Vacarme 64 / Cahier

Nous retournerons à Damas

Depuis deux ans, 55 000 Palestiniens ont fui la Syrie pour le Liban et la Jordanie et selon des sources palestiniennes, 2 000 auraient été tués pour la plupart, dans les derniers mois. Les Palestiniens de Syrie, et tout particulièrement ceux du camp de Yarmouk au sud de Damas, sont très divisés : les plus jeunes s’engagent dans la lutte contre le régime, les plus vieux restent souvent neutres ou lui sont favorables. Un témoignage au ras de l’expérience et du quotidien, où se mêlent à part égale des pans de savoir et de non-savoir.

Beyrouth, février 2013. La dame de Damas est venue avec sa ville pour seule pensée. Palestinienne, elle a toujours vécu dans la capitale syrienne. À tout juste cinquante ans, elle a choisi, mi-janvier 2013, d’amener avec elle à Beyrouth sa mère, pour qui elle craint l’hiver rigoureux et la montée de la violence. Au moment où nous la rencontrons, elle parle déjà de refaire la route dans l’autre sens. Les nouvelles ne sont pourtant pas bonnes depuis que la bataille de Damas fait rage. Témoigner semble être devenu le seul moyen qu’elle envisage pour conjurer un sentiment fort et désespéré d’impuissance.

télévision

Un jour du printemps 2011, au début de la révolution, ma mère et moi regardions la télévision dans notre maison de Damas. On y voyait des troubles dans une ville de province, censée être loin, très loin de la capitale. J’ai pourtant reconnu la maison où je suis née, au centre de Damas. Ce jour-là, j’ai compris que les événements avaient gagné la capitale. Le régime dissimulait ces incidents sous de faux reportages. Alors que depuis des années, nous avions renoncé à la télévision d’État, dont la langue de bois nous irritait, nous nous étions pourtant remises aux chaînes syriennes lors des premiers événements, comme à une sorte de bruit de fond permanent émanant du salon. C’était un écran contre la réalité perturbante, rapidement terrifiante, de la répression et des bombardements qu’Al Jazeera, CNN ou Al Arabia nous auraient fait voir. Nous semblions collectivement déterminés à vivre dans le déni.

Yarmouk

J’ai grandi dans un quartier mixte très calme du centre de Damas. J’étais élève à l’école syrienne, avec un statut de Palestinienne que je ne ressentais le besoin, ni de cacher ni de revendiquer. J’avais vingt ans quand, en 1982, j’ai déménagé à Yarmouk au sud de la capitale. C’est là que j’ai découvert la politique et la solidarité de la vie entre Palestiniens. Les petites ruelles à l’entrée du quartier rappellent encore aujourd’hui que Yarmouk a été construit à la fin des années 1950 pour accueillir des réfugiés palestiniens — on l’appelle d’ailleurs le « camp de Yarmouk ». Mais depuis, le quartier est devenu une immense banlieue où Alaouites, Syriens ou gens du Golan viennent habiter pour travailler à Damas. Avec ses 300 000 habitants attirés par la promesse d’une vie moins chère, la pauvreté y est tangible. Les gens de Damas aiment faire leurs courses dans son grand souk, qui s’étale le long des deux grandes rues de Yarmouk et de Palestine, ou dans son immense centre commercial moderne. Les commerçants de Hamra — ici à Beyrouth — y ont ouvert des succursales. À Yarmouk, les Palestiniens sont éduqués, ils travaillent, ils ne vivent pas seulement de subsides. J’y ai passé des années heureuses, et quand j’ai fini par quitter le quartier avec ma mère pour celui de Sahnaya, j’ai continué de venir y travailler, dans la petite entreprise que j’avais créée. Ma mère continue d’aller voir son médecin là-bas : les meilleurs médecins se trouvent à Yarmouk.

