaient davantage de sympathie que les seconds - puisqu’ils avaient en commun de se montrer à la fois aveugles aux mutations socio-économiques et exclusivement préoccupés par leur propre sort. Outre l’efficacité rhétorique d’une revendication de juste milieu, ce discours permettait donc à ses promoteurs d’opposer leur volonté de changement et leur souci du plus grand nombre à l’immobilisme et à l’égoïsme - tribal ou corporatif - de leurs opposants.

Après s’être vainement insurgés contre une telle usurpation de leurs valeurs, les artisans du renouveau stratégique de la gauche radicale ont progressivement compris le parti qu’ils pouvaient tirer du renversement des rôles qui leur était imposé. Ainsi, puisant à leur tour dans le répertoire de leurs adversaires, ils leur ont emprunté l’antienne du totalitarisme auquel conduit nécessairement la réalisation des utopies. Toutefois, ajoutaient aussitôt les premiers porte-parole de la nouvelle gauche de la gauche, il faut bien convenir que depuis la chute du mur de Berlin, l’unique utopie qui menace de se réaliser n’est autre que le libéralisme. Comment en effet ne pas s’inquiéter d’un projet que les gouvernements occidentaux tentent de faire passer pour du réalisme, voire pour une incontournable fatalité, mais qui n’en a pas moins pour fin de « libérer » les forces du marché au point de leur permettre d’investir l’ensemble des ressources de la planète et chaque instant de la vie de ses habitants ? Par conséquent, concluaient les initiateurs de la mobilisation anti-libérale, s’il est vrai que l’histoire invite désormais à se défier de tout programme d’émancipation finale de l’homme, force est de reconnaître que les citoyens réceptifs aux leçons du passé seraient bien inspirés de vouer aux mêmes gémonies les prédateurs qui s’apprêtent à les réduire en marchandises sous couvert de les délivrer des réglementations étatiques et les faux prophètes qui ont naguère broyé dans leur machine bureaucratique les travailleurs auxquels ils avaient promis la fin de l’exploitation.

On le constate, l’astuce rhétorique qui a présidé à l’éclosion du discours dont se réclament encore les détracteurs de la mondialisation libérale constitue une parfaite réplique du détournement sémantique réalisé par les promoteurs de la « pensée unique ». L’opération a en effet consisté à accorder aux zélateurs de la dérégulation des marchés le privilège d’incarner le parti du mouvement, en sorte de les soumettre à leur propre critique des idéologies totalitaires. Autrement dit, au lieu de persister à s’indigner des accusations d’archaïsme qui leur étaient portées, les survivants de la lutte anti-impérialiste ont au contraire décidé de les utiliser à leur profit : car s’ils ont bien concédé à leurs adversaires le droit de se poser en avant-garde d’un monde nouveau, cette concession apparente leur a aussitôt permis de décrire leur combat comme une résistance humaniste opposée aux nouveaux apprentis sorciers de l’utopie.

Au-delà du plaisir éprouvé à transformer une injure - le qualificatif infamant de conservateur - en titre de gloire - la noble posture du résistant - cette nouvelle stratégie discursive présentait trois avantages considérables pour ses usagers. Premièrement, elle leur permettait de ne pas se confronter au problème délicat de leur propre rapport à la révolution. En effet, dès lors qu’une politique « vraiment de gauche », pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, se fixait comme enjeu principal de faire barrage à la réalisation de l’utopie libérale, le travail de ses partisans consistait essentiellement à imaginer, mettre en Ïuvre ou encore faire respecter des mesures conservatoires - relatives aux droits sociaux mais aussi aux savoir-faire traditionnels, aux rapports d’échange et de coopération non marchands, à la diversité biologique, etc. - susceptibles d’endiguer la privatisation et la commercialisation du monde. Par conséquent, même si la question de la finalité, réformiste ou révolutionnaire, de la résistance au libéralisme demeurait théoriquement intéressante, elle ne figurait évidemment pas parmi les préoccupations urgentes auxquelles les militants s’estimaient tenus de consacrer leur temps et leur énergie.

