Vacarme 74 / Cahier

que, jamais, on ne me préserve de faire la vagabonde

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Entre 1929 et 1931, alors que les révoltes se précisent dans les « bagnes d’enfants », le ministère de la Justice demande au studio d’Henri Manuel, photographe mondain actif dans les milieux de la mode et du théâtre, et portraitiste de personnalités politiques depuis 1914, de réaliser un reportage sur l’ensemble de l’administration pénitentiaire française. De la partie consacrée aux mineures, internées dans les « écoles de préservation pour les jeunes filles », la maison d’édition L’Arachnéen a tiré un livre, associant une large sélection de ces images ambigües - entre description et propagande – et des documents d’archives qui témoignent de la violence des méthodes de « relèvement » des filles et de l’impuissance du pouvoir institutionnel à maîtriser sa peur de la vie qui anime le corps féminin. Vagabondes s’accompagne d’un texte de Sophie Mendelsohn, qui replace ce montage dans le contexte historique et juridique de l’époque et remet la hantise de la prostitution au cœur du projet de « rééducation » de ces prisons qui ne disent pas leur nom. Comme introduction à l’ouvrage, Vacarme propose ici six visions de Vagabondes : autant d’instantanés extraits du reportage d’Henri Manuel qui échappent, peut-être, à l’ambivalence de leur horizon de publication initial.

Vagabondes : les écoles de préservation pour les jeunes filles de Cadillac, Doullens et Clermont, photographies du studio Henri Manuel (1929-1931) et documents des archives départementales de Gironde, Somme et Oise (1909-1934), texte de Sophie Mendelsohn, Paris, L’Arachnéen, 2015.

Inaugurées entre 1891 et 1908, les trois écoles de préservation pour les jeunes filles — Clermont, Doullens et Cadillac — répondaient au souci du législateur, affirmé depuis la loi du 5 août 1850, de différencier les sexes dans l’application des peines exercées à l’encontre des mineurs. Le Code pénal de 1810, qui faisait jusque-là référence pour les mineurs, n’avait pas pris de mesures en ce sens, si bien que les filles traduites en justice étaient soit condamnées à être emprisonnées à Saint-Lazare ou à Fresnes, soit acquittées « par manque de discernement », soit détenues à la demande des familles en vertu du droit de « correction paternelle », qui permettait au père ou aux tuteurs de saisir le juge en vue du placement des filles considérées comme désobéissantes. Elles se trouvaient alors dispersées en fonction des places disponibles, déplacées à tout moment au gré de la fermeture et de l’ouverture des établissements pénitentiaires, mélangées à des majeures, gardées par des hommes, etc. La loi de 1850 prévoit pour la première fois la création de lieux d’enfermement réservés aux filles, baptisés « maisons pénitentiaires » pour les distinguer des « colonies pénitentiaires » réservées aux garçons. L’article 17 précise que « les jeunes filles détenues dans les maisons pénitentiaires sont élevées sous une discipline sévère et appliquées aux travaux qui conviennent à leur sexe », c’est-à-dire principalement les travaux domestiques, et non les travaux agricoles ou industriels que les garçons pratiquent dans les colonies. Mais rien de la sorte n’est réellement mis en œuvre, principalement faute de budget alloué — le défaut de financement de la politique pénale des mineurs est une constante jusqu’à l’ordonnance de 1945, qui organise pour la première fois une justice spéciale des mineurs dans tous ses aspects. La place qu’occupent dans les débats publics les questions relatives à la prise en charge des mineurs de justice depuis le XIXe siècle contraste avec l’imprécision et l’inefficacité des mesures envisagées.

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Post-scriptum

Sophie Mendelsohn exerce la psychanalyse à Paris. Elle travaille notamment sur la manière dont les questions de genre et de sexe mettent en cause et renouvellent en même temps l’horizon de cette discipline.

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Publiée dans Vacarme 74, , pp. 122-127.