Vacarme 19 / chroniques

ne perdons pas courage, c’est beau aussi ce qu’on n’a pas

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Il n’est pas sportif, mais il est souple parce qu’il est myope (chaque semaine, dans le bain sans ses lunettes, il coupe les ongles de ses pieds en se contorsionnant). Les bras autour des genoux, il roule vers la cuisine en heurtant les meubles. Sa tête crépite de cracs minuscules, ceux des coquilles d’escargot que ses semelles ont écrasées sur les routes humides de la nuit. Ses rêves se font à pied, pas dans une voiture où l’on n’entend rien de ce qui se passe sous les pneus. Il a à peine dormi et le gros jour tout blanc est venu trop tôt, lourd de son jumeau impair de la veille qui n’a pas fondu au sommeil. Voilà comment ce 2 du mois l’a trouvé, collé dans les draps : une boule de régurgitation, un amas d’ailes de mouche et de carapaces de scarabée, de débris secs et piquants agglomérés dans la masse visqueuse d’une semi-digestion.

Nina. Puisqu’il fait beau, il sait où la rejoindre pour déjeuner. Sur la terrasse, au milieu des moteurs et des klaxons du carrefour, elle est belle et le vent rabat par grandes claques la flamme de ses paroles. Son rouge à lèvres crie, sa bouche rose tombe sur la nappe blanche, mais non, c’est un pétale de géranium, si joli, pas du tout inquiétant, d’ailleurs elle rit maintenant tout en parlant. Il voudrait la retrouver dehors tous les jours jusqu’à ce que l’hiver leur tombe dessus et l’oblige à lui parler dans l’obscurité.

Quand elle le laisse parce qu’il est déjà 14 heures, il entre à tâtons dans la pénombre d’une église. Entre deux confessionnaux, il entrouvre avec des précautions de conspirateur une étroite porte de fer. Le lent grincement double le silence et les gens éparpillés à genoux entre les bancs n’osent pas rire, bien que la porte ne donne sur rien d’autre qu’une niche vide creusée dans la pierre. D’un geste décidé, il ouvre alors grand la porte suivante, le feu des cierges immédiatement creuse des vagues d’air doré dans l’épaisseur noire. Là les gens n’osent même plus ne pas oser rire. Il veut profiter de la tension dramatique installée, pousser un cri horrible et immense, mais il n’a encore rien dit aujourd’hui et sa gorge étriquée ne laisse passer qu’un filet aigu et tremblotant. De dieu, il n’abandonne pas la partie et stridule sans reprendre son souffle, l’assistance finit par céder à la panique et déguerpit dans une sacrée bousculade. Il reste seul, au milieu des ornements en désordre, les tissus brodés, les calices et les chandeliers, enfin calme, content.

Oui, mais il pense aux bonnes cigarettes qu’il ne fumera plus et à tout ce temps devant lui, depuis hier, qui lui fait peur. Finies les journées en petits tronçons (pré)occupés, les balises blanches à bout filtre fichées sur l’axe du vertige. Finis le travail de fumeur, la main aveugle effleurant les surfaces à la recherche du paquet, les dix briquets introuvables, les cendriers toujours à vider. Aspirer et expirer, tapoter, écraser, il faudrait décomposer l’activité en séquences, relever les gestes, les regards, les déplacements, chronométrer et additionner, noter sur chaque parcours les crochets par le buraliste, et toutes ces lessives pour extirper des trames de laine, de blanc et de couleurs cette odeur de tabac froid que personne n’aime, au fond. Depuis hier, il est en chômage de fumer et se demande si sa chronophobie est une pathologie répertoriée. Il est triste aussi de toutes les belles répliques au rebut, sa préférée, surtout : aux autres cyclistes qui le regardaient de travers aux feux rouges, aux donneurs de leçons, « c’est malin de fumer à vélo », il faisait les gros yeux et les rembarrait de sa voix la plus rauque : « Ah, et pourquoi cigarette rime avec bicyclette, alors ? »

Il sort de la ville en suivant n’importe quelle route, elle n’a pas de bas-côté et il avance le long d’un grillage planté d’acacias. Les branches lui rayent la joue et le bras, les voitures viennent dans son dos et foncent sans faire d’écart. Il a horreur du bruit, surtout du bruit des machines à moteur. S’il faut choisir entre un bruit et une puanteur, il préfère la puanteur. Un matin de canicule, dans une des baraques de chantier où logent les ouvriers, il a découvert un rat crevé depuis longtemps, le pire, ce n’était pas l’odeur de la bête décomposée, c’était que les gars ne la sentaient pas.

Il bifurque pour échapper à la route, chaque rue qu’il suit se termine en impasse sur des portails que de grosses autos silencieuses font clignoter et glisser sur des rails. Il ne croise aucun autre piéton et ne sait quoi faire de ses mains qui se balancent près de lui. Les résidences sont entourées de grilles et de barrières et ne communiquent pas, seuls les chats se faufilent entre les parkings, d’un dessous de voiture à un autre, maigres, pelés et effrayés.

