Vacarme 58 / cahier

Les mains de mon père

par

À travers le portrait de son père, Zackie Achmat retrace la mémoire d’une enfance prise en tenailles entre violence domestique et violence d’État.

Fondateur du mouvement Treatment Action Campaign (TAC), Zackie Achmat, séropositif, a refusé de prendre des traitements tant que chaque malade sud-africain n’aurait pas le droit d’obtenir des antirétroviraux à l’hôpital public. S’opposant d’abord aux multinationales pharmaceutiques, il affronta ensuite, bien que membre actif de l’ANC, le gouvernement de Thabo Mbeki qui restait enfermé dans une position de déni face à la maladie.

« Que les pères prennent les effets pour les causes, croient à la réalité de l’au-delà ou posent la valeur de l’éternel, et c’est le corps des enfants qui en pâtira. » (Michel Foucault, « Nietszche, la généalogie, l’histoire » — 1971)

Les mains d’un père ont tant de significations pour ses enfants. Elle peuvent nous toucher avec soin et amour, ou nous punir dans la souffrance. Elles peuvent incarner une dureté ou une douceur qui va au-delà des catégories du travail manuel ou intellectuel, de la masculinité et de la féminité, de la faiblesse et de la force. Le toucher du père, ou son absence, avec toutes ses ambiguïtés, vit avec nous et au-delà de notre temps.


« Les camarades attendent que tu consignes par écrit la déposition que tu as donnée à la Security Branch. » En décembre 1977, seule Jean Naidoo, mon premier mentor en politique, avait l’autorité de me dire ces mots. Elle avait trente-huit ans, un an seulement de plus que ma mère. Elle aussi avait six enfants. Depuis l’âge de quinze ans, Jean était engagée dans la lutte de l’Afrique du Sud pour la libération nationale. En juillet 1977, elle avait été condamnée à trois mois de prison pour avoir refusé de témoigner contre mon ami Azam Mohammed et moi. Notre crime ? Avoir mis le feu à notre école pour protester contre l’éducation raciste, consternés par ceux qui avaient repris le chemin de la classe après le soulèvement de 1976.

Et maintenant, Jean me demandait à nouveau ma déposition. Les camarades comprendraient-ils pourquoi j’avais fait cette déposition ? Que ce n’était pas la torture physique exercée par le Constable Dirk Vermeulen et son adjoint (dont j’ai supprimé le nom de ma mémoire) — mais la souffrance, la terreur, et la haine qui avaient extirpé ces aveux ?


Jean est morte en 1982. Je n’ai jamais réécrit ma déposition, mais j’y ai pensé chaque jour depuis sa demande. Je ne portais pas ce fardeau seul. Mon père en partageait le poids, et expliquait, encore et encore, qu’il m’avait obligé à avouer à cause de sa peur de la Security Police.

Après ma libération, à chaque visite mon père allumait une cigarette, puis une autre, puis une autre encore. La fumée cachait sa tristesse et son angoisse, mais il était obligé de parler, tout comme il m’avait obligé à parler. La cellule du poste de police de Sea Point, les chambres d’interrogatoire de Caledon Square et le poste de police de Gugulethu : autant d’images gravées dans sa mémoire tandis qu’elles s’estompaient de la mienne. Ne pouvant se pardonner, mon père cherchait l’absolution de son fils.

Je l’appelais Aboeja, « père ». Il expliquait sans cesse sa peur que la police ne me tue. Il ne voulait pas qu’ils me touchent, pensait qu’il pourrait être plus malin qu’eux. Mais dans toutes ses versions de l’histoire, il avait effacé ma déposition — la manière et les raisons qui y avaient conduit. Trente ans plus tard, tandis que j’écris cette confession, ce compte-rendu des raisons qui m’ont conduit à faire des aveux à la police, la mémoire et les images reviennent.

Ce récit est pour mon père, qui s’est battu toute sa vie avec son handicap, avec sa famille, avec la difficulté d’obtenir une éducation, et avec ses nombreux démons, qui, sur la fin, incluent la religion fondamentaliste. Il est aussi dédié aux belles choses qui ont fait de lui mon père — l’amour de la musique, de la connaissance, l’envie d’apprendre et de débattre. C’était un homme qui après des années sans répit d’une quête de sens et de colère contre sa condition et la nôtre, avait fini par apprendre à exprimer son amour de ma mère et de tous leurs enfants.

Cette histoire est aussi pour Jean, et pour les camarades restés en détention après ma libération. Elle est pour tous ceux qui ont témoigné contre leurs camarades, et pour ceux qui ont refusé de se soumettre et qui l’ont payé de la prison. Mais avant tout, cette confession est pour moi.

