au square - le Collectif de soutien aux exilés du 10ème arrdt de Paris

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hiver 2002-2003 : parfois venus de Sangatte ou du Calaisis, des irakiens, des afghans et des iraniens se retrouvent dans un square de Paris. Un collectif de soutien, créé autour d’eux et avec eux, met en place un dispositif ou les questions stratégiques croisent les problèmes singuliers. récit.

Ils ont une vingtaine d’années - certains d’entre eux sont mineurs. Ce sont des jeunes hommes ; il n’y a pas de femmes seules parmi eux, et les quelques familles qui rejoindront le groupe par la suite suivront rapidement d’autres voies. Le square Alban-Satragne, petit havre de verdure sur le boulevard Magenta à Paris, à mi-chemin des gares de l’Est et du Nord, est leur Q.G. Irakiens, Afghans, Iraniens, ils ont échoué là, renseignés par des rencontres de hasard : on leur a dit qu’ils trouveraient dans ce square des compatriotes.

Un soir de mars 2003, à la tombée de la nuit, nous sommes une quinzaine, militants associatifs ou politiques, à aller à leur rencontre aux abords des deux gares. Cette « maraude », organisée avec le concours d’interprètes en kurde et persan, est le point de départ de la création du « Collectif de soutien aux exilés du 10ème arrondissement de Paris » [1]. Nous découvrons ces jeunes gens, ce soir-là majoritairement des Kurdes d’Irak, sommes conduits à l’un des lieux, un chantier de démolition derrière une palissade de tôle, qui sert d’abri pour la nuit à une quarantaine d’entre eux. Avides de contacts avec des Français, parlant tous à la fois, ils disent fiévreusement qui ils sont, quels problèmes ils rencontrent. Nous promettons de revenir. L’histoire du tout jeune collectif qui est né dans les jours suivants, tout de suite, mêle aventure humaine, rencontres, découvertes, et lutte militante. Six mois après sa création, le collectif -exilés et soutiens - a emmagasiné, au fil de péripéties diverses, de réunions de travail, d’actions collectives, mais aussi de fêtes, des éléments qui peuvent contribuer à la réflexion de tous ceux qui s’intéressent à l’accueil des réfugiés en Europe. Des questions autant que des réponses.

Itinéraires

Dans les premiers temps, nous -les soutiens- avons cherché à savoir quels étaient les itinéraires et les intentions des exilés que nous découvrions. Nous faisions diverses hypothèses : ils étaient peut-être tous passés par Sangatte ou Calais, voulaient peut-être tous se rendre en Angleterre. Que savaient-ils du droit d’asile en France ? Et des réformes sur l’asile en Grande-Bretagne ? Des risques de renvoi pour les Afghans, depuis la fin de la guerre en Afghanistan, et bientôt pour les Irakiens ?

Au début, si plusieurs exilés exprimaient en effet clairement le désir de passer outre-Manche, et parlaient des difficultés pour y parvenir, la plupart disaient ne pas être fixés sur leur destination finale : demander l’asile en France ? Ils évoquaient surtout leur indignation d’être aussi peu ou mal accueillis, et laissaient entendre combien leur paraissait incongru de demander l’asile à un pays qui vous maltraite, ou vous ignore.

Sur leurs itinéraires jusqu’à Paris, ils donnaient des indications qui se sont révélées par la suite, quand ils eurent mieux compris qui nous étions et surent qu’ils pouvaient nous faire confiance, amputées de plusieurs mois et de nombreuses étapes. Ils racontaient pour la plupart être passés quasi directement, en camion et bateau, par la Turquie, ou par l’Iran puis la Turquie, la Grèce, l’Italie. Maintenant nous connaissons mieux leurs périples : pour certains, par exemple, des mois en Turquie, pour y gagner de quoi financer le passage vers le reste de l’Europe, ou la détention dans des camps en Grèce. Certains ont séjourné plusieurs mois en Allemagne, en Italie, ou ailleurs, parfois y ont déposé des demandes d’asile. Beaucoup ont été refoulés d’un pays, ou ont fait l’objet de demandes de réadmission d’un pays à l’autre [2].

L’analyse qui a pu être faite pour Sangatte [3]. vaut toujours ici : les politiques, ou plutôt les non-politiques d’accueil des demandeurs d’asile dans tous les pays d’Europe consistent à se « refiler », comme des patates chaudes, des jeunes gens qui, du coup, errent dans tout le territoire européen. Le gâchis humain (économique aussi, évidemment) d’une telle situation est flagrant. Mais nul ne s’occupe de le mesurer.

