Vacarme 74 / Égypte, 5 ans après

les phylactères du Caire entretien avec Mohammed Shennawy

les phylactères du Caire

Le moment de la révolution aura, entre autres, permis une explosion des formes artistiques, et des parutions, très éphémères pour la plupart. Cinq ans plus tard, reste Tok-tok. Ce fanzine, œuvre d’un collectif lancé par Mohammed Shennawy, reste un des rares îlots de parole libre dans le paysage actuel.

Tok-tok est-elle une BD cairote née de la révolution ?

Le premier numéro de Tok-tok est sorti juste avant la révolution, il était assez peu politique. Dès le second numéro en Avril 2011, ce que nous vivions sur la place Tahrir a changé ce que nous voulions raconter.

La BD n’est pas nécessairement politique, mais les contenus sociaux semblent avoir suscité des réactions fortes.

Oui. Sur la place, il y avait tant d’histoires, pas forcément politiques d’ailleurs. Elles parlaient de la révolution vécue, elles étaient parsemées d’anecdotes lugubres et d’autres comiques. Et puis, l’attente était là. La société changeait. Les gens étaient plus attentifs à ce qui se passait à la télé et dans la rue. Ils partageaient plus volontiers des articles d’analyse, ils se sentaient de plus en plus concernés par la politique. Forcément, les histoires que nous racontions reflétaient ça.

Les sujets sont très inspirés de la vie cairote…

Au début, je travaillais dans la publicité et dessinais des histoires qui se passaient dans la rue. J’ai inventé ce personnage E3lami pour une publicité pour JC Decaux, qui raconte les mauvais côtés des trottoirs du Caire. Dans le premier numéro j’ai dessiné cette fille qui passait devant un garage et se faisait siffler par les mécaniciens. D’un numéro à l’autre, j’ai gardé des personnages, comme le personnage du valet parking, El Sayyess. Le valet parking est un personnage central dans la vie de la rue cairote, c’est celui qu’on paie pour garer les voitures, pour les surveiller. On s’inspirait tous du quotidien : les malentendus entre les filles et les garçons, la télé, les émissions stupides, les choses qui parlaient plutôt aux jeunes entre 16 et 35 ans. Sur un ton comique. On se moquait. C’était la vie sans fards en BD. Ce qui a le plus choqué finalement, c’est que je raconte ce que pensent les jeunes hommes et que j’utilise leur langage.

Comment as-tu créé Tok-tok ?

L’idée a mûri après mon passage à Angoulême en 2009, inspirée par plusieurs fanzines et livres collectifs. Des initiatives avec des auteurs et des dessinateurs, il y en avait au Caire, mais jamais pour dessiner ensemble, dans un vrai projet commun. Il fallait créer une sorte de « marque ». Avec Hisham Rahma, dessinateur aussi, on a choisi le titre, puis j’ai travaillé sur la maquette, le logo et le site. Je suis ensuite allé voir Makhlouf, Andeel et d’autres. Trois d’entre nous travaillaient pour des magazines pour enfants et deux autres pour la presse égyptienne.

« Tok-tok est le surnom de ces petits scooters à trois roues qui traversent tous les quartiers du Caire, tous les niveaux sociaux. »

Aviez-vous le désir de vous inspirer de la BD étrangère ?

Nous lisions tous de la BD américaine ou franco-belge. Nous voulions faire quelque chose à la fois pour les adultes et les jeunes. Raconter la vie quotidienne, les cafés du Caire, avec le langage parlé dans la rue et par les jeunes. C’était ça la grande nouveauté de notre projet, et dans les journaux, ça n’avait pas sa place. Pendant presque dix mois, nous nous sommes réunis et nous avons ouvert le projet à d’autres qui nous ont envoyé leur travail. Puis, nous nous sommes dit qu’il fallait sortir le numéro zéro. Nous voulions savoir si les gens seraient réceptifs. Fin 2010, nous étions prêts à imprimer. Nous avons choisi la semaine du 9 janvier 2011 et nous sommes mis d’accord avec la Townhouse Gallery [1] pour présenter la revue et des planches que nous avions dessinées.

Pourquoi ce nom commun au Caire : Tok-tok ?

Avec Hisham nous avons fait une liste d’objets de la rue : microbus, station, tok-tok… Tok-tok sonnait bien et correspondait vraiment à ce que nous voulions raconter : ces petits scooters à trois roues traversent tous les quartiers du Caire, tous les niveaux sociaux, ils se baladent dans la ville — pas vraiment dans la banlieue parce que le mot n’a pas beaucoup de sens au Caire mais dans tous les quartiers : quand tu te promènes, tu peux passer très vite d’un quartier très riche comme Zamalek à un quartier populaire comme Boulaq.

