Travail en cours

« Nous sommes tou.te.s des casseur.ses »

par

« Nous sommes tou.te.s des casseur.ses »

« Tout niquer devient vital » PNL

Les discours aussi ça se casse

« À plusieurs reprises un groupe de l’ordre de 300 personnes (…) s’est rapidement constitué (…) ce groupe qui était un groupe de casseurs très violents, très organisé a procédé à des exactions nombreuses et à des actes de violence inqualifiables et très organisés à l’encontre des forces de l’ordre et cela à plusieurs reprises » C’est ainsi que monsieur le Préfet de police de Paris justifie les violences policières du premier mai, les poussettes gazées, la manifestation coupée, la nasse du cortège de tête. Ils ont bon dos les casseurs : si leurs actes sont dits « inqualifiables », leurs auteurs, en revanche, eux, n’échappent pas à la qualification. Ainsi selon le patron d’Alliance : « L’État ne doit pas céder, car nous sommes confrontés ici à une forme de terrorisme de rue ». Il a raison le patron d’Alliance, c’est important de peser ses mots.

À l’occasion des manifestations contre la loi travail et de la généralisation des violences policières, les discours sur les « casseurs » ont tout naturellement refait surface. Mais la portée idéologique de la qualification de « casseurs » et des discours qui l’accompagnent apparaît dès que l’on cherche à mettre en évidence leur présupposé et les contradictions qu’ils véhiculent.

Premièrement, comme le montrent les deux extraits cités plus haut, il n’est pas anodin que l’on préfère désigner les personnes (« casseurs », « terroristes de rue », « individus violents », « encagoulés et casqués »…) plutôt que leurs actes (dont on ne parle pas puisqu’ils sont « inqualifiables »). Le cadre du discours est d’emblée limité aux individus, auxquels on assigne volontiers des identités (des gens violents, comme si la violence était inscrite dans la nature de certains), ce qui interdit (et c’est arrangeant) toute réflexion sur les conditions, la signification, et la visée de leurs actions.

À cette prise de partie quant à l’objet du discours (parler de ce que les « casseurs » sont pour éviter de s’interroger sur ce qu’ils font) s’ajoute une prise de partie quant au contenu même du discours : si l’on peut critiquer le principe d’identification des « casseurs », on peut également critiquer le choix des identités qu’on leur assigne. D’abord, on parle du casseur, mais rarement de la casseuse, pourtant en terme de genre, la mixité des cortèges de tête n’est pas à démontrer. La casseuse ne convient sans doute pas assez bien à l’image du casseur, et le casseur à l’image de la femme de gauche, douce et pacifique, qui manifeste à l’arrière du cortège. Ensuite, avec un sens extrêmement poussé de la nuance, on affirme, sans crainte de la contradiction, que les casseur.ses sont à la fois « très organisés » et « apolitiques ». La politique n’aurait donc rien à voir avec l’organisation collective et consciente de sa propre violence.

Qui sont les casseurs ? Réponse en couleurs

Puisque la préoccupation majeure est bien celle de savoir qui sont les casseurs, essayons-nous un peu à l’exercice.

Rennes, 9 avril 2016. Voir #BanderoleGames.

Le casseur a longtemps désigné non pas celui ou celle qui se livre à des dégradations sur la voie publique mais celui qui est de l’autre côté, celui qui casse la grève, le jaune (il est passé du jaune au noir). Mais le casseur, c’est aussi celui ou celle qui fait commerce de pièces détachées, notamment celles des voitures mises à la casse : les vieilles ou moins vieilles bagnoles que la valorisation capitaliste pousse à l’abandon. Le casseur c’est celui qui démonte ce qui n’a plus d’utilité sociale pour lui redonner une valeur marchande, en pièces détachées. Puisqu’elle ne sert plus à rien autant revendre les bouts.

Curieusement, celles et ceux qui démontent ce qui leur semble ne plus avoir d’utilité sociale pour permettre de relancer l’accumulation, ce ne sont pas vraiment les manifestant.es qui s’agitent en tête, en queue ou en marge de cortège. Il n’y a pas ce type de casse là-dedans. Rien n’est mis en petits morceaux réutilisables. Casser un distributeur, brûler une Porsche, briser une vitrine ne produit pas la moindre valeur marchande. C’est de la violence gratuite. On rencontre là l’autre type de discours sur les casseurs, sans doute encore plus répandu que le précédent : casser, « ça ne sert à rien », « ça n’est vraiment pas une attitude constructive ». On entend sans doute par là deux choses : premièrement l’idée que les casseurs n’ont pas de motifs quand ils cassent, deuxièmement l’idée que quels que soient les motifs, casser ne constitue pas une « bonne » stratégie politique (cela donne une mauvaise image du mouvement et risque de ne pas conduire à l’obtention des fins qui sont visées). En ce qui concerne le premier point, on peut se demander dans quelle mesure la violence ne peut pas être motivée négativement plutôt que positivement : on utilise la violence contre une autre violence et non pour des raisons positives. Pour ce qui est du second point, on n’est pas contre les mobilisations massives et paisibles mais si c’est vraiment le critère des fins qui doit compter, on peut dire que leur efficacité face à un gouvernement qui tourne légèrement à l’autoritarisme n’est pas totalement avérée non plus. En revanche, démanteler le droit du travail à coup de matraque pour relancer l’accumulation, c’est autre chose. Briser les mouvements à coup de lacrymo, ça c’est de la casse (la jaune, la vraie).