Ce n’est pas une thérapie par l’écrit. J’ai toujours voulu tenir la main de mon père lorsqu’il relatait ces événements, pour lui dire : « Nous étions tous les deux là, et nous avons survécu. »


Le 16 septembre 1977, nous avions prévu de nous rendre à l’enterrement de Steve Biko [dirigeant du mouvement la Conscience noire] à King William’s Town, après son assassinat en détention. J’avais dit à ma famille que j’allais regarder la télévision chez un ami, mais à la place je me rendis à un meeting. Je m’étais organisé pour dormir chez un ami de la famille cette nuit-là.

À six heures du matin, Tante Julie, l’amie de la famille, m’a réveillé en murmurant : « Ton père est à la porte avec deux policiers blancs. Je leur ai dit que je n’étais pas certaine que tu étais ici. Va te cacher dans le jardin, ou saute par-dessus le mur. »

À moitié habillé, je courus dans le jardin, grimpai sur le mur, et sentis soudain une main familière sur ma jambe. Je reconnus le toucher de la main fruste qui nous battait brutalement quand nous étions enfants ; la même qui pouvait aussi délicatement tourner les pages d’un livre ou d’un journal que notre père voulait que nous lui lisions.

« Viens avec moi !, me dit-il. N’aie pas peur. Ils veulent seulement te poser quelques questions, je t’accompagnerai. » À ce moment-là, je voulais de toutes mes forces le croire ; mais mon père nous avait toujours menti, quand nous étions enfants, sur les cadeaux, les visites chez des amis, ou les promesses de nous emmener au cinéma.

Je réalisai que quelque chose n’allait pas lorsque nous prîmes la route de Cape Flats au lieu d’aller vers la place Caledon, où la Security Police avait son quartier général. Ils m’emmenèrent à la station de police de Gugulethu. Ils me déférèrent, menotté, devant le Major Swart, qui m’affirma ne pas croire à la discrimination : « Que l’homme soit blanc, marron ou noir, je les traite tous de la même manière. Si ce sont des communistes, je les tue. »

Le major Swart ouvrit un dossier et en sortit une série de photographies qu’il plaça devant moi. J’y reconnus un certain nombre de camarades, et moi-même, haranguant des groupes à l’école, ou marchant ensemble dans les rues de Langa, Nyanga, Gugulethu, Mowbray et encore ailleurs.

« Mon fils, tu es musulman. L’islam commande de se soumettre. Se soumettre à Allah, au gouvernement, à tes parents. Il faut que tu obéisses. Dis tout au Major. »

Mes yeux s’emplirent de larmes de colère.

Le major Swart les remarqua, et insista : « Nous ne cherchons pas à protéger le Parti National ou le premier ministre Vorster. Nous, à la Security Police, nous défendons l’État. L’État n’a rien à voir avec les partis politiques ou le gouvernement. L’État assure la paix, l’ordre et la stabilité. »

Le major Swart venait ainsi de m’éveiller à un sujet qui allait me concerner pour la vie : les relations entre l’État, la politique, le gouvernement et le pouvoir. À cet instant cependant, je ne ressentais que peur et colère.

Mon père. J’étais déjà un petit peu plus grand que lui, mais il était beaucoup plus fort. Il nous frappait sans pitié, et je le haïssais pour cela — il battait ma mère, il nous avait abandonnés, il avait échoué à assurer notre subsistance. Je le haïssais parce qu’il voulait faire de moi un homme — et je ne voulais pas devenir un homme. Mais à ce moment-là, ma haine avait une autre cause : c’était parce qu’il prenait le parti de la Security Police, parce qu’il me demandait de trahir mes amis et camarades. Il voulait que je trahisse la révolution.

« Ils ont tué Steve Biko, lui dis-je. Ils ont tué [le prisonnier politique] Imam Harron et des centaines d’enfants désarmés. Je ne leur dirai rien. Je te déteste. »

Soudain mon père cessa de faire semblant, et se tourna vers le major Swart. Hou hom vas ! (« Tenez-le ! »), ordonna-t-il. Mon père fit pleuvoir ses poings sur mon corps. Puis il prit sa ceinture. En quelques minutes je fus couvert de marques noires et bleues. (Par la suite, chaque fois que je voyais Aboeja jouer avec ses mains, je me demandais s’il se rappelait ces coups.)