Où veulent vraiment aller ces jeunes hommes ? Quel est le pays qui a représenté pour eux, dans les rêves qui les ont conduits sur les routes de l’exil, l’idéal ? Bien sûr, il y a ceux qui veulent aller rejoindre des proches (en Grande-Bretagne, Allemagne, Norvège, Suède, aux Pays-Bas ...). Mais les autres ? L’expérience du collectif confirme aujourd’hui que si la Grande-Bretagne est -parce qu’il semble plus facile d’y travailler au noir qu’ailleurs - une destination prisée, les exilés peuvent viser tout autant n’importe quel pays susceptible de présenter les mêmes atouts.

Une chose, en revanche, semble importante aux yeux de la plupart : ils tiennent à séjourner dans une grande ville. Plusieurs avaient obtenu, avant leur arrivée à Paris, un hébergement en CADA [4]. le plus souvent parce qu’ils s’étaient trouvés dans le Pas-de-Calais, en route pour l’Angleterre, et qu’il leur a été proposé, selon la politique instaurée dans la région après la fermeture du camp de Sangatte, de demander l’asile en France, à la condition qu’ils acceptent d’être hébergés hors du département. Ils ont ainsi été envoyés en Touraine, en Moselle, ou dans l’Eure. Ils racontent qu’ils avaient là en effet un toit et de quoi manger, mais que la perspective de rester des mois sans activité, loin de tout, parfois dans un foyer pour SDF, et privés de la compagnie de personnes à qui parler, leur a vite paru insupportable. Dormir dehors et affronter le froid, la pluie, et la faim, mais dans une grande ville, leur semble préférable. Un jeune Irakien avait eu la chance de se voir offrir par un couple en province une chambre, de l’argent de poche, une formation, et même un scooter. Il a préféré rejoindre le square Alban-Satragne et les vicissitudes de la vie à la rue. « Ce que je suis venu chercher en Europe, ce n’est pas ce confort, c’est la modernité », dit-il.

Côtoyer « la modernité » : voilà l’expression d’un rêve d’une autre épaisseur que les sempiternelles dénonciations, autour de la problématique du droit d’asile, des « faux » demandeurs d’asile utilisant ce droit sacré comme un sésame pour l’Europe alors qu’ils ne sont en réalité que de (vulgaires) migrants économiques. Si plusieurs des exilés du collectif sont partis pour fuir des persécutions ou par crainte d’en subir, et en cela relèvent sans discussion de la convention de Genève, ils représentent plutôt une minorité parmi ceux que nous avons vus passer dans le 10ème, depuis mars : Irakiens ayant des proches membres du parti Baas, Kurdes d’Irak ou d’Iran contraints à l’exode parce que mêlés aux rivalités politiques au Kurdistan, Afghans victimes des Talibans, etc. Beaucoup, en revanche, sont des Afghans partis avant l’intervention américaine ou depuis, parce que leur région reste toujours troublée, des Kurdes inquiets de l’instabilité politique, et donc économique, de leur pays. Ils n’ont connu ni emprisonnement ni torture, n’ont pas directement souffert de la dictature ou des conflits politiques ou militaires, et n’ont pas lieu de se sentir personnellement menacés. Nombreux sont les exilés du collectif du 10ème qui travaillaient chez eux, ou auraient la possibilité d’y travailler, et de vivre, souvent plutôt bien, de leur travail. La soif qui les a saisis semble n’être ni un besoin de protection au sens fort du terme, ni le simple désir d’un mieux-être matériel. Ils veulent vivre en Occident - d’ailleurs pour un temps indéterminé - parce que l’Occident est dans leurs têtes une terre de liberté, de paix, de démocratie, d’abondance, d’instruction, de services qui fonctionnent, de lumières... Peut-être simplement comme un monde où tout n’est pas désespérant.

Au hasard des échanges que nous avons avec eux, et parfois très furtivement, l’un glisse qu’il a décidé de quitter l’Iran « parce qu’il en avait assez de ne pouvoir se promener dans les rues en tenant la main de son amie ». Un autre qu’il est d’abord allé en Grèce, où, grâce aux Églises orthodoxes, il a moins souffert de la faim que depuis qu’il est à Paris, mais ce qu’il voulait, c’est « aller dans un pays où les villes sont propres ». Un Afghan raconte : « je regardais tout le temps des images à la télévision sur l’Europe, je me suis dit que je voulais au moins voir comment c’était ». Un jeune Kurde dit : « ici, tout marche, le métro, la poste, les cabines téléphoniques ». Et un autre : « je trouvais que les gens en France étaient beaux ! »...

