Vacarme 25 / chroniques

carnet italien

par

Berlin, juillet 1988 (avec Paul Sharits)

Caravage, l’Amour vainqueur.

Le luth a 7 cordes visibles sur 14, de plus en plus fines de droite à gauche. Le violon a ses 4 cordes, les crins de l’archet sont coincés sous le manche (est-ce possible ?). La musique paraît lisible. Le compas chevauche l’équerre (comme le manche du violon passe à travers l’archet). Des métaphores pour chevaucher ? Le bout du gland de l’Amour avec son ouverture est visible à la pointe du prépuce.

Plumes gris-brun, nettes mais peu détaillées. Sphère bleue étoilée. On ne peut pas dire sur quoi repose la draperie où l’Amour a sa jambe appuyée. (Toute une série d’appuis instables : bout de l’aile sur la cuisse (grand effet de l’ombre portée de cette pointe sur la peau), cuisse sur la draperie, draperie sur ?)

Emblèmes : de la royauté (sceptre passé dans une couronne), de l’art militaire (cuirasse défaite), des lettres (plume sur un cahier écrit replié, écritures illisibles), des sciences (équerre, compas), de la musique (luth, violon). La peinture est absente — absente par ses emblèmes, je veux dire.

La corde de l’arc est défaite et pend librement dans le vide.

31 janvier 92

Un rapport intelligent avec le « corps », un rapport sensuel avec l’« esprit ».

Le corps est spirituel, intelligent. L’esprit, ce qu’on appelle esprit — qu’est-ce qu’on appelle esprit ? L’esprit est aussi dans la sensualité avec laquelle on investit son corps, sa perception corporelle du monde et de soi. Je soupire, dans mon champ de vision (télévisuel) un crooner — non, c’est Patrick Sabatier, tente en vain de traire une vache. Il en a tiré un quart de litre. Les beaufs de l’assistance applaudissent. J’ai changé de chaîne : autre public. Dracula meets Gandhi. Je zappe pour voir de la chair fraîche. Je suis un ogre. Un blondinet transpire sur la 6. De plus en plus, la représentation fait le tissu de notre vie. Un rêve télévisuel, télécommunicatif. Je n’écoute pas, j’ai coupé le son. J’écoute des sonates de Reinken transcrites par Bach jouées par Richter. Je ne vis pas, ou plus, non viv’io no… deux cornets, instruments du monde des morts. Je vis avec Orphée, le non-vivant. Je non-vis ou je dé-vis.

Aix, 18-4-93

Musée Granet. Ingres, Jupiter et Thétis (presque invisible dans son accrochage actuel, sinistre et répulsif).

Plus en hauteur que dans mon souvenir — moins carré —, mais tout aussi extravagant. Le corps de Jupiter est une fois et 1/2 plus grand au moins que celui de Thétis. Les petits orteils de J. et de T. sont comme des bites de bébés. Les deux gros orteils droits se touchent (contacts : orteils - cuisses - menton). La toison de Jupiter fait crinière. L’aigle renvoie à Junon, ils sont aussi humains l’un que l’autre. Texture lisse mais large.

Dans cette salle sinistre d’état et de lumière, on a accroché l’Ossian de Duqueylar (donné par lui au musée d’Aix en 1845). Un mauvais tableau décidément, mais toujours étrange ; le côté De Chirico ne vient pas seulement de l’espace mais de la texture, le sommaire dans le lisse qui vide les corps de leur substance.

Interrompu par l’annonce de la fermeture du musée vers 11 h 45 ce dimanche. Je reprends ce même dimanche à 15 h, par ces mots écrits au soleil d’Aix printanier. Polyphonies de bruits, espace défoncé, je me rappelle du musée :

Un portrait de garçon de David. Ombres lumineuses à peine touchées sur le fond clair, magnifique texture du visage, yeux, peau, cheveux.

Une Vierge en gloire de Campin, tableau lumineux, merveilleux d’éclat et de textures.

Enlèvement d’Hélène de Piazzetta, une désinvolture de pathos théâtral, une grande esquisse en tache.