J’essayai de fuir mon corps. Je voulais gommer cet instant de honte, mais je n’y réussis pas. Avec quatre-vingt-dix ou cent autres ados, à l’âge de quinze ans, je fus incarcéré en vertu de la redoutée section six de la loi sur le terrorisme [laquelle permettait une détention sans limite de durée]. Quand le Major revint, il dit Jou Slamse vark ! (« Sale porc de musulman »), nous allons te donner un cochon entier à manger ! » Nu, menotté à la grille de leurs bureaux, ils me laissèrent là debout sept ou huit heures. Me montrèrent des photographies. Je refusai d’identifier qui que ce soit — y compris moi-même — sur leurs photos.

Vers huit heures du soir, on me transféra à Caledon Square. Le lendemain on m’emmena dans le bureau du redouté Spyker (littéralement « le clou ») van Wyk. Son frère, Andries, était là aussi. La plupart des gens pensent que Spyker a planté un clou dans le pénis d’Ahmed Osman, a brisé la jambe ou le bras de Stephanie Kemp, et a tué Imam Haroon [et torturé quantité d’autres militants anti-apartheid]. Spyker et Andries avaient tous deux des mains de géants. Je n’avais pas du tout dormi, je me sentais fatigué et désorienté. On m’avait interdit de me laver et de manger. Aucun d’eux ne dit un mot. Ils restèrent assis là. Sur le bureau, un crayon et un bloc de papier. Finalement, Spyker dit : « Écris ! Nous voulons tout savoir. Et ne crois pas que tu puisses te moquer de nous, nous savons déjà tout. »


Entre septembre et décembre 1977, j’écoutais le son des vagues s’écrasant contre les rochers à l’extérieur du poste de police. J’entretenais l’illusion que ma cellule était une île. La mer envahissait mon sommeil. J’étais troublé par des visions de mon père emprisonné à la maison lorsqu’il était enfant. Notre grand-mère l’enfermait souvent, car il était né handicapé et ses pieds étaient déformés. Elle craignait la stigmatisation de son handicap par la communauté, et garda son fils à l’abri de l’école et des regards publics jusqu’à l’âge de dix ans. Aboeja apprit ainsi par lui-même à lire et à chanter ; il aimait la radio. Son rituel quotidien consistait à se bander les pieds et à les masser avec de la crème zam-buk. Depuis son adolescence, il portait des bottes spéciales que, longtemps après, j’ai souvent portées à réparer à Sea Street. Quand il mourut, l’imam qui l’inhuma parla de l’époque où il faisait du porte-à-porte communautaire à Mitchells Plain, de la façon dont il rassembla de l’argent pour la construction de plus de dix mosquées dans les nouvelles townships, des cités-dortoirs établies pour les Coloured [Métis] entre 1979 et 1996. L’imam expliqua comment ses pieds déformés deviendraient parfaits au paradis. En entendant ces mots je me mis à souhaiter que le paradis existe. Mais dans ma cellule, le son des bottes d’Aboeja me remplissait de la terreur que j’avais connue quand, enfant, il me battait.

Le tumulte monotone de la mer me troublait quand j’étais éveillé et quand j’étais endormi. Le poste de police de Sea Point hébergeait des alcooliques et des voleurs occasionnels ; des gens qui avaient toujours été domestiques d’une manière ou d’une autre, et dont désormais la société blanche pouvait se passer. Leurs rires et parfois leurs pleurs de désespoir alcoolisé résonnaient dans ma cellule, dissipant mon sentiment d’isolement et de peur. Ces sons, avec les cris des mouettes et le bruit étouffé des balles rebondissant sur les courts de tennis à l’extérieur du poste de police me reviennent souvent en rêve.

En montant sur les toilettes pour regarder par la fenêtre en direction de la ville, je n’apercevais qu’un bâtiment : la tour de l’horloge du collège des frères chrétiens, sur High Level Road. Encore aujourd’hui, je regarde cette tour en souhaitant qu’elle ait le pouvoir magique de changer le temps. Durant le mois où j’ai été enfermé, j’aspirais à de la compagnie, mais je n’ai eu de contact avec aucun être humain. J’avais refusé de lire le Coran ou la Bible, et n’avais pas même l’autorisation de me laver, de changer de vêtements ni de faire de l’exercice dans la cour de ma cellule. Les poux grouillaient sur les matelas gris.

Vermeulen et l’autre revinrent un jeudi après-midi. Ils me frappèrent jusqu’à ce que je ne me souvienne plus de mon nom. Le vendredi suivant, la porte de la cellule s’ouvrit, et j’entendis le crissement des bottes d’Aboeja. Je jubilais, tout en étant terrorisé. Il m’amenait un plat préparé par ma tante — elle cuisinait presque aussi bien que lui.