Deuxièmement, en troquant la défroque d’éclaireurs de la révolution pour celle de résistants à la marchandisation de la terre et de ses habitants, les refondateurs de la gauche radicale ont enfin pu se familiariser avec les techniques de la contre-expertise critique, c’est-à-dire avec une forme d’activisme particulièrement bien adapté à l’après-guerre froide mais que leur incarnation antérieure les avait conduits à dédaigner. Mode d’intervention privilégié de certaines ONG et associations spécialisées dans la défense des droits de l’homme, l’action humanitaire, la protection de l’environnement, ou la lutte contre le sida - à savoir celles de ces organisations qui sont parvenues à éviter le double piège de la dépolitisation et de l’instrumentalisation - l’art de la contre-expertise joue à la fois de la compétence scientifique et de l’expérience de terrain de ses praticiens. Quant à l’objectif que ceux-ci poursuivent, il ne réside pas seulement dans la dénonciation des dangers d’une action ou d’une inaction politique particulière, mais aussi dans le démontage des raisonnements et la mise en cause des procédures qui ont permis que ces agissements ou ces négligences apparaissent justifiés, normaux ou inévitables.

Parce qu’un pareil activisme tire sa légitimité de la spécificité du problème qu’il soulève, mais aussi parce qu’il trouve l’essentiel de son efficacité en opposant les pratiques de l’institution qu’il stigmatise aux principes que celle-ci revendique - principes dont dépend sa crédibilité auprès du public - on comprend que des militants exclusivement soucieux de hâter la révolution aient toujours considéré qu’il manquait à la fois de généralité et de radicalité pour mériter de leur haute mission. En revanche, une fois reconvertis dans la préservation d’une humanité en péril, les héritiers de la lutte anti-impérialiste ont rapidement fait de la contre-expertise critique le mode d’expression privilégié de leur militantisme. A cet égard, la montée en puissance d’ATTAC est bien entendu exemplaire, mais d’autres éléments phares de la gauche de la gauche - de la Confédération paysanne à AC ! en passant par D.A.L. - ont également développé des formes d’intervention davantage modelées sur le travail de Human Rights Watch, Médecins sans frontières, Greenpeace ou Act Up - quelles que soient les considérables différences de style entre ces diverses organisations - que sur les fameuses quêtes de « maillons faibles » et autres contradictions structurelles du capitalisme « tardif », qui ont si longtemps occupé la gauche anti-impérialiste.

Enfin, troisièmement, à la faveur de leur posture de résistants humanistes et de leurs nouvelles compétences de contre-experts, les diverses composantes de la gauche anti-libérale ont réussi à parer leurs revendications d’une ambiguïté particulièrement propice à l’élargissement de leur audience. Ainsi, lorsque leurs représentants montrent que loin de promouvoir la saine concurrence dont se réclament leurs adversaires, la libre circulation des capitaux conduit au contraire à une concentration sans précédent de la richesse mondiale, les arguments imparables qu’ils avancent sont formulés d’une manière telle que les marxistes les plus orthodoxes et les modestes défenseurs des législations anti-trusts y trouvent chacun leur compte. De même, lorsque les critiques de la mondialisation libérale ont connu leur premier grand succès - à savoir l’obtention du retrait, en 1998, de la proposition d’Accord Multilatéral sur les Investissements (A.M.I.), concocté en secret par l’OCDE - le reproche majeur qu’ils ont adressé à ce projet concernait le court-circuitage des Parlements et gouvernements légitimement élus ; l’A.M.I. se proposait en effet de retirer aux Etats signataires le droit d’arbitrer en faveur d’investisseurs nationaux. Or, en appelant à la mobilisation contre des organisations internationales dépourvues de légitimité démocratique - l’OCDE mais aussi le FMI et l’OMC alors en gestation - et néanmoins déterminées à empêcher le contrôle des intérêts privés par les représentants légitimes des peuples, le parti de la résistance humaniste s’exprimait de manière à galvaniser simultanément les militants toujours décidés à en finir un jour avec le capitalisme et les partisans d’une restauration de la souveraineté des Etats-nations menacés par la porosité des frontières.
Parmi les autres exemples d’équivocité à vocation Ïcuménique, on peut encore citer les mises en garde contre les fléaux du libéralisme que sont la privatisation de la santé publique, la marchandisation du vivant et des ressources naturelles ou encore l’érosion de la ligne de partage entre travail et non travail. Chacune d’elles reçoit en effet une formulation susceptible de motiver les adeptes d’un autre mode de développement économique - voire d’un autre mode de production - mais également de satisfaire des gens simplement inquiets de la dégradation de leur environnement, attachés à préserver un niveau décent de protection sociale et d’accès aux soins médicaux, ou encore soucieux d’empêcher que l’expansion indéfinie de la sphère marchande - et notamment son application au domaine de la reproduction - ne compromette la dignité humaine. Bref, dans la mesure même où la tâche qu’ils s’assignent consiste à organiser la résistance contre une utopie planétaire que leurs propres gouvernements refusent de combattre et dont les instances internationales se font les relais, les opposants à la mondialisation libérale se retrouvent non seulement libérés de l’obligation de surveiller leurs paroles et d’ordonner leurs actes en fonction d’un objectif final à hâter, mais, pour cette raison même, aptes à assimiler les techniques de la contre-expertise et, forts de cette crédibilité nouvelle, capables de fédérer l’ensemble des indignations soulevées par la subsomption du monde sous la seule logique du profit.