Alors il fait demi-tour, face au trafic, avec une démarche de pantin. Il ne sait pas ce qui le regarde, les yeux des gens ou des yeux de voiture. Il pense que voilà ce qu’il est devenu : ce grand triste qui marche tout seul, là où le macadam se termine en boudin sur la bande de terre et les plantes qui piquent. Absence d’une quelconque passion majeure (et rémunératrice). Il a toujours dit que, dans les villes étrangères, les premiers jours, il faut être seul, il faut refuser la compagnie des amis, il faut recevoir la langue et le décor en pleine figure comme une vague, sur les cheveux, les épaules. Les amis sont des combinaisons de caoutchouc, celles que l’on enfile pour se baigner dans les eaux froides des mers nordiques. Mais cette ville est la sienne depuis des années et il voit bien que le raisonnement ne tient pas.

Hier il a trouvé sur son répondeur la voix en duo de Pierrot et Sandrine qui l’invitent à dîner ce soir. Comme leur cercle est strictement non fumeur, il a laissé un message disant qu’il acceptait et demandant ce qu’il pouvait apporter. Sandrine a répondu par un message lui proposant de se charger d’une entrée pour cinq personnes. Il a laissé un dernier message pour confirmer. Il espère que, quand il sonnera chez eux, ce n’est pas un répondeur qu’il entendra dans l’interphone. Il prend le bus qui le ramène vers le centre-ville. Sur les vieilles plaques gravées fixées au-dessus des sièges, il lit les consignes en majuscules non accentuées : « Les places numerotees 1, 2 et 3 sont reservees en priorite aux mutiles de guerre et aux femmes accompagnees d’enfants ages de moins de 4 ans. » Il s’entraîne entre les dents à supprimer les accents aigus et graves : « Je prendrai des entre differentes, que nous mangerons rechauffe : du pâte en croûte, du petit sale, une bouche à la reine, des champignons en pure, et je ferai sur place cinq œufs poche à la sauce Mornay et des cuisses de grenouille saute. » En général, il va chez le traiteur les jours où il ne sait pas contre qui se mettre en colère. Il subit excede le parler obséquieux et la gestuelle pitoyable des filles en blouse rose. Il se promet de mettre une annonce dans le quotidien : « Vous êtes couperosée, lente, vulgaire et vous votez extrême-droite ? Alors venez rejoindre notre équipe ! Se présenter Aux bons petits plats », etc. Cette idée lui fait du bien. Aussi, lorsque la caissière lui demande : « Vous payez en euros, Monsieur ? » il répond avec une dureté calculée : « Ah non, je paierai en francs, jusqu’au bout, et sachez que j’ai aussi des phares jaunes à ma voiture. »

Dehors le soleil s’éloigne vers sa chute dans l’ouest, les maisons déposent leur ombre sur d’autres maisons, les maisons se déplacent sur les façades des autres maisons, il griffonne ça machinalement sur un carnet, et ajoute, quelques pas plus loin : « Les petits coquillages en s’accrochant aux rochers dessinent un monde plus vaste qu’eux-mêmes ».

Au bout de la rue la silhouette de Pauline surgit d’un angle du carrefour et disparaît dans un autre et son cœur saute, comme chaque fois. Il pense qu’elles sont nombreuses, les femmes qui rêvent d’être aimées de lui, parce qu’il peut se montrer drôle et fort, très attachant. « Toi, tu n’as pas idée, Pauline, tu n’as connu que ma face pâle, ma face transie, sidérée. Je t’appelais Bella, avec le maximum décent de l, et maintenant, quand je te croise, je t’appelle en moi-même Blessssssure, car je t’aime toujours. Il y avait un abîme entre nous, oui, de la rage, de l’impuissance, mais avec toi j’étais sans trou, comblé. Sur mon lit de mort, c’est toi que je ferai venir, je serai du côté du souvenir futur, tu seras du côté des vivants, ce sera intolérable, mais ce sera comme ça. » Dans quelques mois, pour nouvel an, il prévoit de lui écrire : « J’ai fait quelques voyages, Thessalonique, Lisbonne, Prague, et j’ai arrêté de fumer, oui, tout va bien. Mais une autre part immense de mon cœur crève de ne plus te toucher. Et toi ? Bonne année. » Elle ne lui répondra pas et déjà il redoute décembre, le noël poussif malgré le décor impeccablement tombé tout blanc par terre, c’est comme ça quand on a plus de parents que d’enfants. Des enfants, il en a zéro. Son pépé Louis qui est mort à 93 ans n’arrête pas de se régénérer. Le beau visage vient à nouveau se plaquer sur ses yeux, cette fois le muscle paralysé de la paupière gauche s’est remis en route, l’œil à nouveau regarde, vif, tu as encore rajeuni, Pépé. Les morts changent d’âge, comme nous. André, son copain depuis la maternelle, s’est tué à vingt ans, eh bien, depuis une semaine, la mèche sur son oreille est grise, ils vieilliront ensemble, amis jusqu’au bout.