bombardements

Sahnaya a jusqu’à présent échappé aux affrontements violents : c’est « un autre monde », comme s’est exclamé un ami de mon frère quand il nous a rendu visite en novembre dernier, après que sa maison a été détruite par les bombardements. Il est du quartier de Zamalka. Les gens considèrent souvent Zamalka comme un quartier sunnite. Mais Damas est une ville mélangée : j’évite de parler de « quartier sunnite » ou « alaouite », même si des migrants venus de telle ou telle localité de Syrie s’y concentrent. Quand les premiers bombardements de Damas ont-il commencé ? On ne sait. La lutte était partie de la banlieue d’Al Kesswah sur la route de la Jordanie, puis s’était évaporée sans qu’il y ait eu de bombardement : la répression avait peut-être eu lieu par d’autres moyens. Mais quand la rébellion a gagné Zamalka, il y a quelques mois, le quartier a été bombardé. L’ami de mon frère a vu pourrir un corps devant sa maison, pendant deux ou trois semaines, sans que personne n’ose le toucher. Sahnaya, au contraire, est encore calme : ni les Chrétiens, ni les Druzes, qui forment la majorité de sa population, ne se mobilisent. Dans ce quartier les seuls incidents sont des alertes à la bombe. On entend parfois dire : « une bombe a été posée dans une école par des terroristes, le régime l’a désamorcée à temps ». Mais je n’y crois pas : je pense que le régime pose ces bombes pour entretenir la peur parmi les Chrétiens et sauvegarder sa légitimité. Or cette légitimité s’érode. À la suite des premières manifestations, début mars 2011, la plupart des Syriens ont voulu croire que Bachar annoncerait des réformes, mais à chaque nouveau discours qu’il a prononcé il a perdu une part de ses soutiens.

mise en scène

Dans son premier discours devant le parlement, le 30 mars 2011, Bachar al-Assad a nié l’existence même d’une contestation et invoqué « un complot venu de l’étranger ». Il était évident que sa déclaration relevait de la mise en scène : son allocution était entrecoupée de témoignages de soutien, un député se levant dans l’hémicycle : « Bachar, les femmes sont avec toi, tu as toujours été avec les femmes... ». Le même jour, j’ai vu une vidéo sur You Tube, qui a depuis disparu du net, et qui montrait ce qui s’était réellement passé à l’assemblée : un député, chef de communauté, y racontait l’histoire vraie de Deraa, dans le sud du pays, où les premiers affrontements entre manifestants et forces de sécurité avaient eu lieu, faisant plusieurs morts ; il décrivait comment le cousin du Président avait fait arrêter et torturer des jeunes manifestants. Bachar, lui, attribuait les violences à des troupes financées par la Jordanie et les salafistes. Pour ma part, c’est par un voisin que j’ai compris ce qui s’y était vraiment passé. Auparavant, il avait pourtant été un fervent soutien de Bachar. Mais il était à Deraa pendant les premières manifestations et il a assisté à la colère des familles devant la violence faite à leurs enfants. Depuis, il a rallié la révolution et il a fait vingt jours de prison, dont il est sorti avec un genou très endommagé. Pour ma part, j’avais imaginé que le peuple allait se dresser très vite contre Bachar : il devrait suffire de savoir comment le régime réprime quiconque prend des photos pendant une manifestation pour comprendre qu’il ment.

voisins

Lorsque j’entre dans une maison à Damas, je regarde la chaîne qui est allumée par la porte grande ouverte du salon pour savoir quel bord la famille soutient. Si c’est celle du régime, à moins de les connaître très bien, je me tais. À Sahnaya, je m’entendais remarquablement avec une famille de voisins. Ils étaient Alaouites comme Bachar. À chaque fois qu’ils nous voyaient devant Al Jazeera, ils nous demandaient pourquoi nous écoutions ces « mensonges ». Au début, le père disait « Bachar est fort. Ça va finir bientôt. » Après quelques mois, juste avant le baccalauréat d’un des enfants, il a fait partir sa famille dans la montagne. L’une de ses filles est restée seule. Elle est institutrice. Chaque matin, pour se rendre à l’école, elle descend les escaliers lentement et rejoint un chauffeur à qui elle a demandé de ne pas approcher de la maison. Elle a peur. Pourquoi ? Je n’ai jamais entendu dire qu’il y ait eu d’agression contre les Alaouites dans le quartier, mais il y a sans doute eu des menaces. Après ce qui s’est passé, après la répression et maintenant les bombardements par le régime alaouite, c’est normal.

barrages

Il est très facile de venir de Damas à Beyrouth en voiture, les Syriens l’ont toujours fait et c’est encore une simple formalité, aujourd’hui comme avant. Pour une Palestinienne, comme moi, il suffisait d’avoir un permis. Mais les choses se sont compliquées. C’est une démarche qui prend deux jours, et nécessite deux allers et retours au département des réfugiés palestiniens dans le quartier des administrations : un pour déposer une demande, un autre pour récupérer les papiers. Ces derniers mois, sept barrages séparaient Sahnaya du centre de Damas — dont le plus impressionnant, juste avant Nahr Aïche. C’est là que la bataille de Damas a commencé au début de l’été 2012, quand l’Armée libre s’est mise à y brûler des pneus. Pour nous, c’était un choc.

