Vacarme 27 / Cahier

Le dieu dollar, tout puissant, dieu d’iniquité

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Profanes ou savantes, les considérations courantes sur la monnaie gardent, souvent, la marque du fétichisme : l’euro serait ainsi, au choix, le responsable de l’inflation ou une garantie de croissance – un dieu, en somme. un dieu aux sorciers bien tristes, il est vrai (Jean-Claude Trichet gagnerait à mâcher du peyotl), et aux collègues redoutables, dans l’Olympe des monnaies. essai de théologie agnostique.

Les trois premières années (1999-2002) de vie de l’euro ont suscité, des plus célèbres économistes au café du commerce violenté dans son orgueil symbolique (la puissance c’est l’argent), de multiples lamentations sur la faiblesse de cette monnaie européenne qui n’avait pas les moyens de s’imposer face au « Dieu dollar » et renchérissait considérablement nos importations. Par un étrange retournement, voilà qu’aujourd’hui, des hommes politiques au café du commerce, le même ou celui d’à côté, angoissés de la faiblesse de la reprise économique européenne (l’important n’est pas la monnaie mais la croissance et l’emploi), tous soulignent les risques que comporte son appréciation face au même dollar. Les Européens ne sont-ils donc jamais contents ? ou l’euro était donc vraiment une mauvaise idée ? La réponse tient en une proposition : ce n’est pas tant la valeur de l’euro qui est en question dans tous ces commentaires, mais bien celle du dollar. Car le dollar n’est pas un symbole de la puissance américaine mais bien une partie essentielle de cette puissance telle qu’elle s’exerce sur les marchés des changes (marchés internationaux où s’achètent et se vendent les devises), sur les marchés des capitaux (marchés où s’achètent et se vendent des titres en contrepartie de monnaie, ces titres servant à financer des entreprises mais aussi des États) et sur les marchés des biens et services. Et une telle puissance produit un étrange jeu de qui perd-perd : que le dollar flambe et l’Europe y perd, que le dollar se déprécie et l’Europe y perd. Mais quel est donc ce monde d’iniquité mû par un Dieu impie ?

Pour le comprendre, il faut rappeler un peu l’histoire de ce qui fait la valeur externe des monnaies, c’est-à-dire leur valeur en dehors du territoire où elles ont valeur légale (c’est-à-dire où elles sont obligatoirement acceptées comme moyen de paiement pour régler immédiatement une dette) : la valeur externe d’une monnaie c’est au fond son pouvoir d’achat dans les autres pays. Pour la mesurer (et non la fixer), on a pu soit définir un étalon commun à toutes les monnaies du monde – au hasard, l’or, plus précisément, un poids d’or, par exemple le franc germinal établi par Napoléon en 1804 vaut 322,58 mg d’or –, soit s’en tenir au taux de change de cette monnaie, c’est-à-dire à son prix exprimé en une autre monnaie (parler du taux de change « en général » d’une monnaie n’a toutefois pas de sens, puisque chaque monnaie a un taux de change différent suivant la monnaie étrangère considérée : le taux de change euro/dollar n’est pas le taux de change euro/franc suisse ou le taux de change euro/yen). De la fin du XIXème siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, les principaux pays industrialisés ont rattaché leur monnaie à l’or, c’est-à-dire qu’ils ont annoncé une parité fixe en or, un poids d’or qui définissait leur monnaie. Ce système monétaire international, l’étalon-or, reposait sur la convertibilité de chacune des monnaies en or de sorte que les règlements, entre les pays, du solde de leurs opérations se traduisaient par des mouvements d’or. Dans un tel système, chaque État détenait donc des stocks d’or qui garantissaient la convertibilité-or de sa monnaie. L’irruption de la Première Guerre mondiale conduit à la suspension de cette convertibilité en Europe et à l’augmentation des réserves d’or des États-Unis. Après la Guerre, toute la question est de savoir s’il faut rétablir la convertibilité-or des monnaies, et si oui comment. La conférence de Gênes en 1922 organise un nouveau système monétaire international, nommé Gold Exchange Standard, dans lequel toutes les monnaies sont convertibles entre elles mais de manière fortement restrictive (par exemple le franc Poincaré de 1928 perd quatre cinquièmes de sa valeur) en or, sauf le dollar et la livre. Pour l’Angleterre, cela signifie un sacrifice considérable de son industrie qui subit une perte de compétitivité irréparable (le rétablissement de la parité de la livre à son niveau de 1914 pesant catastrophiquement sur sa compétitivité). La grande crise des années 1930 vient mettre à bas ce nouvel édifice monétaire, les dévaluations se succèdent dans tous les pays touchés par la crise et ce n’est qu’en 1944, à la veille de la victoire des Alliés, que s’organise un nouveau système monétaire international : toutes les monnaies sont convertibles entre elles mais seul le dollar de factoest convertible en or et sa parité est fixée à 35 dollars l’once d’or. Là est l’origine inique où le dollar cesse d’être le symbole de la nouvelle puissance industrielle américaine pour devenir une puissance à part entière.

