transmettre paroles croisées

Le yiddish a-t-il un avenir ? Comme l’explique l’historienne Annette Wieviorka, deux tendances se dessinent parmi les yiddishophones français. D’un côté, ceux qui, à l’instar de Rachel Ertel, estiment qu’après la Shoah, le yiddish est devenu « la langue de l’anéantissement » et qu’il s’agit surtout d’un patrimoine à entretenir. De l’autre, ceux qui, comme Gilles Rozier, Yitzhok Niborski, Jacqueline Gluckstein ou Henri Minczeles, ne croient pas à la fatalité de la fin historique du yiddish comme langue parlée. Notre parti pris était d’aller à la rencontre des seconds. Paroles volées aux entretiens précédents.

« Car le destin du poète yiddish est désormais d’écrire dans la langue de l’anéantissement. »

Rachel Ertel

Jacqueline Gluckstein

« On a l’impression que les choses s’en vont et qu’il faut les conserver. Défendre le yiddish, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’un devoir « sacré », même si je n’aime pas le mot. Il fallait faire quelque chose, sauvegarder à tout prix. »

Gilles Rozier

« Un avenir pour le yiddish ? Cela dépend de quoi on parle. Sans faire de politique-fiction, je ne pense pas qu’il y ait un jour à nouveau 11 millions de locuteurs du yiddish dans le monde comme ce fut le cas avant 1939. Mais comme langue de culture, je pense sincèrement que le yiddish a son mot à dire. Une grande partie des Juifs se posent d’abord la question de savoir ce qu’est l’avenir du yiddish. Peut-être que lorsqu’ils auront cessé de se poser cette question, ils feront eux-mêmes quelque chose. »

Viva Apelbaum

« Enfant, il y a mille choses à apprendre : faire du vélo, nouer ses lacets, apprendre à lire... Apprendre à lire ouvre soudainement des perspectives incroyables. Plus tard, quand on grandit, il ne reste que les expériences de la vie. Apprendre le yiddish est vraiment magique comme un plaisir d’enfant... comme acquérir un langage secret qui n’est pas connu de tous. Je trouve mon compte dans cette part de secret. Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une tribu, mais de pouvoir m’exprimer dans un langage secret... un peu comme un espion. »

Jacqueline Gluckstein

« À Paris, en 1998, il n’est plus possible de parler yiddish tous les jours. C’est une idée qui me fait de la peine. J’ai toujours le sentiment que c’est un peu de ma faute... Que j’ai failli. Que quelque part, je n’ai pas fait ce qu’il fallait. C’est quelque chose que je trimballe avec moi... ce sentiment de culpabilité. »

Léa Minczeles

« Il aurait fallu une énorme volonté pour tenter de transmettre cet héritage. Nous avions vécu notre adolescence pendant la guerre. À la Libération, nous avions d’abord envie de vivre. Le yiddish n’était pas notre langue maternelle, cela n’était déjà plus naturel de parler yiddish entre nous. Peut-être aurions-nous dû parler yiddish entre nous afin que les enfants s’imprègnent très jeunes de la langue. C’est une négligence de notre part. Leurs grands-parents leur ont parlé en yiddish. Quand ils sont morts, nous n’avons pas assuré la relève. Nous avons transmis un peu de la yiddishkeit, mais n’avons pas transmis la langue. »

Henri Minczeles

« Une langue ne meurt jamais d’un coup, cela prend du temps. Je ne connais pas le destin du yiddish mais suis peut-être moins pessimiste que d’autres parce que je milite dans une association dont l’un des objectifs est l’enseignement du yiddish. Depuis quelques années, les étudiants sont de plus en plus nombreux à suivre nos cours. Je ne sais pas si cet engouement va durer, mais cela contrebalance en partie la disparition de la presse et de la littérature yiddish. Apprendre la langue permettra peut-être plus tard à certains de créer dans cette langue. »

Viva Apelbaum

« Bien sûr, j’ai envie de transmettre une part de cette culture à mes propres enfants. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre. Peut-être qu’un jour je traduirai Le Petit Prince en yiddish. Il n’en existe aucune traduction. Et pourquoi ne pas traduire d’autres livres pour enfants ? »

Jacqueline Gluckstein

« Je ne sais pas et ne veux pas savoir ce que deviendra le yiddish. Cela ne me préoccupe pas. Je sais simplement que c’est important pour moi et que je me bats pour que le yiddish existe. Je refuse de me poser des questions quant à l’avenir. On ne peut pas savoir, surtout en ce qui concerne les Juifs en général et le yiddish en particulier. »

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Publiée dans Vacarme 07, , pp. 122-123.