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De la signification de l’autoconscience dans les groupes féministes

par

Claire Fontaine, Brickbats, 2015

De la signification de l’autoconscience dans les groupes féministes

Carla Lonzi, historienne de l’art et féministe italienne, fut l’une des fondatrices du mouvement Rivolta Feminile. Dans ce texte fondamental de 1972, inédit en français, la pratique de « l’autoconscience dans les groupes féministes » apparaît comme l’espace à partir duquel le mythe du couple et de la complémentarité de la femme peut être brisé pour permettre la réalisation de la « femme clitoridienne ». L’espace de l’autonomie s’inaugure par la rupture avec l’espace symbolique et politique du patriarcat.

(Traduction de l’italien par Eleonora Selvatico.)

La femme appartient à l’espèce vaincue : vaincue par le mythe de l’homme. La femme souffre du privilège de l’homme sur elle-même, mais elle le subit dans la déférence inspirée par celui qui s’est imposé lui-même en tant que sujet. Celui de l’espèce victorieuse dit à la femme : « Rends-toi digne de moi. Absorbe, à travers la connaissance du sujet, la pensée de celui qui est complètement humain et universel. Sous mon guide, tu atteindras la dimension de sujet ».

De cette manière, l’homme non seulement justifie le contrôle qu’il exerce sur la personnalité de la femme – il y va de son bien total, chaque petit faux pas peut lui être fatal – mais il devient également l’arbitre de sa conscience, et finalement le dépositaire de son infériorité : en lui promettant la récompense contre son obéissance, il ment. En fait, celui qui obéit ne mérite pas d’être reconnu puisque l’obéissance est inconciliable avec l’autonomie et c’est l’autonomie qui crée dans l’autre le stimulus de la connaissance. Ainsi l’homme ne connaît pas la femme, il ne connaît que lui-même et la femme dans la mesure où elle le sert : seulement à travers un acte imprévu, c’est-à-dire libre, la femme peut échapper au rôle d’objet ; mais être libre signifie ne confier aucune hypothèque de salut aux mains des autres.

Ayant induit dans l’espèce vaincue le besoin de son approbation, l’homme a fait de la femme une ombre qui, ayant perdu toute confiance dans le fait de pouvoir s’incarner, se projette sur lui. La voie que l’homme lui indique est, à l’insu de la femme, sans issue : à condition qu’elle remonte continuellement à lui pour s’apprécier elle-même, l’homme est prêt à mettre à sa disposition chaque coin de sa culture, son soi tout entier. L’honneur est grand, l’occasion unique. La femme ne voit pas la tromperie puisque, en tant que créature définie par sa destination vaginale, par sa fonctionnalité pour l’homme, elle aperçoit, dans ce destin de compénétration, le symbole d’une transmission de vertus, les vertus du sujet, et elle, comme exutoire de son incomplétude.

Pourtant les vertus acquises appartiennent aux vaincus qui en font des trésors inutiles. En s’immergeant dans la thématique posée par l’homme, la femme s’enrobe toujours plus dans la déférence à l’autre et elle ressasse continuellement la supériorité de l’autre sur elle-même. Elle compte dépasser sa condition de dépendance à travers un fidèle apprentissage de la culture masculine, mais chaque pas en avant est équidistant d’une ligne d’arrivée située à l’infini : dans la stratégie de sa subordination, la promesse de subjectivité est une gratification, non une possibilité réelle. Mais la femme a été habituée à penser que, au-delà de la lutte des sexes, l’homme est son sauveur, en étant celui que la nature a prédestiné à se soucier de son salut.

Celles d’entre nous qui, en jouissant à l’intérieur de la culture masculine, avant le féminisme, de quelques résonances à un niveau ressenti comme propre, ont été brusquement ramenées, par le féminisme, à la conscience de leur condition subalterne, peuvent témoigner de la saveur de cette tromperie. En effet, quand ces femmes parmi nous ont commencé à poser sur leur domaine un point de vue féministe, elles se sont rendu compte que, dans la meilleure des hypothèses, l’homme prétendait assumer le contrôle sur leurs propres opérations : une façon indirecte de nier la légitimité de l’opération elle-même en la vidant de sens.

Tout cela signifie que, dans le patriarcat, la femme peut au maximum accéder au grade de « sujet surveillé » par la masculinité, c’est-à-dire dans la flatterie d’une résonance qui émane de soi, mais qui n’est pas à soi, bien qu’il soit d’autrui à travers soi-même. Non plus objet, mais instrument. Aux yeux de l’homme patriarcal, la femme, sur un terrain à soi, ne peut que grossir les germes d’infériorité de son espèce que l’homme cherche péniblement à neutraliser avec une présomption constante de rectification intellectuelle et émotionnelle qui la maintient alignée avec la culture, les modèles, les valeurs masculines. Sur son propre terrain, la femme est une plante à croissance monstrueuse qui fait faire à l’homme ses pires rêves de décadence de l’humanité.