Il était maussade et me regarda d’un air affligé : « Leur as-tu donné toute l’histoire ? » Je cessai de manger. « Va-t’en, suppliai-je. Laisse-moi seul. Dis-moi juste que tout va bien à la maison. » Il m’attrapa par la tête et me jeta au sol : « Pauvre con. Ta mère est à l’hôpital en train de mourir par ta faute. Tu crois que je veux faire ça ? Non. Je veux que tu leur racontes tout, pour que tu puisses rentrer et voir ta mère. »


Le poste de police de Sea Point débordait, et le sergent ne pouvait plus continuer à garder vide la cellule voisine pour éviter tout contact entre moi et les autres prisonniers. Ronnie, un jeune garçon qui s’était fait attraper pour avoir eu des relations sexuelles avec un homme blanc sur la plage, était mon voisin. Il me parla de ses tricks, de la drague des hommes sur le front de mer. Il me parla de The Wall [sur la plage de Sea Point], l’un des plus beaux lieux de drague au monde.

Les policiers n’étaient pas tous mauvais. L’Afrique du Sud avait envahi l’Angola en 1976, et beaucoup de jeunes Blancs refusaient de livrer une guerre clandestine et douteuse contre leurs voisins. Une façon d’échapper au service militaire obligatoire était de servir dans les forces de police. Beaucoup faisaient ce choix, sans réaliser que les troupes seraient bientôt déployées dans les townships pour livrer une guerre contre des civils sans armes.

Marcus était un jeune juif qui, pour éviter la conscription et rester dans le pays, s’était engagé dans la police sud-africaine. Les autres policiers, afrikaanophones comme anglophones, étaient fièrement antisémites. Ils refusaient qu’il ait ses dimanches libres, car ils pensaient qu’il était pieux. Les samedis après-midi, Marcus venait dans ma cellule me donner de vieux journaux, des fruits et, parfois, me prêter une radio. C’est ainsi que j’appris que le gouvernement avait banni l’organisation de Steve Biko — la Convention du peuple noir —, et toute une série d’organisations, de personnalités et de journaux. La révolte persistait dans de nombreux endroits du pays, et la plupart de mes camarades avaient été arrêtés.

Marcus était beau et je savais qu’il était gay. J’avais lu dans les manuels scolaires sur l’Holocauste et la mort de six millions de Juifs, mais Marcus m’en expliquait le sens différemment. En cherchant à échapper à la conscription, il était parti à l’étranger et avait visité les camps de concentration en Pologne et en Allemagne ; il m’expliqua que les gays avaient aussi été incarcérés et avaient péri par milliers. Marcus venait de lire le livre de Heinz Heger, Les Hommes au triangle rose, en allemand, et me raconta l’histoire.


Mon père revint le dernier vendredi d’octobre. Je n’avais pas fait de déposition. Il était furieux. Il m’avait apporté mon pantalon marron. « L’état de ta mère empire. Il ne reste plus longtemps avant qu’elle meure. » Puis il murmura à mon oreille : « Dis-leur la vérité, mais si tu ne peux pas, dis-leur n’importe quoi. Je t’ai aussi amené des kitaabs (livres de prière). Prie pour ta mère. »

Le lendemain, je parlai à Marcus. Il se sentait impuissant à m’aider. Il me tint la main, me toucha la tête, et il pleura. Je décidai alors d’écrire ma déposition. Le lundi suivant, je tendis à la police une déclaration de quatorze pages qui expliquait ma participation aux boycotts, mentionnait les amis qui avaient été détenus, et affirmait que nous avions pour projet de mettre le feu aux écoles, aux bâtiments administratifs et aux logements des collaborateurs [de la police]. Je leur dis qu’ils pouvaient se servir de cette déposition pour m’inculper, mais que j’avais appris de l’exemple de Jean que l’on ne témoigne jamais dans un procès contre ses camarades.

Je me sentais vidé. Je me frappais la tête contre les murs de ma cellule, je voulais mourir. J’appelais ceux que je pensais avoir trahis, et les autres que je n’avais pas mentionnés. L’image de ma mère était vague, mais celle de mon père, enfermé par sa mère, me hantait. Je n’arrivais pas à pleurer, à dormir, ni à rester tranquille. Les agents de la Security Police revinrent. Ils jetèrent ma déposition sur le sol : « Tu dois recommencer, et dire la vérité. »

En dépit de cette tentative de confession, et du soutien apporté par mon père aux méthodes d’interrogation de la police, je restai encore sept semaines en prison. La police finit par accepter la déposition qu’elle avait initialement rejetée. Mon père ne fut pas autorisé à me voir. Un matin, ils l’appelèrent et lui demandèrent de se rendre à Caledon Square. Quand il arriva, ils se moquèrent de lui, en dépit de sa collaboration, puis lui dirent que je m’étais suicidé.


