Vacarme 33 / loin d’Okinawa

la mémoire de la terre

par

État de siège à l’Université d’Okinawa, après qu’un hélicoptère militaire américain s’est écrasé sur le campus. Dans la brèche ouverte par l’accident, les fantômes d’Okinawa s’immiscent et demandent des comptes.
Ce vieillard aux cheveux blancs aperçu dans l’ombre de la narratrice, est-ce
son père disparu ? Où l’un de ceux qui se donnèrent la mort en 1945 dans l’île de Tokashiki, revenu sur les lieux au moment de la querelle historiographique et juridique sur la responsabilité de l’armée japonaise dans les « suicides collectifs » à Okinawa ?

Le 13 août 2004, à un peu plus de deux heures de l’après-midi, un hélicoptère CH-53D de l’armée américaine a heurté de plein fouet le bâtiment principal de l’Université internationale d’Okinawa, où je travaille, et a pris flamme. « Miraculeusement », il n’y eut ni mort ni blessé au sein de l’université ou dans le voisinage. Les problèmes, pourtant, ne faisaient que commencer.

Un sentier sépare l’université de la base militaire américaine de Futenma. Les soldats du corps des marines, arrivés sur les lieux en franchissant la clôture de la base, eurent tôt fait de bloquer le bâtiment sinistré et les routes environnantes, et d’expulser par la force non seulement le recteur, les professeurs et les étudiants, mais aussi la police préfectorale et les sapeurs-pompiers. Les protestations du personnel, des journalistes, du maire arrivé en hâte, ou encore de la population locale, furent totalement ignorées ; tous furent éconduits comme des enfants. Équipés de fusils anti-émeute, les soldats américains nous menacèrent silencieusement. Qu’une armée prenne ainsi possession d’un terrain privé à l’intérieur du territoire japonais, qui plus est une université, voilà qui relève des méthodes employées en période d’occupation. L’un de mes collègues a exprimé l’humiliation ressentie par ces mots : nous étions traités « comme de la vermine ».

La situation d’exception a duré sept jours, comme si l’université tout entière était en état de siège [1]. Lorsque le cours du temps quotidien est brutalement sectionné, le passé resurgit sans cohérence ; la « mémoire de la terre », profondément ensevelie, s’élève lentement et fait face à des bribes de souvenirs personnels. La mort de mon père par exemple ; ou tel évènement étrange survenu dix-sept ans plus tôt lors des vacances d’été ; ou encore la vision, soixante ans auparavant, de 1 300 bâtiments de guerre et 183 000 soldats américains encerclant ces petites îles, emplissant l’horizon de noir.

1989 / Île principale d’Okinawa

En avril 1989, j’ai pris mon poste à l’Université internationale d’Okinawa. Cette année m’est également mémorable pour une autre raison : la mort accidentelle de mon père, âgé de 74 ans, dont la responsabilité m’incombe. Alors que nous nous quittions et qu’il s’apprêtait à enfourcher son vélo, je lui recommandai de mettre un manteau noir de fabrication allemande au duvet épais plutôt que sa vieille veste usée. Il gagnait tant en prestance quand il enfilait ce manteau ! Mon père est mort noyé en tombant de plusieurs mètres dans une rivière alors qu’il pédalait le long de la berge. Le lourd manteau de plus de cinq kilos a entravé ses mouvements et s’est imbibé d’une grande quantité d’eau. Peu à peu, après les funérailles, j’ai compris que ma fierté mal placée et mon attachement aux apparences lui avaient coûté la vie.

La même année, on prononça le premier verdict du procès en troisième instance autour des manuels scolaires [2]. Ce procès avait été intenté par l’historien Saburô Ienaga : considérant comme anticonstitutionnel le système d’évaluation des manuels d’histoire par le ministère de l’Éducation nationale, il avait pris l’État à partie. Le ministère avait en effet émis un avis de rectification, notamment sur les récits — peu complaisants à l’égard de l’armée nipponne — du « massacre de Nankin », des « viols perpétrés par l’armée japonaise », et « des résistances de civils coréens lors de la guerre sino-japonaise ». Pour ce qui est d’Okinawa, le litige touchait aux descriptions de « suicides collectifs » d’insulaires qui avaient eu lieu dans l’archipel des Kerama. Je saisis l’occasion offerte par le procès et commençai à me renseigner sur la bataille d’Okinawa, et en particulier sur ces « suicides collectifs ».