Sans doute les avantages que les militants anti-impérialistes ont retiré de leur nouvelle stratégie discursive sont-ils encore fragiles. Plus exactement, leur conversion en résistants humanistes doublés de contre-experts critiques pourrait être menacée par les succès qu’elle leur a permis de remporter. Ainsi constate-t-on, en particulier depuis les récents événements de Gênes, que certaines têtes pensantes du mouvement s’irritent d’une violence, tenue pour insurrectionnelle par les militants anarchistes et autonomes qui s’y adonnent, mais que, pour leur part, ils jugent ruineuse parce que totalement anachronique. Or, dans le même temps, ces mêmes caciques de la critique anti-libérale se voient quant à eux reprochée une faiblesse coupable à l’endroit des politiques qui affectent de leur prêter l’oreille, voire même soupçonnés de vouloir échanger leur position de contre-expert intransigeant pour un poste de conseiller du prince. Un temps mise entre parenthèses, la question de la finalité révolutionnaire ou réformiste de l’action militante ferait donc son retour au sein de la gauche de la gauche. Il reste que ce genre de grincements - agacements du côté des ténors et rancÏurs parmi les choristes - constitue une rançon somme toute normale de la réussite, de sorte que ce n’est peut-être pas de ce côté-là que les limites de la mue discursive opérée par la gauche de la gauche ont le plus de chances de se faire jour. Depuis quelques années, en effet, d’autres tensions, plus sourdes mais à terme plus décisives, ont également accompagné la progression des amis du mouvement social.

Le premier symptôme de ce nouveau malaise est apparu lors des débats autour de la régularisation des sans-papiers. Alors qu’à l’origine, c’est-à-dire en 1996, les rassemblements dans et autour de l’Eglise Saint-Bernard avaient puissamment contribué au processus de recomposition de la gauche radicale, en revanche, une fois la gauche plurielle revenue au pouvoir, la question des sans-papiers a généré des divisions mais aussi des doutes, tant sur les alliances nécessaires au renforcement des troupes anti-libérales que sur les mots d’ordre à utiliser. Déçus et outrés par les demi-mesures du gouvernement Jospin - c’est-à-dire par l’affectation d’« équilibre » qui a conduit le Premier Ministre à satisfaire la moitié des demandes de cartes de séjour - les militants et associations qui s’étaient engagés auprès des sans-papiers ont aussitôt accusé les socialistes et leurs partenaires de trahison. Or, tandis que l’équilibriste de Matignon se contentait de mettre sa pusillanimité au compte du sempiternel juste milieu - entre l’insensibilité des uns et l’angélisme des autres - pour leur part, les proches de l’habile rhéteur qui exerçait alors la fonction de ministre de l’Intérieur n’hésitèrent pas à avancer que les partisans de la régularisation totale et inconditionnelle des immigrés en situation irrégulière n’étaient rien moins que les alliés, objectifs sinon délibérés, des « élites libérales mondialisées ».

En dépit de la criante mauvaise foi de ses utilisateurs, une telle accusation avait de quoi troubler : par son caractère infamant, tout d’abord, mais surtout parce que certains choix tactiques opérés par la gauche de la gauche contribuaient à la crédibiliser. On se souvient en effet qu’à la même époque les critiques de la mondialisation menaient leur combat contre l’A.M.I. au nom du droit des élus à conduire souverainement la politique économique et sociale de la nation. Par conséquent, s’il était admis que la résistance aux diktats d’organisations internationales dominées par des intérêts privés et dépourvues de légitimité démocratique passait nécessairement par la protection des institutions jouissant de l’onction de la souveraineté populaire, il devenait soudain plus difficile - sauf à passer pour des belles âmes indifférentes aux conséquences politiques de leurs bons sentiments - de militer à la fois pour que les gouvernements nationaux s’obligent à réguler les flux de capitaux et pour qu’ils renoncent à contrôler les frontières.