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Est-ce qu’il existait de la BD ou des fanzines en Égypte ?

Pas grand chose depuis Métro de Magdy El Shafee, sorti en 2008. L’album avait causé une polémique à l’époque parce que c’était un roman graphique pour les adultes où il y avait pour la première fois des gros mots, des scènes érotiques. Il a été saisi par la police et l’éditeur condamné pour « attentat aux mœurs ». De temps en temps le quotidien Al-Dustur, où travaillaient Andeel et Makhouf, publiait des pages, des strips mais pas plus. Les gens de ma génération ont toujours été très motivés pour dessiner mais les espaces où publier manquaient.

Qu’est-ce que vous pouvez faire dans Tok-tok que vous ne pouviez pas faire ailleurs ?

Prendre le temps de raconter des histoires ou des blagues. Travailler une BD plus longue qu’un seul strip. C’était aussi l’occasion de parler à de nouveaux publics qui n’ont pas l’habitude de la BD. Enfin, nous avons créé un espace à nous pour développer un métier qui n’existait pas : celui de dessinateur de BD. Dans les journaux, les gros mots sont évidemment impossibles, mais un certain ton l’est aussi. Tok-tok est plus libre, c’est indépendant et c’est plus baladi [2].

« Pendant la révolution, il y a eu comme un réveil des images. Les gens dessinaient sur la place, sur des panneaux, ils faisaient des graffitis, ils les prenaient en photo, ils les faisaient circuler. »

Comment financez-vous Tok-tok ?

Nous avons récemment vécu sur une subvention de l’Union européenne qui s’achève, donc pour nous se pose la question de la suite : comment arriver à être indépendants. Nous avons financé nous-mêmes les cinq premiers numéros avec les ventes. Pour notre génération de dessinateurs, Tok-tok ça a été une bonne façon de nous lancer, et d’habituer le public à ces nouvelles formes. Maintenant, l’idée c’est de pouvoir faire des histoires plus longues, des albums et c’est vers ça que nos efforts tendent.

Quelle est la culture visuelle dont s’inspire Tok-tok ?

Nous étions tous influencés par la génération précédente : Bahgat, Higazi… C’étaient des dessinateurs pour enfants qui publiaient de petits albums, qui n’étaient ni archivés ni conservés, des ouvrages qui disparaissaient rapidement. Mais, enfants, nous avions tous été marqués par ces images. C’est par Internet que nous avons eu accès à ce qui se faisait à l’étranger. Makhlouf par exemple est très influencé par les comics américains, les super-héros, mais aussi par l’école franco-belge de BD ou l’école française de caricature. Il suivait énormément le travail qui se faisait à Charlie Hebdo, les dessins de Plantu, Tignous, etc. Il mélangeait le style satirique et les super-héros, en simplifiant pour les adapter au format des journaux. Moi j’étais plutôt influencé par la BD belge puis par l’école française récente. C’est vrai pour la plupart d’entre nous. Finalement, dans Tok-tok, nos styles individuels se mélangent mais une ligne se dégage aussi, un style commun. C’est ça l’esprit du magazine. C’est d’une couverture de Charlie mensuel, avant Charlie Hebdo, dont je me suis inspiré pour celle du premier numéro de Tok-tok.

Vous avez participé à des festivals hors d’Égypte. Vous concourrez pour le festival de la BD de Beyrouth. Est-ce que vous entretenez des liens avec d’autres revues dans d’autres pays arabes ?

Tok-tok doit beaucoup à une BD libanaise qui s’appelle Samanda. Plus pour sa structure, que son style visuel. Après la parution de Tok-tok, Lab 619 est sorti en Tunisie qui tenait un peu de nous, au Maroc également un collectif de dessinateurs m’a invité pour travailler à la préparation des premiers numéros de Skefkef un projet similaire. On les a tous invités pour notre festival. C’était aussi une chance pour nous Égyptiens de voir ce qui se faisait ailleurs dans le monde arabe, des publications dans d’autres dialectes arabes.

Mais ça ne pose pas de problèmes de compréhension ?