Il y a sur l’île de Tokashiki des bâtiments publics que l’université utilise régulièrement. L’année suivante, on décida que le camp du séminaire d’été s’y déroulerait. Je proposai qu’il soit consacré à une simulation de procès, en utilisant comme support le recueil d’archives judiciaires paru au mois de décembre précédent, intitulé La bataille d’Okinawa jugée. Chacun des vingt-sept étudiants participant au séminaire s’engagea vigoureusement dans les préparatifs ; mais, à ce stade, j’étais la seule à n’avoir pas encore réalisé à quel point l’entreprise était téméraire.

1945/ Îles Kerama

Le 26 mars 1945, l’armée américaine lança le débarquement de ses troupes sur l’archipel des Kerama, à l’ouest de l’île principale d’Okinawa. 183 000 soldats répartis dans près de 4 000 navires affluèrent de toutes les zones du Pacifique. Côté japonais, face à ce prodigieux rassemblement, il ne restait plus à Tokashiki que 104 soldats de l’unité 3 des Troupes Volontaires de la Marine, placée sous la direction du capitaine Yoshitsugu Akamatsu, 216 fantassins de réserve du Troisième Bataillon, et 70 membres de la milice de Défense locale — soit tout au plus 400 hommes. Leurs armes, une dizaine de fusils-mitrailleurs, de simples revolvers, sabres et grenades, étaient sans commune mesure avec la force de frappe des troupes américaines.

Pour les populations îliennes, le caractère secret des postes militaires des îles Kerama aggrava l’horreur. Toute fuite d’information vers le camp adverse était redoutée ; l’évacuation des populations, ou l’éventualité de leur mise en captivité par l’ennemi, ne furent même pas envisagées. On mesure là la cruauté de la « Directive à l’usage des citoyens » présentée aux populations d’Okinawa l’année précédente, qui stipulait « l’unité dans la vie comme dans la mort du peuple et de l’armée ».

Le 20 mars, juste avant le débarquement des troupes américaines, les officiers de l’armée réunirent les jeunes et les fonctionnaires à la mairie de Tokashiki et firent distribuer deux grenades à chacun, en précisant que la première était destinée à l’ennemi, la seconde à se donner la mort. Les populations îliennes, mais aussi les conscrits de force coréens et les « femmes de réconfort affiliées à l’armée », après avoir été employés sans vergogne, qui pour préparer les vivres, qui pour creuser tranchées et tunnels, qui pour assumer divers services sexuels, furent soit simplement éliminés, soit invités ou forcés au suicide : il fallait éviter toute fuite du secret militaire.

Le jour qui suivit le débarquement, le 28 mars, les « suicides collectifs » commencèrent dans l’île brûlée à nu. Mais beaucoup de grenades n’explosèrent pas. Dans la plus grande confusion, les survivants durent avoir recours, pour donner la mort aux leurs, à toutes sortes de méthodes : sectionner les poignets ou la carotide à l’aide de rasoirs et faucilles, étrangler à l’aide de cordes, frapper la tête à l’aide de pierres et bâtons.

1990/ Île deTokashiki

Partie dans la matinée de Tomarin, la vedette avançait en fendant les vagues, traînant un sillage d’écume fraîche. La silhouette magnifique de l’île approchant, les nombreux escarpements laissaient entrevoir les têtes de chèvres retournées à la vie sauvage. Lorsque nous descendîmes du bateau, l’un des étudiants qui marchaient derrière moi me dit à voix basse : « On voit un vieillard aux cheveux blancs dans votre dos ! » Les conversations des gens d’Okinawa sont souvent hantées par des histoires d’esprits. L’image de mon père m’apparut soudain, mais sur le coup, je ris et n’y prêtai pas la moindre attention.