Une Mort d’Adonis de je ne sais plus qui (Italie XVIIe)(1) où le geste pathétique de Vénus aux bras écartés est répété dans les ailes de deux colombes et le vol des draperies

Tout ce qui peut se résumer dans le mot sensibilité (Cézanne est par excellence le peintre sensible)

(je reprends ma promenade vers son atelier, une colombe roucoule d’amour)

Dans l’atelier, conversation avec la caissière. On trouve au mur cette litho que Cézanne, paraît-il, aurait eu en don de Daumier : « À travers les ateliers » :

Fichtre !… Epatant !… Sapristi !… Superbe !… Ça parle !…

(litho de 6 amateurs ébahis devant une toile qu’on ne voit pas)

Jardin. L’olivier que Cézanne n’a pas voulu couper est mourant, mangé par le lierre, mais les 1ères branches font toujours des feuilles.

Le jardin dieu merci est à peine entretenu, c-à-d très bien

19 h retour rue Portalis.

Rue Suffren, cours Sainte-Catherine-de-Sienne

(ancien collège St Joseph ?)

sur la plaque un tag VIVE / LE / ROI et un autre

Sur la rive gauche de l’Arc, en amont du pont des Trois-Sautets, deux arbres inclinés à 45 et 60° au-dessus de l’eau

Au pont des Trois-Sautets, en aval rive gauche — point de vue de Cézanne ?

3 arbres penchés de la rive gauche ; l’un barre le pont

En aval aussi, à un coude, des arbres droits forment la voûte au-dessus de l’eau

I have serious doubts about life before death. (Groucho Marx, 28-6-94)

8 janvier 1996. La France politique aujourd’hui — quel triste spectacle.

Désespoir isolant d’un monde désespérant. Un jour nouveau viendra-t-il ?

J’essaie de vivre — tant que c’est encore possible — une oasis de rêve dans un désert infernal. De rêver ma vie dans une réalité de cauchemar.

Londres. 15-7-96. National Gallery.

Expo Degas, une merveille après l’autre. Mon préféré, Femme au bain, v. 1893-8, h/t, Toronto, Art Gallery. Le vrai art féministe ! les femmes à phallus US — où trop souvent le féminisme se tient sur des positions masculistes — peuvent aller se le raccrocher. Couleurs du fond (de g. à d.) : mouchetures ocre jaune, 2 verts ; jaune, mauve, vert sombre recouvert de mauve, mauve, vert et mauve, violet sombre, rose vif avec lignes rose foncé (rideau), vert et orange moucheté. Touche vivante. Tons de chair très variés, ombres rouge-brique (bras gauche, sur vert sombre). Un vrai bonheur.

21-7. Tokyo, National Museum.

Poterie chinoise Han (1er-2e siècle), glacis brun-vert. 3 pots superposés, sur le 2e quatre pots ornementaux

Petit bol à thé Song du Sud 12e-13e, noir, striures argent

2 chevaux Tang (8e s.)

un avec crinière en brosse tombant en éventail sur les yeux

l’autre avec crinière rabattue sur l’encolure gauche, tombant aussi en éventail sur les yeux (entre les oreilles)

Dans le Shinkansen de Kyoto à Nagoya, 2-8-96.

Superficiellement : je trouve les Japonais très agréables, avec des qualités décoratives, superficielles. Peut-être, à moins de vivre là, de connaître la langue, les mœurs, etc. ne peut-on juger ce qui se passe ici que superficiellement, mais les Japonais passent très bien le test de la surface. Ou bien ils sont en surface, ou elle est une façade. Peut-être les deux, ou plus : art du paravent.

Mardi 30-7, mercredi, jeudi, à Kyoto. Visite ultra-touristique des temples :

Mardi, partie est : Nanzenji, Ginkakuji, Kiyomizu. Ginkakuji (pavillon d’argent, mais jamais argenté) : jardin de sable (mer + Fuji), parcs de verdure. Kiyomizu exploite au maximum les superstitions populaires, faisant industrie de la vente des charmes (« for against disasters », 500 yen), mais la structure du bâtiment à flanc de colline avec pilotis et poutres transversales est réellement impressionnante.