La plupart des gens comprennent l’égyptien, mais pas forcément l’égyptien moderne, parlé par les jeunes, donc certaines expressions posent problème. Il y a aussi la question du contexte : les autres ne saisissent pas forcément l’allusion faite à une publicité qui passe chez nous ou à une anecdote politique ou de la vie publique. Le contraire est vrai aussi : nous en Égypte, on ne comprend pas du tout le dialecte tunisien parlé par exemple. Mais ça n’est pas grave, c’est un peu comme le raï. Même si on ne comprend que quelques mots, le raï a eu beaucoup de succès en Égypte. Après, c’est une nouvelle façon de faire connaître notre nouveau langage, par rapport à ce qu’a pu être l’égyptien avant dans le monde arabe via les films ou la musique. Jusqu’à maintenant, nous nous sommes rencontrés dans des festivals sans forcément avoir de projets communs mais en novembre 2015 à Barcelone, il va y avoir une autre rencontre, entre Tok-tok, Samanda et Lab 619 et Skefkef. L’idée c’est de faire un fanzine commun.

Est-ce que vous avez rencontré des résistances de la part de institutions culturelles égyptiennes ou du gouvernement ?

Il n’y a pas vraiment de censure en Égypte et nous n’avons jamais eu ce genre de problèmes, parce qu’ils n’interviennent pas en amont des productions. En revanche, il y a eu des malentendus. Pour ne prendre qu’un exemple, nous avons été invités par la bibliothèque d’Alexandrie pour exposer nos planches et notre revue parce qu’ils avaient entendu parler de Tok-tok, mais visiblement ils ne l’avaient jamais lu. Quand ils ont reçu les magazines, ils ont annulé l’événement qu’ils avaient organisé. Ils n’étaient pas d’accord avec le contenu politique, ils trouvaient que c’était trop osé. La maison d’édition al-Shorouk qui a des librairies dans le centre-ville du Caire a refusé de nous distribuer. Un client avait fait un esclandre après avoir acheté un numéro pour son enfant : le contenu sexuel et les mots lui avaient déplu. De fait, c’est à ces occasions qu’on apprend précisément ce qu’est notre public et quelles sont les librairies indépendantes qui peuvent nous distribuer.

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Et vous n’avez pas ressenti de pression supplémentaire depuis 2013, que Sissi est au pouvoir ?

Nous essayons de ne pas trop nous exposer. Nous n’écrivons pas contre les militaires par exemple, pour ne pas fermer boutique. Nous faisons des choses plus subtiles et nos planches en sont plus drôles aussi, moins directes. Et puis, le magazine n’est peut-être pas très connu. On ne le trouve pas dans les kiosques par exemple.

Est-ce que la BD reste un espace possible pour les artistes aujourd’hui ? Les graffitis, et certaines formes visuelles nées pendant la révolution sont soit réprimées soit déjà absorbées par les institutions culturelles officielles.

Oui. La BD est aussi de plus en plus appréciée, demandée par le public. Pendant la révolution, il y a eu comme un réveil des images. Les gens dessinaient sur la place, sur des panneaux, ils faisaient des graffitis, ils les prenaient en photo, ils les faisaient circuler. Il y a eu subitement une augmentation du matériau visuel. Après la révolution et peut-être après Tok-tok aussi, l’idée des publications indépendantes s’est énormément développée. Les dessinateurs avaient plus de facilité à produire leurs propres publications plutôt que d’attendre que les maisons d’édition installées ne leur ouvrent leurs portes. Il y a eu d’un côté une grande créativité soudaine et de l’autre une demande aussi : les gens voulaient acheter des revues, mais aussi des t-shirts avec des logos, des sacs, etc. ce qui permettait par ailleurs de financer les publications. Quelque chose a changé dans la mentalité des Égyptiens. Aujourd’hui, dans la lignée de Tok-tok, il y a plusieurs autres publications de BD qui rassemblent d’autres dessinateurs qui étaient publiés dans les journaux. Cette année en septembre on a organisé la première édition d’un festival de BD au Caire, Cairocomix et deux nouveaux magazines récemment sortis ont participé — des fanzines de seize pages. Certains dessinateurs ont créé pour le festival. Ça a été aussi l’occasion de voir ce qui se faisait en dehors du Caire, de rencontrer les dessinateurs d’Alexandrie ou de Mansoura. Il y a eu pas mal d’audience et nous étions contents.

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Notes

[1. Galerie du centre-ville du Caire qui a accueilli un bon nombre des initiatives artistiques nées pendant et après la révolution égyptienne : graffitis, arts plastiques, musique, etc.

[2Baladi signifie littéralement « du pays » en dialecte égyptien et est employé pour désigner ce qui est local, authentique, populaire.