Ma mère n’était pas là quand je rentrai à la maison le 18 décembre 1977. Etait-elle morte ? J’avais peur aussi qu’elle soit partie en courant — une menace qu’elle avait toujours évoquée mais jamais réalisée. Ma, comme on l’appelait affectueusement, savait courir. Quand elle était enfant, elle adorait courir. L’une de ses chansons préférées était Every Time We Say Goodbye, de Cole Porter. Mon souvenir de séparation le plus triste était celui du départ de ma mère, quand j’avais six ans, de Johannesburg — après une visite chez ma grand-mère. Je la voyais encore courir littéralement le long des voies pour attraper le train de Cape Town.

Mes frères et sœurs étaient à la maison quand je rentrai de prison. On alla chercher à son travail (Dermar Fashions, dans le District Six) ma tante Mia, qui m’avait élevé. Son fils de cinq ans se colla contre moi et pleura comme un adulte. Mia m’apprit que ma mère avait fait une dépression nerveuse et se trouvait à l’hôpital.


En 1977, je fus arrêté et torturé à deux reprises. C’est aussi l’année où ma mère obtint le divorce d’avec mon père. Elle tomba amoureuse d’un autre homme, le frère de sa seule amie. Durant des années, elle avait souffert d’une dépression clinique — un héritage qu’elle m’a laissé et que je chéris. Ma avait couru, mais pas comme je l’avais imaginé. Elle s’était évadée de l’unité psychiatrique du Groote Schuur Hospital et avait couru, nue et libre, dans les rues de Salt River jusqu’aux bains publics de Spencer Road, où notre famille allait prendre des douches, car nous n’avions pas de salle de bains. Elle fut placée en institution. La nuit de ma libération, Aboeja m’emmena lui rendre visite et Ma parla, pour la première fois depuis plusieurs mois.

Quelques jours après avoir vu ma mère au centre psychiatrique d’Avalon (aujourd’hui centre Sara Baartman), j’allai voir Jean et lui dis que j’avais fait une déposition à la police et que j’avais été libéré.


Les incendies d’écoles furent bientôt requalifiés en actes de sabotage avec une peine minimale de cinq ans. Trente de mes camarades furent jetés en prison sur la base de preuves données au tribunal par d’autres camarades. Nous étions alors des enfants, et comme des enfants nous pensions pouvoir changer le monde par notre seule volonté. Le monde des adultes, des pères, des policiers, des magistrats, des procureurs, des politiciens et des gardiens de prison se chargea de modifier nos perceptions. Mais la plupart d’entre nous continuent de penser que le monde peut être changé.

Mon père changea. Après que j’aie de nouveau été arrêté et mis en prison, il rejoignit les camarades de Mitchells Plain et commença à militer contre les loyers élevés, à mobiliser des soutiens pour les grévistes et les détenus. Il cessa de frapper ma mère, se rendit aux meetings et aux manifestations. Ils se remarièrent. Il aida à organiser le rassemblement de la fondation de l’UDF [United democratic Front]. J’ai une photo en noir et blanc de lui en train de vendre Grassroots, le journal communautaire, avec [les célèbres militants anti-apartheid] Trevor Manuel, Marcus Solomon, Zelda Holtzman, Johnny Issel, Margie Lewis et Kevin Patel.

Je ne pouvais m’empêcher de l’aimer, et nous arpentions ensemble les rues de Mitchells Plain, lui en bottes et moi en tackies [tennis].

Malheureusement, l’islamisme se développa en Afrique du Sud, tout particulièrement au Cap après la révolution iranienne. La fatwa contre Salman Rushdie transforma ma tante Mia de phare de la tolérance religieuse en une caricature de la foi.

La pression familiale, celle des leaders religieux et de la communauté modifièrent la politique d’Aboeja et cela mit fin à la courte réconciliation entre père et fils.

Ce n’est qu’en 1996, après la mort soudaine de mon père, que je revins toucher son corps froid. Je n’oublierai jamais ses mains et ses ambiguïtés. Je recherche toutes ses imperfections, l’effet qu’elles ont eu sur moi à l’époque. Je lutte pour repousser leur présence négative en moi. Et j’essaie de me souvenir de son amour pour nous et de son envie d’apprendre. Je veux me rappeler le père qui m’a enseigné Ibn Rushd [Averroès] et Djalal-el-dine Rumi, le père qui m’a parlé de Saladin et de Mandela.

Post-scriptum

Ce texte a été publié initialement par la revue Words, etc. (Johannesburg) Traduit de l’anglais par Philippe Rivière.

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Publiée dans Vacarme 58, , pp. 144-161.