feu

Le 12 juillet, mon oncle a été tué à Yarmouk. Ce jour-là, une manifestation — la première dans le quartier — avait été organisée à la suite de la capture et de la mort de combattants palestiniens à Alep. Quelques manifestants ont cherché à échapper aux tirs de la Sécurité syrienne et à se réfugier dans la maison de mon oncle. Des snipers ont dû les voir entrer : ils ont pris la maison d’assaut. Mon oncle a donné à boire aux fugitifs, puis il les a fait sortir par la ruelle de derrière. Mais les snipers pensaient qu’ils étaient encore à l’intérieur, ils ont fait des sommations. Mon oncle était trop effrayé pour sortir. Ils ont ouvert le feu. Mon oncle est mort derrière la porte. Il était pourtant pro-Bachar ! Son corps a été dissimulé, secrètement chargé dans un camion pendant la nuit et clandestinement enterré par mes cousins. Le lendemain, nous nous sommes retrouvés dans une maison de Tadamoune à côté de Yarmouk pour assister à ses funérailles. Nous pouvions entendre des tirs. Mon cousin m’a rassurée : « c’est normal à Tadamoune ».

Tadamoune

Tadamoune est un quartier syrien mixte avec des rues alaouites et d’autres palestiniennes ; les Palestiniens y sont en minorité alors qu’ils sont majoritaires à Yarmouk. Entre les deux quartiers, un dédale de petites ruelles rend le passage de l’un à l’autre imperceptible. Les gens racontent que les Palestiniens se sont beaucoup battus pour éviter que les manifestations qui se tenaient à Tadamoune entrent à Yarmouk. Ils craignaient que la répression à leur encontre soit implacable : « Nous sommes Palestiniens, personne ne nous protégera », disait-on. À Tadamoune, il y avait depuis un moment des comités locaux, des tansiqiyyat. Puis la rumeur s’est mise à parler de l’Armée syrienne libre. Finalement, le régime a commencé à assaillir le quartier de tirs de roquettes.

condoléances

Le jour des condoléances, j’entendais donc des tirs de balle à Tadamoune, mais mon cousin a répété « Yanni, c’est pas grave ! » Puis des gens se sont mis à passer en courant, pieds nus, et nous avons appris que l’Armée syrienne avait intimé l’ordre de quitter les lieux, puis lancé une attaque pour contrôler le quartier. Je n’oublierai jamais les heures qui ont suivi. Nous ne savions pas comment sortir de la maison. Chaque fois que nous essayions, j’entendais les tirs redoubler. Heureusement ma voiture était garée non loin de là, dans une petite ruelle : quelqu’un m’avait vue arriver et m’avait dit d’éviter la rue où les manifestations donnaient lieu à des fusillades. J’ai mis plus de deux heures pour sortir du quartier. Les gens couraient partout. Des gens de l’Armée libre ou des tansiqiyyat criaient : « Pas par là, c’est dangereux… Évitez cette rue ! »

familles divisées

Mon oncle était un fervent soutien du régime. Certains de ses enfants étaient contre. Dans les familles, les divisions sont irrémédiables, des gens divorcent à cause de ça. Chaque fois que ma famille se réunit, nous évitons de parler de politique de crainte de créer des affrontements. Je peux changer d’opinion sur un ami ou sur un proche en l’entendant exprimer son avis. Parmi les miens, beaucoup soutenaient le régime. Depuis quarante ans, nous entendions le même langage : « la Syrie est la seule citadelle pour défendre la cause palestinienne » ; et certains n’arrivent pas à sortir de ce discours. Ils répètent inlassablement : « Ici, nous sommes bien. Personne ne nous menace. Que peut-on attendre du changement ? » Je réponds toujours : « Je suis aussi bien palestinienne que syrienne. Ma vie ici, je ne la dois pas au régime mais au peuple syrien. C’est avec lui que j’ai vécu. » Et puis, ne l’oublions pas, ce n’est pas au régime actuel que nous devons le statut des Palestiniens — qui nous a donné en 1956 une quasi égalité avec les Syriens —, c’est au président Al Quwatli, qui a précédé Hafez el-Assad. Certains invoquent l’exemple de l’Irak et craignent que les Américains veuillent occuper la Syrie. À mon avis, la situation n’est pas comparable. En Syrie, une révolution devait arriver depuis que Bachar avait pris le pouvoir. Je voulais croire que le peuple se rebellerait contre la façon dont il était devenu président : par héritage. Mais les gens se sont tellement habitués à la peur, au mensonge et à la corruption qu’ils n’ont rien fait : ils préféraient un mal qu’ils connaissaient plutôt que l’inconnu.