Qu’il s’agisse des Irakiens, des Iraniens ou des Afghans, le projet au moment du départ est de travailler dans un pays sûr, éventuellement de bénéficier d’une formation, d’envoyer de l’argent à leurs proches restés au pays. Difficile de dire combien souhaitent rentrer au bout de quelques années, si la situation du pays le leur permet, avec le petit pécule ainsi constitué, et combien songent à un exil plus durable. Leur âge, les conditions de leur voyage et de leur séjour actuel en Europe ne leur permettent sans doute pas de le savoir eux-mêmes. En tout état de cause, le coût du voyage (qu’il ait donné lieu ou non au paiement de passeurs) et l’espoir mis en eux par les proches qu’ils ont laissés exigent qu’ils restent en Europe au moins le temps de gagner de quoi récupérer l’investissement de départ, souvent consenti par tout un groupe familial, et davantage : l’aventure, longue et difficile, ne peut pas avoir été entreprise pour rien.

Quelle stratégie pour quel soutien ?

Un des premiers sujets de préoccupation des soutiens membres du collectif a été la situation juridique des exilés. La plupart n’ont aucun papier, même pas de passeports : certains les ont détruits, d’autres les ont perdus, ou on les leur a confisqués. La police surveille les lieux où ils stationnent, leur interdit parfois l’accès aux trains pour Calais en gare du Nord, mais ferme les yeux sur les endroits où ils dorment et ceux où ils passent la journée. Elle se contente d’identifier au fur et à mesure les nouveaux arrivants. De temps à autre, une brigade, sur demande des R.G., en interpelle une poignée, et les libère au bout de quelques heures, après avoir notifié quelques arrêtés de reconduite à la frontière (APRF), selon des critères mystérieux.

Selon les semaines, nous voyons arriver des personnes à qui ont été délivrés toutes sortes de documents : APRF non exécutés, assignations à résidence, sauf-conduits pour quelques jours, injonctions à quitter le territoire, demandes de réadmission en France... Certains ont entamé des démarches de demande d’asile en France. En témoignent des certificats de dépôt à l’OFPRA, des récépissés, des autorisations provisoires de séjour (APS), en cours de validité ou non, des attestations de domiciliation (à Paris ou ailleurs). Plusieurs pensent l’avoir demandé quelque part en France, éventuellement lors d’un placement en rétention, mais ils n’en ont gardé aucune trace, ignorent tout de l’état d’avancement de leur dossier. De toute façon, ils ont rompu le contact avec l’association ou le CADA dont l’adresse figure sur leur APS ; d’éventuels courriers de l’OFPRA n’ont pu ou ne pourront leur parvenir et, dormant à la rue, ils sont dans l’incapacité de fournir une adresse postale s’ils ne trouvent pas un organisme acceptant de les domicilier.

Très vite, il est apparu clairement qu’il était hors de question d’accompagner chacun dans tous les problèmes administratifs repérés. Nous ne le pouvions pas, faute de forces et de temps, et les rares fois où nous l’avons fait, c’était pour nous saisir de leurs cas dans le but d’une dénonciation politique. Ainsi, nous avons accompagné de petits groupes d’exilés au service de réception des étrangers de la préfecture afin de montrer que les choses peuvent se passer tout autrement qu’elles ne se passent quand ils s’y rendent seuls, ou de lancer des actions en justice pour protester contre les refus d’accueil constatés.

Entre aider concrètement - pour aider - et mener une lutte politique à travers des situations individuelles, la ligne de démarcation est floue. Il n’est pas simple non plus d’expliquer à des exilés qui n’ont pas forcément le désir de se battre autrement que pour eux-mêmes que non, nous n’allons pas prendre rendez-vous avec la préfecture pour tous. Et c’est d’autant plus difficile que les intéressés viennent de pays où les relations avec les autorités et les administrations se déroulent tout autrement qu’en France. Certains continuent à penser que nous devons être payés par l’État pour ce que nous faisons, d’autres découvrent, avec un intérêt croissant, les règles du jeu dans un pays démocratique, s’étonnent de ce qui leur paraît être de l’audace, et aussi de notre impuissance.