La simulation de procès de l’après-midi s’ouvrit par une reconstitution des trois jours, du débarquement de l’armée américaine aux « suicides ». Le ministère de l’Éducation nationale avait exigé la rectification des descriptions de « contrainte au suicide collectif », arguant la « différence de nature entre les meurtres perpétrés directement de la main de soldats et ceux qui ne l’étaient pas ». Le débat s’était resserré sur la question de l’existence d’« ordres de l’armée » : l’État ne retenait que l’absence d’« ordre direct », tandis que la partie plaignante soutenait la thèse de la « mort sous contrainte de l’armée ».

Les étudiants se séparèrent en deux groupes : partie plaignante et défense. Nombre d’entre eux étaient originaires des environs et rechignaient à se retrouver dans le camp de l’État : il faut du courage pour prendre la défense de l’armée japonaise sur ces terres.

Où pouvait bien se trouver la vérité sur cette « affaire des morts collectives », au cours de laquelle 263 habitants s’étaient massacrés entre eux à l’aide de faucilles et de hachettes ? Était-ce là un meurtre cruel de la population insulaire par l’armée ? Le fruit du lavage de cerveaux découlant de « l’éducation des citoyens de l’Empire » de l’époque ? Le résultat d’une panique générale occasionnée par la confusion de la bataille et l’inextricable enchevêtrement d’informations ? Contrainte et consentement, bourreaux et victimes, tous les fils s’entremêlent.

Le débat tournait en rond, dominé par l’émotion. Le groupe de l’accusation s’acharnait violemment sur la défense en critiquant avec ardeur la cruauté de l’armée japonaise. Cela prit peu à peu l’aspect d’un lynchage émotionnel. Légèrement irritée et voulant rétablir l’équilibre, je commençai à prendre la défense des accusés. « Vous devez tout d’abord saisir les relations entre les faits, et vous contenir émotionnellement ». Je poursuivis : la probabilité que l’officier Akamatsu ait donné de lui-même l’ordre de « suicide collectif » n’était-elle pas faible ? Ce que l’on pouvait saisir en lisant son journal de camp, c’était surtout l’inexpérience d’un capitaine de 25 ans qui fait son possible pour diriger ses troupes en déroute, ainsi que son indifférence, non ses intentions meurtrières, envers les habitants.

Ce « renfort » inespéré raviva la défense, qui passa à la contre-attaque. La sommation de se rendre sur les lieux des « suicides collectifs » avait été donnée par des policiers et des adjoints au maire, et les grenades apportées par des membres de la milice locale. Aucune trace d’ordre militaire ; plutôt du lavage de cerveaux (« n’essuyez pas l’infamie d’être fait prisonnier vivant »), des rumeurs et la terreur provoquée par l’imminence de l’attaque.

La défense acculée passa de l’embarras à l’angoisse. Des individus de même sang se seraient sauvagement entretués sans y avoir été forcés ? L’identification excessive des étudiants à leur rôle était un dangereux présage, et aucun d’entre eux ne semblait en mesure d’arrêter le jeu avant d’avoir profondément meurtri l’adversaire. J’étais moi-même incapable de me libérer de la force magnétique de ce moment.

Ce fut presque simultanément qu’un plumier tomba par terre et qu’un étudiant cria : « Il y a quelqu’un ici ! » Plusieurs étudiants poussèrent des hurlements. Sans que je m’en rende compte, tous s’étaient insensiblement déplacés vers le mur opposé. La vision des morts revenant pour châtier les impudents qui tentaient de juger de leur fin sur les lieux mêmes des « suicides collectifs » nous terrorisa. J’interrompis aussitôt la simulation et dispersai l’assemblée.

2005/ Île principale d’Okinawa

Le 20 mai dernier, une délégation du Comité Libéral de Recherches Historiques est venue dans la préfecture d’Okinawa et s’est rendue dans les deux îles de Zamami et Tokashiki. Ce comité, soucieux du respect et de l’image de l’Histoire du Japon et de ses anciens, et se fixant comme but « la réforme des aspects masochistes de l’éducation de l’Histoire moderne au Japon », a demandé la suppression dans les manuels scolaires des passages concernant « les suicides collectifs imposés par l’armée japonaise ».