Ce système monétaire international, né de la conférence de Bretton Woods, non seulement consacre la prééminence du dollar sur les autres monnaies mais l’institue pour l’avenir. Dès lors que le dollar est seul convertible en or, il est en effet la monnaie la plus demandée au niveau mondial et s’impose comme monnaie de règlement des échanges internationaux. Cela signifie que les États-Unis d’un côté doivent assurer la convertibilité-or de leur monnaie (donc détenir des stocks d’or en proportion de la quantité de dollars en circulation), mais de l’autre qu’ils sont désormais dans cette situation exclusive de pouvoir régler leurs achats auprès des autres nations avec leur propre monnaie. Faire du dollar le pivot du système monétaire international revient du coup à permettre aux États-Unis de vivre « au-dessus de leurs moyens », c’est-à-dire à acheter plus qu’ils ne vendent aux autres nations, et à dépenser plus qu’ils n’encaissent de recettes au plan budgétaire. L’apparition du déficit commercial américain en 1971 et du déficit des paiements courants (solde négatif des échanges de biens, de services et de capitaux entre les États-Unis et le reste du monde) n’exerce qu’une contrainte très faible sur l’économie américaine puisqu’elle peut émettre des dollars pour les financer ; on parle alors de « déficits sans pleur » ou de « douce négligence » à propos de ces déficits indolores.

Certes la convertibilité-or du dollar est suspendue en 1971 ; certes il connaît des dévaluations en 1971 et 1973 et on entre alors d’un nouveau système monétaire international dit de « changes flottants » dans lequel toute référence à l’or est abandonnée. Mais, et le point est là, tout cela ne change guère la donne pour les États-Unis, voire même les avantage plus encore puisque la contrainte des stocks d’or ne pèse plus sur eux. Peu importe que le dollar connaisse désormais des variations beaucoup plus amples (forte appréciation du dollar jusqu’en 1985 puis forte dépréciation jusqu’en 1989), que sa valeur externe soit désormais comme toutes les autres monnaies déterminée par la confrontation sur les marchés des changes de l’offre et de la demande de dollars, l’essentiel est qu’il demeure la monnaie de référence du système monétaire international : près de 50 % des échanges mondiaux sont libellés en dollars encore en 2003. Le poids du dollar dans les transactions mondiales – à la fois pour les échanges de biens et de services et pour les émissions de titres sur les marchés des capitaux – est tel que les autres économies ne font ainsi que subir les variations à la hausse comme à la baisse du dollar. Lorsqu’il s’apprécie, les produits américains exportés deviennent relativement plus coûteux, ce qui favorise les exportations aux États-Unis des autres pays, mais renchérit leurs importations et les pousse à lutter contre cette inflation importée en augmentant leurs taux d’intérêt, donc à risquer de juguler leur croissance ; lorsqu’il se déprécie, comme en ce moment, cela favorise l’exportation de produits américains et renchérit les produits non-américains sur le sol américain, les partenaires commerciaux des États-Unis voyant ainsi leur balance commerciale avec eux se détériorer et leur croissance ralentir.

Finalement, les effets des variations du dollar sur les pays de la zone euro tiennent à la place que prennent les États-Unis dans le commerce extérieur. L’Allemagne qui est particulièrement ouverte sur l’extérieur souffre plus du ralentissement économique produit par la perte de compétitivité de ses produits sur le marché américain que la France. En ce sens, l’intensification des échanges intra-zone euro depuis la constitution de la CEE a contribué à réduire l’influence du dollar sur les économies européennes. L’adoption de l’euro a en outre permis de ne plus subir les variations du dollar sur chaque monnaie nationale prise séparément, créant ainsi une zone d’échange plus stable. Toutefois, les États-Unis ne se soucient guère des effets de la dépréciation du dollar sur la zone euro : elle n’est qu’un partenaire commercial parmi d’autres et vu d’aujourd’hui beaucoup moins inquiétant que la Chine. Bref, l’euro ne nous a pas desservi, loin de là, pour mieux résister aux variations doublement négatives du dollar, il n’ a simplement pas changé le rapport de forces.

En revanche, le problème actuel du dollar c’est bien la Chine et l’indexation du yuan sur le dollar, grâce à quoi la dépréciation de ce dernier n’altère en rien la compétitivité des produits chinois sur le sol américain ; pire, la balance commerciale américaine s’est fortement détériorée depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC car les produits chinois affluent aux États-Unis. Pour autant, les États-Unis ne peuvent réclamer jusqu’au bout un détachement du yuan du dollar car ce sont surtout les banques centrales chinoises (et plus généralement asiatiques) qui achètent les titres de la dette américaine, ceux-là même qui financent les déficits américains. Autrement dit, si la prééminence presque séculaire du dollar sur l’économie mondiale, et l’arme politique qu’elle représente, peuvent aujourd’hui être remises en cause, ce n’est pas en Europe que cela se joue, mais en Asie. Dans cette affaire, l’euro a donc toutes les chances de se contenter de compter les points et de payer l’addition ; le problème ne vient pas de lui.

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Publiée dans Vacarme 27, , pp. 92-93.