Si, sur les aspects juridiques et administratifs, le consensus a pu être trouvé parmi les organisations de soutien, sur d’autres aspects, les débats au sein du collectif ont été bien plus difficiles. Pour les exilés, en effet, les préoccupations premières sont d’ordre humanitaire : où dormir, d’abord ? Et puis comment manger, se laver, s’habiller, se faire soigner ? Nous avons décidé de réclamer des pouvoirs publics qu’ils répondent à ces besoins matériels, en premier lieu pour que soient trouvées en urgence des solutions d’hébergement à la hauteur de la situation.

Hébergement

Le chapitre de l’hébergement est un chapitre clef de l’histoire de ces six mois d’existence du collectif, et il nous a permis de dégager quelques enseignements précieux.

Bien sûr, nous faisons pression pour ces quelques dizaines d’exilés du 10ème à Paris en connaissant parfaitement le contexte : des milliers de personnes à la rue en France, pénurie de places en foyers et centres d’hébergement, et, concernant les demandeurs d’asile, un dispositif d’accueil et d’héber
gement spécialisé incapable depuis plusieurs années de répondre à la demande. Selon la Coordination française pour le Droit d’Asile (CFDA), il manquerait 15 000 places en CADA. Le finan
cement de chambres d’hôtel pallie partiellement ces carences, mais ce type d’hébergement prive de fait les demandeurs d’asile d’accompagnement social et juridique.

Le contexte est aussi celui de l’après-Sangatte : le camp ouvert près de Calais reste dans les esprits des décideurs politiques comme un traumatisme. Tout élu confronté à un afflux, même modéré, d’exilés cherche avant tout à ne pas reproduire la situation créée à Sangatte : on a dit et écrit qu’ouvrir ce camp avait été une erreur, avait créé un appel d’air. Au sein du collectif lui-même, d’ailleurs, ce malaise est perceptible, et régulièrement est revenue la question : voulons-nous un nouveau Sangatte ? L’association France Terre d’Asile (FTDA), dans un rapport qui lui a été commandé par la DASS de Paris, note ainsi : « la DASS de Paris souhaite que ceux d’entre eux qui ont fait le choix d’entamer une procédure de demande d’asile en France puissent être pris en charge en priorité par le Dispositif national d’accueil sur des places « isolées ». Une telle solution aurait le mérite d’éviter, à l’instar du dispositif mis en place dans le Pas-de-Calais, le regroupement de ces populations sur l’agglomération parisienne où elles sont susceptibles d’être encadrées voire désinformées par des réseaux mafieux. »

Disperser, donc. Réserver l’offre d’hébergement aux seuls demandeurs d’asile, en les isolant, pour les protéger - argue FTDA - des réseaux de passeurs. On peut penser qu’il s’agit aussi, et peut-être surtout, pour les pouvoirs publics, de rendre le phénomène moins visible. Peut-être y a-t-il également un désir caché de couper les exilés de leurs soutiens, ruiner leurs efforts pour se constituer en collectif.

Cependant, les exilés du collectif, eux, sauf rares exceptions, et même lorsqu’ils veulent rester en France, sont réticents, voire franchement hostiles à l’idée d’un hébergement ailleurs qu’à Paris ou dans ses environs immédiats. Nous avons décidé de faire bon droit à cette revendication, bien qu’elle consiste en la demande d’un régime dérogatoire par rapport à l’ensemble des demandeurs d’asile ; c’était donc, finalement, une décision illogique. Mais cette dispersion fait fi de la réalité de leur condition : leur besoin d’échanger dans leurs langues, de s’entraider. Et nous sentons bien toute la fragilité de la demande d’asile en France pour beaucoup d’entre eux.

Nous avons multiplié les actions et interpellations des pouvoirs publics. C’est finalement suite à une manifestation, en mai 2003, devant le ministère des Affaires sociales et à une discussion avec un conseiller du ministre qu’a été décidée l’ouverture d’une ligne budgétaire pour l’hébergement en hôtel des exilés du 10ème. À ce moment-là, le groupe des exilés était au nombre d’une centaine environ. Assez vite, tous ont été hébergés, dans différents hôtels parisiens d’abord, puis peu à peu (les placements étant décidés et renouvelés chaque semaine) dans un seul : un hôtel ETAP à Aubervilliers.

