7 jours à Beyrouth

Tempête sur Beyrouth : mardi 10 décembre

3h. Bébé 2 se réveille encore. Cette fois-ci, il a le bon goût de se rendormir assez vite, et moi aussi. Ne pas penser au garçon sans visage, sinon impossible de retrouver le sommeil.

document

8h30. Exceptionnellement, les bébés ont bien dormi, et du coup nous aussi. Nabila est déjà arrivée, de son long trajet qui l’amène tous les matins du fin fond de la montagne, où elle habite, à Beyrouth – deux heures de route quand ça roule bien. On se demandait si elle arriverait à venir, car lorsqu’il y a trop d’intempéries, la route est coupée. Heureusement pour nous (et pour mon chapitre 6), elle a réussi à passer ce matin. La mauvaise nouvelle, c’est que la crèche est fermée : en cas de tempête, le gouvernement libanais préfère fermer toutes les écoles et institutions publiques, car l’année dernière, il y a eu une terrible tempête en janvier, et des enfants ont été blessés par la chute d’un arbre dans leur école. Cette année, c’est moins pire : à peine une pluie torrentielle accompagnée de rafales de vent qui vont tout voler sur leur passage.

Carlito ne va pas bien. Il a doublé de volume pendant la nuit, et ça le gratte terriblement. Je réussis, malgré ses réticences, à le convaincre d’aller voir le pharmacien d’en bas, qui sait toujours quoi faire, même quand les enfants ont 40 de fièvre le dimanche soir. Il descend en sautillant et en essayant de se retenir de se gratter. Pour moi, c’est un jour avec douche, et je m’en réjouis.

9h30. Devant mon ordi. Les premiers mails de la journée : la Jordanie veut bien accueillir le jeune Abd al-Rahman avec sa mère. C’est une très bonne nouvelle. Il faut maintenant contacter la famille, via notre amie, pour voir comment s’organiser. Comprendre comment déplacer le jeune homme, qui va l’accompagner, savoir qui prend en charge le transport…

Carlito revient de la pharmacie avec une boîte d’antihistaminiques : lui qui est tellement rétif aux médicaments, cette fois-ci, n’a pas protesté. On espère que ça va marcher. D’après le pharmacien, c’est une allergie, mais à quoi ?

10h. Début de la musique de Noël. Aujourd’hui, une nouveauté dont je me serais bien passée : le Gloria de Haendel (je crois), mais en version techno. Un peu noyé, heureusement, par le bruit de la pluie qui ne mollit pas.

Il fait froid, environ 14 degrés dans la maison. On a mis les enfants en tenue de ski, et bébé 2 rampe dans le salon en combinaison molletonnée, un bonnet en laine enfoncé jusqu’aux yeux et deux paires de chaussettes aux pieds. Jusqu’ici, tout va bien.

J’arrive à travailler un peu. Deux ou trois fois par heure, des mails m’arrivent concernant la Syrie. Les Danois ont bien reçu mon budget, mais il ne colle pas, il faut le refaire. Je le révise trois fois de suite sans comprendre ce qui coince. Je finis par localiser l’erreur : il faut inclure 7 % de « frais indirects » (autrement dit, de frais qu’on n’aura pas à justifier sur facture, ce qui est plutôt une bonne nouvelle). La mauvaise nouvelle, c’est que ça réduit d’autant le budget affecté aux activités de nos amies. Il faut choisir où couper : baisser le nombre de bénéficiaires ? ne pas fournir de goûter aux enfants ? ou bien supprimer les salaires des ex-bénévoles qui redeviendraient bénévoles ? Je commence par rebaisser le coût des taxis à 150 livres syriennes, mais ça ne fait pas une grande différence. Je bidouille entre les différentes solutions avant de renvoyer un budget final.

11h30. Retour au travail. Chapitre 6, me voici !

15h30. Je travaillais trop bien. Ma collègue Céline m’appelle pour éclaircir un problème de facture. On a envoyé de l’argent à un des réseaux avec lesquels on travaille en Syrie pour acheter de la nourriture pour les familles de déplacés. Or, erreur fatale, les membres de ce réseau ont acheté avec cette somme du lait pour enfants au lieu des paniers alimentaires prévus. Ils nous ont envoyé une copie de la facture : 2000 dollars, c’est à dire environ 400 boîtes de lait, qui permettent de nourrir (ou de complémenter l’alimentation) d’environ 70 bébés pendant un mois. Oui, mais aucun de nos bailleurs n’accepte de financer l’achat de lait pour enfants ! Ils suivent les directives de l’OMS qui recommande l’allaitement maternel jusqu’à l’âge de deux ans… L’un de nos bailleurs, à qui on répliquait que nous aussi, on est pour l’allaitement maternel, mais qu’en l’occurrence les femmes n’ont plus de lait en raison du stress et des circonstances, nous a répondu qu’ils étaient prêts à adoucir leurs conditions : ils accepteraient d’acheter du lait, à condition que chacune des femmes bénéficiaire puisse justifier, par un certificat médical, qu’elle n’a pas de lait. Dans une situation où on n’ose même pas emmener les blessés graves se faire soigner à l’hôpital, j’imagine bien les femmes déplacées se balader avec leurs bébés pour aller chercher des certificats médicaux. On a expliqué, la mort dans l’âme, à nos réseaux qu’on ne pouvait donc pas, pour l’instant, acheter de lait avec l’argent qu’on leur envoie. Quand je lui ai raconté cela hier, Souad s’est mis à rire et m’a déclaré : « Tu sais, dans la Ghouta (la région agricole qui entoure Damas), à cause des bombardements, même les vaches n’ont plus de lait ! ». Nous, on comprend très bien… Mais en l’occurrence, il va falloir trouver une solution pour cette facture de lait qu’on ne peut pas mettre dans notre comptabilité.

18h. De temps en temps, il faut mettre le nez dehors, en profitant d’une accalmie. Je patauge avec les petits dans les torrents de notre petite rue (pas de système d’évacuation des eaux, on a tous investi dans des bottes) et je passe voir le sympathique pharmacien pour discuter du cas de Carlito. Intéressé comme à chaque fois qu’il y a un mystère médical à résoudre, il passe en revue tout ce qui peut produire ce type d’allergies. Finalement, on pense avoir trouvé : on vient de déballer les valises de vêtements d’hiver (il y a dix jours, il faisait encore près de 25), bourrés d’anti-mite chimique. On fustige de concert les saloperies chimiques qui nous provoquent des tas de problèmes. Ce pharmacien est très branché médecine naturelle et plantes : il me raconte que pendant la guerre, il faisait pousser des soucis dans son arrière-cour pour fabriquer lui-même une crème au calendula, pour les brûlures.

19h. Retour à la maison. Bébé 1 fait du tricycle dans le salon en accrochant derrière son xylophone à roulettes, « pour faire du bruit, beaucoup de bruit ! ». Je dois dire qu’il atteint bien son résultat.

21h. Je regarde mes mails par acquis de conscience avant de me coucher (il ne faudrait jamais faire ça si on veut dormir tranquille). J’ai un mail d’une organisation médicale qui nous donne un peu d’argent depuis 18 mois pour acheter des médicaments pour les familles de déplacés : ils sont d’accord pour continuer la coopération, mais il faut qu’on la formalise par un contrat. Encore un beau prososal à écrire. Avec un budget. Je m’en réjouis. Ce sera pour demain.

Toujours pas d’ampoule dans la chambre, pas eu le temps de m’en occuper.