Dans le cas des « suicides collectifs » de Zamami, on dispose du témoignage d’une employée de mairie au moment des faits, qui affirme qu’il n’y eut aucun ordre direct de la part du chef de troupe Umezawa. Pourtant, décliner la responsabilité de l’armée dans ces événements est un raisonnement erroné dans les termes. La particularité des officiers Akamatsu et Umezawa fut leur profonde indifférence à l’égard des « suicides collectifs » des populations, et leur totale occultation de ces faits dans leur mémoire. On peut déceler dans ce blanc, cette inexplicable amnésie, un problème dont les origines sont très profondes.

Les raisons qui ont poussé l’armée japonaise à décréter, à Okinawa plus qu’ailleurs, l’unité absolue entre soldats et populations ne se résument pas seulement aux besoins directs de protection du secret militaire et de forces de travail, de vivres et de lieux de refuge. Il y avait aussi là, sans aucun doute, l’irritation vieille d’un siècle que les Japonais, « peuple souverain » imparfait, ont continuellement ressentie face aux hommes des Ryû-Kyû, « peuple indigène ». L’attitude des officiers venus du Hondô, « royaume du Yamato », à l’égard des hommes des Ryû-Kyû a consisté à transférer sur les populations d’Okinawa les angoisses que leur avait amenées l’Occident moderne ; à l’instar des colonialistes européens, ils ont prétendu formater et civiliser les « indigènes » retardataires de la civilisation.

L’écart entre le responsable de régiment, « homme par-dessus les nuages », « Dieu de la Guerre » disposant du droit de vie et de mort sur toute existence vivante de l’île, et les simples villageois, confinés depuis toujours dans une île éloignée de tout, est certainement d’une importance difficilement mesurable de nos jours. Là où les conditions ne permettent pas de faire une sélection d’informations et de relativiser sa propre expérience, il n’existe pas de « volonté » ni de « liberté » individuelles. Sans compter l’absence de renseignements due à l’encerclement par les troupes américaines, l’ensorcellement psychologique et physique de ces îles placées sous le contrôle absolu d’une institution militaire impériale isolée, et le rapport de forces qui en découla.

Si l’on ne prend pas en compte le point de vue qui fait des meurtres des populations d’Okinawa par l’armée japonaise et des « suicides collectifs » les deux faces d’une même pièce, on ne peut rendre visible la politique de domination à l’œuvre dans l’indifférence et les « pertes de mémoire » de nombreux Japonais. La topologie des « suicides collectifs », où se mêlent inextricablement coupables et victimes, consentement et contrainte, tout en montrant telle qu’elle est la violence morale et matérielle qui forme le « corps colonial », reste le terrain le plus approprié de la lutte contre l’hégémonie de l’oubli.

De nombreux êtres, morts absurdement, errent à la recherche d’un sens parmi les vivants. Pour faire mourir chacun de ces morts, la seule voie est la prise de conscience des raisons pour lesquelles ces vies ont été gaspillées, et de quelle façon elles l’ont été. Il ne fait aucun doute que cet effort sera beaucoup plus profitable à l’humanité que celui de laver « la honte du Japon, des Japonais et de l’armée japonaise. »

Post-scriptum

Ariko Kurosawa est professeure de littérature japonaise moderne à l’Université internationale d’Okinawa.

Traduction : Charles Lamoureux et Gaspar Kuentz

Notes

[1Contrairement au souhait de la plupart des membres de l’université, le mur endommagé a été rasé. Effacement pur et simple.

[2Les manuels scolaires sont soumis à l’appréciation du ministère de l’Éducation.[[Le manuel d’histoire rédigé en 1965 par Saburô Ienaga fut rejeté par les autorités au prétexte qu’il présentait une « vision sombre de la guerre ». Réclamant la liberté académique, Ienaga perdit tous les procès intentés au ministère pendant trente ans, jusqu’à ce qu’un jugement rendu en appel par la Cour suprême en 1997 stipule que le gouvernement devait « autant que possible éviter d’intervenir dans les questions de contenus éducatifs ». Le système de sélection est pourtant toujours en vigueur. Une société pour la réforme des manuels d’histoire a même été créée en 1990, aspirant à diffuser une « vision positive de l’histoire japonaise ».

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Publiée dans Vacarme 33, , pp. 96-98.