L’effet a été quasi immédiat : les manifestations d’intention de demander l’asile en France se sont multipliées. Nombre des exilés qui, quelques semaines auparavant, exprimaient leurs doutes sur l’intérêt pour eux d’entreprendre une telle démarche, disaient vouloir réfléchir encore, se sont mis à nous demander de les y aider. Ainsi, l’expérience du collectif est une illustration éclatante de ce fait : lorsque les conditions d’accueil s’améliorent dans un pays, en l’occurrence la France, les exilés envisagent de s’y installer. C’est bien sûr un démenti clair de tous les propos qui avaient été tenus à propos des « réfugiés » de Sangatte, présentés comme des migrants déterminés à aller en Angleterre et nulle part ailleurs, et aucunement intéressés à demander l’asile en France.

Las, le placement de plus de cent personnes dans un même hôtel commercial n’est pas une mince affaire ! Le groupe « exilés du 10ème » est de taille variable : au fil des semaines, certains s’absentent, des nouveaux arrivent. Les exilés jouissant d’une chambre ont fait profiter de l’aubaine d’autres exilés. Le directeur de l’établissement voyait passer des têtes différentes chaque soir, certaines chambres étaient occupées au-delà de leur capacité normale. Au bout d’un mois environ, l’hôtel a refusé de continuer à loger les exilés dans ces conditions. Le collectif a dû se mettre en quête d’autres hôtels et, en attendant, des dizaines de personnes ont retrouvé la rue... et leurs doutes sur une France terre d’asile. Le collectif a connu à ce moment-là une relative hémorragie : à nouveau certains sont partis sous d’autres cieux.

Les pouvoirs publics ont alors profité de cette mésaventure pour décider de réduire le financement accordé. D’une centaine de personnes « hébergeables », ils sont passé à quarante maximum. Du coup, le collectif s’est trouvé dans l’obligation de « gérer la pénurie ». Les exilés ont commencé à se plaindre d’injustices : pourquoi tel d’entre eux avait une chambre et pas tel autre ? Lors d’une de nos réunions hebdomadaires, les soutiens ont demandé aux exilés de fixer des règles pour l’attribution des places disponibles. Les exilés ont décidé qu’en priorité devaient être hébergés ceux qui étaient désireux de s’installer en France, les demandeurs d’asile, ainsi que les mineurs [5], et les personnes souffrant de problèmes de santé.

Aujourd’hui, rappelant le contexte actuel de saturation de l’hébergement des demandeurs d’asile à Paris [6], les responsables de la DASS de Paris, tout en admettant volontiers que de bonnes conditions d’accueil permettent de stabiliser les personnes dans leur demande d’asile, et que le numerus clausus de 40 lits ne correspond pas à la réalité des besoins, laissent le collectif face à un avenir incertain. Et face à l’obligation de relancer la lutte. Les exilés du collectif découvrent que l’accueil qui leur est fait ne devient effectif, d’ailleurs chichement, que sous la pression répétée de citoyens que l’inhospitalité d’un pays comme la France scandalise, et certains comprennent qu’il leur revient à eux aussi de s’emparer des armes que les démocraties permettent de prendre. Les mêmes qui, il y a quelques semaines, manifestaient de l’incrédulité lorsque nous évoquions la probabilité de renvois en Afghanistan et bientôt en Irak commencent à nous demander quels sont les risques pour eux d’actions militantes...

Dans le square Alban-Satragne, redevenu un dortoir à ciel ouvert, et dans les rues voisines, de jeunes hommes, sur les routes depuis des mois en quête d’une Europe qui les a fait rêver, sont fondés à s’interroger sur « la modernité ». Et sur la barbarie des États modernes.

Notes

[1Participent aux actions du collectif les organisations suivantes : Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie, (ACORT), Agir dans le 10ème, Amnesty International, Attac 9/10, France Libertés, GISTI, LCR 10, LDH, Malakurd (Maison de la communauté kurde), Maison de Jeunesse, Médecins du Monde, PCF 10ème , Secours catholique, Sud-PTT, Les Verts 10ème.
Contact : exiles10@rezo.net

[2En vertu d’accords qui permettent à un pays de renvoyer un migrant en situation irrégulière vers le pays d’origine, ou par celui où il a transité.

[4CADA : Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile.

[5La place manque ici pour traiter de la situation des mineurs isolés rencontrés parmi les exilés du 10ème. Les lecteurs que cette question intéresse peuvent se mettre en contact avec le Collectif.

[6Un plan « 5 000 places nouvelles en CADA », toutes hors de Paris, vient d’être lancé par le gouvernement. 5 000 alors qu’il en manque 15 000.

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 112-116.