Vacarme 70 / Yves Citton

Un passeur à propos d’Yves Citton

On ne sait pas si c’est une question d’âge ou d’époque, mais voilà déjà des années que tout autour de nous comme dans le tréfonds de nos cœurs, trop d’énergie se perd à vitupérer l’esprit du temps, à ressasser des haines impuissantes. Profitant de la sortie de son dernier livre, Pour une écologie de l’attention, nous sommes allés trouver Yves Citton, professeur de littérature du XVIIIe siècle à l’Université de Grenoble et rédacteur en chef de la revue Multitudes. Un peu comme on se rend à la Pythie, avec l’espoir d’y trouver un enthousiasme et des prophéties moins cauchemardesques qu’à l’ordinaire ; un peu aussi comme on va chez un vieil ami, avec l’assurance de trouver auprès de lui le plus précieux dans les âges sombres : une parole bienveillante, à hauteur d’homme, capable encore de s’émerveiller du nouveau et d’ouvrir de nouvelles lignes de fuite. Ou peut-être encore à la manière dont on se replonge dans le psalmiste quand tout déraille, tant une bonne partie de son œuvre pourrait se résumer en une réécriture laïque du psaume XIV : « Insensé qui dit en son cœur que l’époque ne vaut rien ».

Car Yves Citton est l’un des rares penseurs d’aujourd’hui qui consacre l’essentiel de son travail, que ce soit en littérature, en économie, en écologie, à montrer combien l’époque regorge de nouveaux terrains de recherche, d’alliances improbables, de dissensus imprévus. Tout en lui respire un travail doux, patient, et pourtant non-dialectique, de la contradiction. Une nouvelle sorte de philosophe de l’avenir ou d’aéronaute de l’esprit, mais sans les fureurs nietzschéennes, ni le besoin pathologique de se trouver sans cesse de nouveaux ennemis, ni non plus l’orgueilleuse solitude aux frontières de la folie. Il préfère se dire passeur.

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Publiée dans Vacarme 70, , page 231.