Au-delà du caractère somme toute coutumier des amertumes qu’occasionnent les retours au pouvoir du PS, la controverse autour des sans-papiers soulevait donc un problème stratégique majeur pour le parti de la résistance au libéralisme : la contre-offensive des chevénementistes conduisait en effet à s’interroger sur les coûts d’un croisement, jusque-là entièrement bénéfique, entre la lutte des nations souveraines contre les technocrates sans légitimité et celle des peuples dominés contre les ploutocrates sans vergogne. Mais en même temps, si les effets pervers d’une alliance avec les thuriféraires de la souveraineté nationale commençaient à se faire sentir - en matière d’immigration mais aussi sur des questions telles que l’autorité de l’Etat, les rapports entre la nation et les minorités, etc. - la rupture, ou tout au moins la prise de distance avec la gauche dite républicaine présentait elle aussi des difficultés non négligeables. Elle exigeait en particulier de définir un internationalisme qui n’apparaisse pas comme un retour aux thèses prolétariennes d’antan, mais qui évite également d’accréditer les accusations de « libéralisme objectif » lancées par les souverainistes de gauche.

Le deuxième type de tensions que la gauche de la gauche a nourries en son sein est né de la superposition des discussions sur l’incidence des bio-technologies dans le renforcement de l’empire libéral et des débats qui ont entouré et suivi l’adoption de la loi relative au PaCS. Après avoir salué, avec plus ou moins d’enthousiasme, le nouvel essor du féminisme - notamment autour de la parité - et surtout de l’activisme gay et lesbien, les principaux groupes d’opposants à la mondialisation libérale se sont posé la question de l’articulation de ces revendications avec celles de leur mouvement. Si la plupart d’entre eux n’éprouvent aucune difficulté à intégrer la critique des discriminations dont sont victimes les femmes - en politique, dans le monde du travail, etc. - et les homosexuels - notamment du fait que les couples de même sexe ne bénéficient ni de la même reconnaissance civile ni de la même protection sociale que les couples hétérosexuels - en revanche, un certain nombre de militants principalement motivés par la résistance au libéralisme avouent de fortes réticences envers l’extension de l’égalité des sexualités au domaine de la parentalité.

Le problème qu’ils avancent ne concerne pourtant ni la qualification psychique des homosexuels à exercer la fonction de parent ni le dommage causé aux enfants par une éventuelle intolérance sociale à l’endroit des familles homoparentales. A leurs yeux, le danger vient plutôt de la marchandisation du corps des enfants que la distinction croissante entre sexualité et procréation tend à favoriser. Autrement dit, ce que craignent avant tout ces résistants à l’expansion indéfinie de la loi du profit, c’est d’assister à une nouvelle avancée du processus de recouvrement de la vie par la sphère marchande. Dès lors, reprenant à leur compte un discours d’inspiration personnaliste, ils ne se contentent pas d’exprimer leur inquiétude quant à l’exploitation du désir d’enfant des homosexuels par les forces du marché, mais suggèrent en outre que ce désir lui-même participe de l’individualisme croissant qui caractérise nos sociétés et grâce auquel le libéralisme exerce son emprise. L’aboutissement au moins implicite de ce raisonnement revient donc à demander aux gays et lesbiennes de reconnaître que leurs revendications ne relèvent pas d’une exigence d’égalité - contrairement aux apparences - mais bien d’une ruse de la raison libérale.