Mercredi, villa impériale de Katsura, puis Fujishima me conduit dans une forêt de bambous, et me laisse visiter Ryoanji, Kinkakuji, Daitokuji. Le jardin de pierres de Ryoanji me fait penser à la Joconde (mais sans le verre, remarque Fujishima), un mystère microcosmique, pansémique-asémique (les familles se font photographier devant). Dans un des temples zen de Daitokuji, tout petit jardin intérieur de pierres, et trois rangées de clous plantés verticalement, pointes vers l’extérieur, sur un poteau dudit jardin (on les retrouve ausi sur le mur d’entrée). Un jeune Japonais que j’interroge me dit ne rien savoir de cela.

Jeudi, Nara : Kojukuji, Todaiji [1] : sculptures vénérables, avec le Bouddha colossal dont chaque année le 7 août (ma date favorite) on retire 10 seaux de poussière. Retour à Kyoto, juste à temps pour voir Sanjusangendo le temple aux 1001 statues de Kannon + quelques autres. Décidément, l’art japonais (du fait de mon ignorance, de mon manque de voies d’accès) m’apparaît admirable mais peu touchant, jouant sur des effets de surface, de masse, de taille (Todaiji), de nombre (Sanjusangendo), d’élégance ou de richesse (Kinkakuji, le pavillon d’or) [2]. Le moindre bol Song, à mes yeux, pulvérise ces trésors par l’intensité contemplative qui s’y dépose. Dans ce que j’ai vu du Japon (à part Tokyo, comme un satellite où le présent est en orbite), ce que je préfère ce sont les jardins : de sable, de pierres, de verdure ou de plans d’eau (peu de fleurs en cette saison), mais même cela reste à mes yeux trop évident.

J’ai changé de train, je vais à Takayama, ça bouge un peu, j’ai du mal à écrire ces mots.

Takayama, au lit — ce soir, c’est la fête au village. Et au Japon en plus, quelle aubaine. Tout ce que je préfère. Et ce que je préfère au Japon (à part Tokyo, très à part), ce ne sont ni les temples, ni l’élégance des légumes noués dans le bouillon, ni même les jardins ; ce sont les enfants, gracieux comme des chatons parce qu’aussi naturels, et ils gardent cet esprit d’enfance jusqu’assez tard (mais quel âge leur donner ?) — avec tout cela, même chez les ados, mon regard n’est pas sexualisé, ce qui étonne mon ogritude, à moins d’appeler sexuelle l’envie de caresser un jeune chat ou de jouer avec. Dans la fête, un groupe de rock jouait dans un idiome insaisissable (j’ai fini par supposer que c’était de l’anglais) du rock 50-60, et un guitariste en short éveillait ceci du fond de ma mémoire

Samedi 3 août.

Au marché de Takayama.

En France, les charcutiers affichent des cochons-charcutiers, et moi je regardais cela comme l’aveu d’une identité de nature. Ici, au marché, les paysannes vendent les melons dans des boîtes (marquées Melon, en anglais) affichant des melons heureux, pourvus de petits membres, d’yeux avides et d’une bouche joyeuse d’où sort une langue gourmande. Ainsi, l’identité ne serait pas de nature, mais de circonstances : le mangeur avide et le melon dévoré deviennent un quand l’un s’assimile l’autre

(les États-Unis pratiquent beaucoup ce jeu mais d’une manière plus outrée).

À noter encore, l’ingéniosité des constructeurs japonais : dans l’utilisation des matériaux végétaux les plus simples — bois, bambou, paille et branchages — pour les édifices les plus raffinés (villa impériale de Katsura), et dans celle de l’espace : les pièces du palais du gouverneur à Takayama (c’est sans doute pareil ailleurs, mais je m’en aperçois ici) modulées par des tatami de rapport 1:2 en disposition symétrique ou asymétrique, par ex. :

Mardi 6 août - Shinkansen de Tokyo à Morioka

Deux jours passés à Motohakone sur le lac Ashi pour voir le mont Fuji, mais il s’était rendu invisible — on dit qu’il ne se laisse admirer que dans la saison froide. En haut du téléphérique, trois jeunes chinois de Pékin, techniciens en informatique et déçus comme moi, m’ont invité à les accompagner aux sources chaudes de cet endroit volcanique. C’est la première fois que je prends un bain à l’orientale en public, n’étant pas seul. Ils avaient au repos de petits zizis et n’étaient pas gênés d’être nus. Leur politesse est plus chaleureuse et à tout prendre plus profonde que celle des Japonais, que je soupçonne qu’ils méprisent un peu d’être des êtres de forme et de surface.