panique

Juste après la cérémonie des condoléances, nous nous sommes retrouvés à sept dans la voiture : il y avait ma tante, trois cousines, ma mère et ma sœur… Ma sœur avait laissé son bébé avec son père à Yarmouk pour aller présenter ses condoléances. Dans le chaos, elle a commencé à hurler qu’il fallait aller chercher son fils. Mais c’était impossible : les petites ruelles, plus protégées, grouillaient de gens ; on courait partout. En sortant du camp nous sommes arrivées à Nahr Aïche, un quartier très pauvre traversé par l’autoroute vers la Jordanie. La route était coupée. Des pneus brûlaient. Le régime a commencé à bombarder. C’était la première fois que je voyais un bombardement à Damas. Alors nous avons pris une route à contresens pour essayer de passer par Darayya. Le quartier était en grève et les rues étaient vides. Nous étions trois voitures au milieu de l’avenue. Ma sœur y travaille, elle a pu nous guider.

Facebook

La suite je l’ai suivie sur Facebook. Il y avait des tansiqiyyat à Yarmouk qui racontaient ce qui s’y passait : « évitez tel sniper, prenez telle rue… » Le camp était abandonné, les magasins se sont vidés, et pendant un mois, je n’ai pas pu y retourner. Lorsque, pour la première fois, je suis allée à l’atelier, les rues étaient jonchées de grands tas de détritus. Puis, petit à petit, un semblant de vie est revenu. Par la suite, comme on le sait, l’Armée syrienne libre est entrée dans le quartier, le 15 décembre 2012 exactement, et les bombardements systématiques ont commencé. Yarmouk s’est à nouveau vidé. Mon appartement de Sahnaya a tourné au refuge : pendant plusieurs semaines, nous y avons vécu à dix-sept avec trois familles, deux amies et un cousin. Quatre jours durant, nous n’avons plus eu ni électricité, ni internet, ni mazout. Nous nous tenions tous les dix-sept dans une même chambre. Le mari de mon amie a pris le risque de retourner à Yarmouk pour rapporter du mazout. Bidon par bidon. C’était un risque considérable. Un autre habitant de Yarmouk a vu un mur tomber sur un grand réservoir de mazout. Il en a distribué à tous ceux qui pouvaient en emporter et a vidé le reste pour éviter une explosion.

l’Armée syrienne libre

Ceux qui soutenaient l’Armée libre avant qu’elle n’entre à Yarmouk racontent les incidents différemment de ceux qui étaient contre. Mon amie, par exemple, a vu sa maison réquisitionnée par l’Armée libre : elle raconte comment les combattants lorsqu’ils ont mangé dans une maison, laissent de l’argent sur la table ; elle dit comment ils demandent la permission avant d’entrer. Elle explique d’ailleurs que sa maison a été réquisitionnée parce que son frère était pro-régime. Sa sœur, qui soutenait le régime, n’a pas supporté de perdre la maison, elle est devenue hystérique : elle raconte tout autre chose, des vols, des rackets, etc. Elle dit que les combattants forcent le chemin vers les toits pour y installer des snipers. Ces exactions existent sans doute mais je ne crois pas qu’on doive nécessairement les imputer à l’Armée libre : de nombreux groupuscules se réclament d’elle. D’après mon amie, la première fois qu’elle est retourné chez elle, les gens de l’Armée libre prenaient soin des autres, c’était des gens du quartier qui avaient perdu de la famille et qui s’était mobilisés contre le régime. Mais la deuxième fois, c’était des gens mieux organisés, qui n’étaient pas du quartier ; il y avait paraît-il des étrangers, des barbus. Je ne sais pas, je n’ai rien vu puisque je n’étais plus à Yarmouk mais à Sahnaya, je ne sais que ce qui m’a été raconté et les gens racontent des histoires contradictoires.