Imputer une pareille logique à l’ensemble des forces se réclamant du parti de la résistance humaniste serait probablement très abusif. Il reste que les effets de cette convergence entre la critique radicale du libéralisme et le procès personnaliste de l’individualisme ont été âprement ressentis par les militants homosexuels engagés dans la refondation de la gauche radicale. Au-delà d’éventuels soupçons d’homophobie, ce que révèle cette nouvelle accusation de « libéralisme objectif » portée contre ceux et celles qui critiquent les conditions d’accès aux techniques de PMA et les dispositions régissant le droit d’adopter n’est pas très différent de ce qu’indiquait la réplique des amis de Jean-Pierre Chevènement aux sans-papiers et à leurs comités de soutien. Dans les deux cas, on ne peut que constater les limites de la mue opérée par la gauche anti-impérialiste. En assumant la posture de résistant au libéralisme, celle-ci est sans doute parvenue à suspendre la question de la finalité, réformiste ou révolutionnaire, de son militantisme. Cependant, cette nouvelle stratégie discursive ne suffit pas encore à contourner la question, non moins lourde et traditionnelle, du rapport qu’il convient d’établir entre les combats contre l’exploitation capitaliste et ceux qui sont motivés par d’autres types de pouvoir. Autrement dit, même si la vieille distinction entre infrastructures et superstructures semble aujourd’hui désuète, la persistance des difficultés éprouvées par le mouvement social à articuler des luttes hétérogènes sans les soumettre - fut-ce en dernière instance - à la primauté des rapports de classes montre que le problème de la « base » et de sa composition demeure entier.

Enfin, le troisième malaise au sein de la gauche de la gauche date de l’intervention de l’OTAN au Kosovo. Largement silencieux lors de la guerre de Bosnie et pas davantage concernés par le génocide au Rwanda - c’est-à-dire à un moment où, loin de pécher par impérialisme, les puissances occidentales développaient l’idée que les conflits d’après-guerre froide étaient des guerres tribales qui ne méritaient pas leur intervention, sinon sous forme d’aide humanitaire - les résistants au libéralisme se sont soudain réveillés lorsque les Etats-Unis et leurs alliés ont bombardé la Serbie pour contraindre les troupes de Milosevic à se retirer du Kosovo. Ressortant aussitôt les slogans et banderoles déjà utilisés pendant la guerre du Golfe, la plupart des militants anti-impérialistes condamnèrent avec la plus grande fermeté l’agression de la Yougoslavie souveraine. Toutefois, cette détermination apparente dissimulait mal une gêne inédite : non seulement parce que Milosevic était encore plus difficile à soutenir avec enthousiasme que Saddam, mais aussi parce que les intérêts des multinationales au Kosovo n’étaient guère évidents - même si certains aigles de la pensée trotskiste tentèrent d’évoquer le pétrole de la Caspienne et la volonté d’isoler la Russie (ce dont les Tchétchènes peuvent témoigner !) - et surtout parce que la politique de négociations prônée par la gauche de la gauche était précisément celle qui avait été appliquée en Bosnie, entre 1992 et 1995, avec les résultats que l’on sait. Bref, la position des anti-libéraux était pour le moins bancale, y compris à leurs propres yeux, mais il n’était pourtant pas question d’en changer, sous peine de troubler les militants en redorant le blason du bras armé de l’hégémonie libérale.

Le malaise occasionné par cet exercice d’acharnement idéologique renvoie au troisième élément du trinôme qui définissait jadis le militantisme anti-impérialiste : outre la finalité révolutionnaire de l’action - dont il ne fallait pas dévier - et la base prolétarienne du mouvement - dont il ne fallait pas exagérément complexifier la texture en assumant l’hétérogénéité des luttes - il y avait l’ennemi principal, auquel il fallait, en tout état de cause, attribuer la source du mal, sauf à désespérer Billancourt. En échappant au problème de l’objectif final, on a vu que la gauche antilibérale s’est mise en position de ne pas s’interroger sur son rapport à la révolution. Mais les deux autres problèmes - celui de la base et celui de l’ennemi principal - continuent de la hanter. Pour échapper à leur emprise, il lui faudra sans doute bientôt choisir entre revisiter la question de l’allégeance à une perspective révolutionnaire - quitte à renouveler ses formulations en substituant les multitudes au prolétariat, l’assujettissement à l’exploitation et l’Empire à l’impérialisme - ou au contraire définir une perspective capable tout à la fois d’assumer l’hétérogénéité - et parfois l’irréconciliabilité - des luttes, la primauté des adversaires spécifiques sur l’ennemi principal et par conséquent la géométrie variable de bases militantes exclusivement motivées par leur antipathie à l’égard d’un abus de pouvoir particulier ; bref une perspective où la question de la révolution n’est pas seulement suspendue mais cesse définitivement de se poser.

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Publiée dans Vacarme 17, , pp. 18-22.