Mercredi 7 août

Aomori, au nord de Honshu, ville plutôt laide, mais le carnaval — le premier que j’aie jamais vu de cette importance — mérite les millions de gens qui se déplacent pour le voir.

Je renonce à aller à Hokkaido, tout est saisi d’assaut par les cars de vacanciers ; tant pis pour l’église sur l’eau de Tadao Ando à Momaku pour laquelle j’avais au départ fait ce long voyage.

Jeudi 8-8. Nikko, au lit, j’entends la rivière et les grillons.

Hier 7 août était le dernier jour du carnaval d’Aomori (le Nebuta) : redéfilé de chars à la mi-journée, et le soir feu d’artifice et défilé des chars sur des bateaux. Par-delà les aspects commerciaux, le carnaval est réellement fantastique. À travers les apparences de tourisme et de modernité capitaliste, on sent [3] la per pétuation d’une véritable frénésie dionysiaque.

J’ai vu à Nikko le fameux sanctuaire de Toshogu : ultra-splendide et pour mon goût un rien chargé. Comme à chaque fois, une admiration froide, peu chargée d’émotion. Ce qui m’a touché davantage était une marche solitaire peu après la tombée de la nuit, à la rencontre d’un parc de pierres abandonné et d’une rangée fantomatique de statues qui dans la pénombre d’un chemin semblaient vivre d’une vie immobile. Il est curieux comme l’art japonais est sensible au contexte — la lumière, l’heure, les saisons. L’art américain me semble-t-il est un art plutôt dépourvu de contexte [4].

Pour les résumer d’un mot (mais je n’aime pas ce genre de généralisation), je trouve les Japonais volcaniques.

Dès l’avion (dès l’idée du retour en Occident), une petite paranoïa m’a repris, et cela au milieu de tous ces Japonais ! Comme si ce n’était pas les gens mais le lieu qui en était l’occasion.

Post-scriptum

Dans la version papier de cet article, le titre renvoie à une note (Onofrio Palumbo !) et le texte est accompagné de croquis. Le numéro de Vacarme dans lequel il se trouve peut être commandé en ligne.

Notes

[1Todaiji, tout en bois, colossal. Impression monumentale (accentuée par le contraste du bois fragile et de la taille gigantesque) qui se perd dans le viseur de l’appareil photo. Cela me fait comprendre les mystères de l’échelle, liée au rapport de l’objet au sujet. Il faut qu’ils participent du même espace pour qu’il y ait échelle : la rupture produite par le cadre l’efface. C’est cet élément manquant à l’image cadrée que mystérieusement la peinture de Newman se met au défi de ressaisir.

[2Ma déception, c’est la sculpture : monumentale (j’ai encore vu aujourd’hui la grande Kannon en bois, réalisée dans un seul tronc d’après une vision, dans le temple du lac de Chuzenji près de Nikko) ; régulière jusqu’à la fadeur — mais non la fadeur chinoise — et selon moi inerte (quelque chose comme les retables de Fra Bartolommeo). Peut-être faut-il une expérience particulière pour l’habiter ; pourtant, je n’ai pas l’impression que les Japonais aient le génie de la sculpture ou du volume. Plutôt celui de la texture et des matériaux.

[3Comme Aby Warburg pouvait retrouver trace de la sauvagerie de la ménade antique dans l’image d’un timbre-poste.

[4Je les ai revues dans la journée. Il y avait là plus de cent statues (des Jizo ?) habillées de tabliers rouges et couvertes de capuchons ; même quand le passage du temps et les intempéries ont réduit la statue à un petit tas de cailloux, les capuchons et tabliers sont toujours là : soit que l’esprit de Jizo habite encore ces vestiges qu’il convient de protéger révérencieusement, soit que la pierre elle-même continue d’appeler cette révérence. 10-8-86. Mais peut-on dissocier soit et soit ? (Heathrow, 13-8)

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 92-95.