Dans tous les cas, une mobilisation, est-ce que ça ne consiste pas d’abord à mobiliser des répertoires d’actions variées ? Une occupation ici, un blocage de routes par là, un cortège dans cette direction, quelques vitrines brisées dans l’autre ? En tout cas, des effets, ça en a. Ça ne laisse pas indifférent une Porsche qui brûle. C’est comme un feu de joie politique. Ça ne laisse pas indifférent et même, ça suscite des réactions dont la violence est révélatrice de la nature des rapports de force. On peut voir à l’œuvre, concrètement, la différence entre le type de violence (sa place, ses moyens, son intensité, son organisation) qui s’exerce d’un côté et de l’autre. Même si ça ne les change pas, ça les déshabille. C’est de la structure qui apparaît, une bagnole qui brûle.

La distinction symbolique entre casseur et militant structure la pratique policière : d’un côté les casseur.ses, de l’autre les militant.es, entre les deux une rangée de CRS. La nasse est un appareil de capture : d’un même mouvement, on enferme quelques-uns et on limite la contagion, on opère matériellement la distinction entre pratiques autorisées et pratiques réprouvées. Et voilà capturé le pouvoir d’inventer les modalités de sa propre action politique.

Qui est violent ? Fanon place de la République

La mise au jour des rapports de force que suscite un tel mouvement rend donc caduque tout discours concernant la violence en général. Elle doit par contre nous permettre de réfléchir aux conditions dans lesquelles telle ou telle violence s’exerce et à la place qu’occupent les différents protagonistes qui l’utilisent.

Fanon écrivait que la violence absolue du colonisé n’est qu’une réponse. Elle n’est pas et ne sera jamais de même nature que celle du colonisateur. L’analogie a ses limites. Les manifestants qui résistent à la violence d’État ne sont pas soumis à la même violence que celle à laquelle étaient soumis les indigènes de l’État colonial, ni que celle à laquelle sont soumis les indigènes sociaux en 2016. Pourtant, les manifestant.es font aujourd’hui l’expérience, dans les mobilisations, de la permanence de la violence d’État. Cette violence généralement réservée aux non-blancs et aux habitants des quartiers populaires, tout le monde se la prend en pleine gueule dans des manifs où on ne boit plus de bières mais où on déguste la saveur poivrée des armes non létales. L’un des effets paradoxaux de la répression policière — particulièrement celle du 1er mai — est de faire naître une expérience commune de la violence d’État. Sans commune mesure, objectera-t-on, à raison. La violence d’État n’a pas les mêmes ressorts puisqu’elle vise dans un cas à reproduire des rapports racistes en fabriquant un consentement hégémonique, dans l’autre à casser un mouvement social. Il n’en reste pas moins qu’il y a dans ces évènements une expérience et un objectif communs : fabriquer le consentement par la criminalisation de celles et ceux qui résistent par la violence à la violence d’État. Comme disait l’autre (qui traîne désormais place de la République), les dominés, les seules armes qu’ils ont à leur disposition ce sont celles des dominants. Bon, on n’y est pas encore, en terme d’équipement… Va falloir se cotiser un peu.

Conclusion

Maintenant, on ne peut plus dire que les « casseurs » empêchent le bon déroulement des manifestations et on ne peut plus catégoriser un tel ensemble par ses attributs soi-disant reconnaissables. Car ils ne sont plus simplement une poignée à être masqués et cagoulés : les affrontements récents ont bien montré que désormais, c’est la plus grande partie des manifestants qui s’équipe ! Que tout le monde se protège c’est bien le signe qu’il y a effectivement des choses à protéger. Et se protéger c’est aussi se préparer à la violence en refusant de la fuir et parfois en prévoyant de l’affronter. Une question alors : se poursuivront-elles les répressions et les remontrances contre les casseurs si jamais il devenait évident que, comme on l’a vu sur une banderole lors de la manifestation du 12 mai, « nous sommes tous des casseurs » ?

Il y a quelques semaines [1] nous étions parti.e.s à la recherche des nouveaux paysans, de celles et ceux qui chantent contre l’impérialisme domestique et le centralisme bureaucratique. Nous avons entendu un chant qui résonne des quartiers populaires à Turin en passant par Paris : « Tout le monde déteste la police ». Sous les cagoules, les capuches, les gants, les masques on ne distingue plus, le temps de l’action, la race sociale des mobilisés.

Notes

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le