larmes

Début janvier, j’ai voulu aller voir, reprendre contact avec mes collègues de Yarmouk. Je me suis donc rendue au barrage qui contrôle l’accès du camp assiégé où l’Armée syrienne est maintenant installée. J’y avais rendez-vous avec une collègue qui devait m’apporter quelques marchandises de l’atelier — je voulais les vendre pour nous faire vivre. La rue était fermée par des soldats, des snipers tiraient du haut des toits, et je me suis réfugiée dans un magasin de voitures abandonné. Quatre familles étaient là, dans cet espace vide, avec moi. Je regardais les gens passer le barrage. Ils ne me voyaient pas, derrière ma vitrine teintée. Dehors, à quelques mètres de moi, les gens défilaient et faisaient la queue ; puis ils se mettaient en marche en tirant péniblement des matelas, ils passaient le barrage avec de menus objets, des presque rien, ils se faisaient frapper, ils se faisaient tirer dessus. On entendait les salves. Les snipers. Les gens continuaient à passer malgré les balles. J’attendais. Des larmes incontrôlables coulaient sur mes joues. Ma collègue est arrivée. Elle m’a raconté comment, deux jours plus tôt, elle et sa famille étaient parvenues à rentrer dans le camp après avoir fui comme tout le monde à la mi-décembre. Des groupes de cinquante personnes avaient été formés et étaient passés en courant, mais treize personnes étaient tombées sous les balles devant elle. C’est de la folie, mais il faut bien vivre. Ceux qui sont partis ont tout laissé derrière eux, croyant qu’ils reviendraient vite. Mais comment faire ? Où aller ? Certains retournent vivre à Yarmouk malgré le danger. Après quelques semaines passées chez moi, mon cousin est lui aussi retourné dans sa maison : il l’a trouvée vidée, les portes grandes ouvertes. Il n’avait pourtant pas grand-chose ! Quatre de mes proches, déjà très pauvres, ont ainsi tout perdu.

kidnapping

Un autre de mes cousins était favorable au régime. Un jour, il a disparu. Tout d’un coup, j’entends dire qu’il a été arrêté par la Sécurité. Je n’y comprenais plus rien. Apparemment, ils auraient imaginé qu’il cachait des armes, ils pensaient qu’il était de l’Armée libre. Il priait, il a été torturé, il aurait fini par « avouer ». Faute d’obtenir des renseignements qu’il n’avait pas, ils ont fait chanter sa famille en exigeant 300 000 livres syriennes, et en ont obtenu 25 000. Maintenant il est dans un état psychologique très instable, il est contre le régime, contre l’Armée libre, contre tout. De toute façon, on ne sait jamais qui est qui. On peut croire qu’un barrage est tenu par l’ASL et puis on découvre que ce sont d’autres qui le tiennent. On finit par n’écouter que ceux qui disent ce qu’on veut entendre. J’entends d’ailleurs dire que l’Armée libre ne recrute plus de nouvelles recrues faute de pouvoir les contrôler.

le prix du silence

J’ai toujours été optimiste. J’ai toujours pensé que le régime tomberait. Mais je perds courage en imaginant le chaos qui suivra la chute du régime. Je ne sais plus que penser de la révolution, maintenant qu’il y a tant d’étrangers dans ses rangs. Nous craignons les extrémistes. C’est le peuple syrien que je voudrais voir se soulever, plutôt que je n’espère une intervention extérieure. Mais on attend. On attend que le régime tombe. Personne ne comprend comment il tient. On dit que l’Iran et la Russie le soutiennent, que s’ils l’abandonnent, il tombera. Yanni. On ne sait pas. On dit que cela va finir bientôt. On attend toujours, on attend un choc, un événement brutal. Je ne regrette rien. Ceux qui ont fait la révolution savaient dès le début qu’il serait impossible de reculer. Nous payons le prix du silence de toutes ces années. Que les bombardements cessent, que la mort s’arrête, le reste nous serons en mesure de le régler, le moment venu.

la Syrie

La plupart des Syriens qui ont commencé la révolution ont dû fuir hors du pays. Les Syriens quittent la Syrie. Partir… Vais-je partir ? Je suis à Beyrouth malgré moi, j’attends la fin de l’hiver avec ma mère, mais dès qu’il sera fini, je rentrerai, même si je dois y rester tapie à la maison. Et si le régime tombe, je serai prête. Jamais dans ma vie je n’ai aimé la Syrie autant que depuis le début de la révolution. Je l’aimais, mais je m’y sentais comme une Palestinienne qui aurait vécu en Syrie. Aujourd’hui, lorsque je défends la révolution, il n’est pas rare que je sois prise à parti : « Qu’est-ce que cela peut te faire, à toi, Palestinienne ? » Toute ma vie, c’est la Syrie. J’y ai mangé, j’y ai grandi. Je suis Syrienne, je suis avec la révolution, je suis avec le peuple syrien. Syrienne. Pardonnez-moi…

Post-scriptum

Propos recueillis par Laure Vermeersch.

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Publiée dans Vacarme 64, , pp. 85-101.