Les doigts dans sa poche tripotent la plaque de bonbons à la nicotine, en explorent les alvéoles vides, il entre dans une pharmacie. Patience, tous les postes du comptoir sont occupés et trois personnes font la queue devant lui. Dans une file voisine, une fillette très mignonne, coquine blonde dans une poussette, le regarde comme font les tout petits, avec des yeux clairs sans intention, prêts à tout, en retour il lui fait des mimiques gentilles. Le couple à côté d’elle parlemente avec la pharmacienne, oh mais ces parents-là sont noirs ! Couple à peau noire, enfant à peau blanche, adoptée ? Il est surpris de sa surprise, vérifie que l’inverse lui semble banal. Ont-ils fait un vœu, n’importe quel enfant, vite, même un pâle ? Ont-ils recueilli la fille d’amis disparus ? Il hésite, il va les suivre dans la rue, non, les aborder là, oui, c’est mieux - mais n’est-ce pas honteux de demander des choses comme ça ? - son pied s’avance vers eux quand un grand-père blanc se détache du comptoir et part avec la poussette. Ouf, il ne s’est pas ennuyé du tout et a évité un grand ridicule.

N’empêche, la question reste entière.

Il passe chez lui les heures qui restent, à changer de place les meubles du salon, pour finalement tout remettre comme c’était. Il les hait maintenant, les tapis élimés, la peinture ruinée, le canapé défoncé et les fauteuils. Quand un rare visiteur prend un ressort dans les fesses, ça ne le fait plus rire, il voudrait mettre la main sur une grosse liasse et tout refaire à neuf. Même son acharnement au ménage (pauvre, mais propre, dit sa mère) n’arrive plus à donner le change, cette pièce est définitivement misérable. Une araignée captive dont on démolit la toile la refait trois fois, avec une égale minutie. Si on s’acharne, elle construit une toile de plus en plus bâclée, irrégulière, lâche, jusqu’à mourir de faim pendue aux fils qui ne retiennent plus la moindre proie. Il voudrait se débarrasser des images, de cette étude arachnéenne suspecte, ce sont les nazis qui l’ont menée et ça le gêne d’avoir retenu tout ça, autant que de l’avoir appris par un documentaire télévisé, qu’il a regardé tard le soir en mangeant une tablette entière de chocolat aux noisettes, sa drogue numéro deux.

Chez Sandrine et Pierrot, il y a de l’ambiance. On épingle sur son pull un badge fait maison avec les mots : « un nouveau copain ». Les autres macarons disent « ta femme, Véronique », « ton vieux pote Pierrot », « ta meilleure amie, Sandrine », et tous attendent en piquant des rires excessifs l’arrivée de l’absent, qui disparaît trop souvent, trop longtemps et trop loin parce qu’il travaille dans la grande distribution de pâtes. Quand le fameux Serge entre enfin, la soirée a dépassé son point culminant, mais la rigolade continue sur sa lancée. Lui est de plus en plus crispé, ça doit se voir, à plusieurs reprises il s’échappe dans la penderie, quand il étouffe entre les housses des manteaux d’hiver il s’en extirpe les joues tomate et retrouve les autres en faisant tout mal, même la façon dont il tient son verre n’est pas la bonne. Il a hâte de les laisser et pense que cette nuit, 1. : s’il s’endort, 2. : s’il se réveille, il essaiera avant de quitter le lit de fixer sous ses paupières la scène interrompue du rêve.

À son premier réveil de 2 heures du matin, c’est ce qu’il fait, repérant bien tous les éléments, à gauche la lampe au socle alu carré, la voiture miniature en marche arrière sur les dessins géants du tapis. Il se lève alors en retendant soigneusement le drap du dessus pour retrouver la même température et arpente l’appartement en croquant une pomme par gros morceaux. Quand il referme les yeux dans son lit, quelle déception, la scène est toute gondolée, la lampe brille péniblement dans le coin opposé, la voiture a grandi et les motifs du tapis sont flous. Le cerveau donc ne produit pas de laque, en déduit-il pour ne pas perdre la face.

Voilà. Il pense qu’il n’ira pas plus loin. Il repose son stylo. Il avait prévu de conclure son autoportrait par cette phrase : « Hé, lecteurs, vous voulez savoir ce que c’est, mon rêve ? C’est de me sentir réel. » Mais tout lui a échappé, embardée après embardée, et il se dit qu’il n’aurait pas dû mettre pour écrire ce pull qui gratte et qui l’empêche de se concentrer.

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Publiée dans Vacarme 19, , pp. 83-85.