Ainsi l’homme, chaque homme, offre à la femme la tromperie comme instrument d’une domination culturelle qu’il n’a pas voulue, mais qu’au temps présent il ne peut pas ne pas vouloir : il s’innocente avec acharnement de chaque soupçon de culpabilité puisqu’il se sait immunisé contre le choix, bien qu’il défende son droit à prolonger un status quo ab antiquo dont il n’est pas responsable. En effet, en tant que sujet patriarcal, l’homme a besoin non seulement d’être identifié à son tour comme sujet, et donc par les hommes qui détiennent la subjectivité – sur ce plan là, il est au-delà de la portée de la femme – mais également d’être mythifié justement par celui qui n’est pas sujet, par la femme. Cette mythification est un baume pour ses blessures d’homme parmi les hommes, dont les prestiges sont hiérarchiques.

Se retirer du terrain de la femme représente ainsi pour l’homme une perte incalculable de sa dimension patriarcale, donc de sa virilité : son rang dépend ab antiquo du degré de soumission et de vénération qu’il a réussi à imposer à la femme. De combien il a été obéi et mythifié par une femme, qui cependant se convainc de l’avoir fait pour son propre bien, et lui en est reconnaissante. On peut comprendre que l’homme ne se retire pas face à nos instances de subjectivité qui demandent approbation : il est évident que notre revendication n’est pas à part entière celle de sujets. Tant qu’on lui laissera la faculté de jugement sur le droit à notre espace, l’homme ne pourra jamais s’empêcher de l’occuper, puisque ce n’est pas un espace physique dont on parle – bien qu’il existe également un espace physique dont nous sommes privées – mais un espace historique, psychologique et mental.

Nous de Rivolta Femminile [1] l’occupons peu à peu avec la pratique de l’autoconscience dans les groupes de femmes. Le mirage qui consiste à démontrer à l’homme notre droit à la subjectivité est un contresens dont l’homme ne manque pas de s’apercevoir et de tirer profit. Nous reconnaissons même que c’est son affaire. Mais nous, en cherchant à gagner sa collaboration pour une autonomie qu’il ne peut pas vouloir, répondons aux conditionnements de la vaginalité comme culture sexuelle qui nous a leurrées sur une destination réciproque qui n’était que notre esclavage unilatéral. En faisant confiance au rôle assigné à celle qui a été définie vagin, complémentaire, manquante, l’homme a recours à la menace patriarcale : « Exclues ! », de sa culture, de sa créativité, de sa révolution, de son utopie, de sa journée, de ses nuits. Il attend les effets de notre panique.

Mais, maintenant, il ne peut plus rien faire pour nous empêcher de prendre conscience : et ceci est l’espace premier qui nous manque. L’investiture ordonnée publiquement par l’homme pour nous racheter est une farce du pouvoir masculin, une farce aussi tragique, ou plus tragique, que toute autre colonisation. C’est ici que les groupes féministes d’autoconscience gagnent leur véritable physionomie de noyaux qui transforment la spiritualité de l’époque patriarcale : ils opèrent pour la promotion comme sujet des femmes, en se reconnaissant les unes avec les autres comme êtres humains complets, non plus besogneux de l’approbation de l’homme.

L’autoconscience féministe diffère de toute autre forme d’autoconscience, en particulier de celle proposée par la psychanalyse, parce que cette dernière ramène le problème de la dépendance personnelle à l’intérieur de l’espèce féminine comme espèce en soi dépendante. S’apercevoir que chaque accointance au monde masculin est le véritable obstacle à sa propre libération enclenche la conscience de soi des femmes, et la surprise de cette situation révèle des horizons inconnus à leur expansion. C’est dans ce passage qu’émerge la possibilité de l’action créative féministe : c’est dans l’affirmation de soi-même, sans qu’elle garantisse la compréhension de l’homme, que la femme atteint ce stade de liberté qui déchoit le mythe du couple en ce qu’il incarnait de tension envers un être dont dépend sa propre destinée.

Si l’homme, sa culture, leurre la femme en la guidant vers une liberté qu’il souhaite, ce n’est que pour l’influencer vers une prise de conscience de sa domination reconfirmée de l’intérieur. Il l’habitue et renforce son habitude (ancestrale vaginale) à prendre le permis d’humanité de la main de l’homme, auquel elle consacre la part la plus absolue de l’échange avec autrui. En ce sens, la révolution sexuelle masculine a été le dernier acte par lequel le patriarcat a cherché à rendre révolutionnaire une oppression : « Le sexe est beau ! Le coït est beau ! » et trompe une fois de plus la femme sur ce qui est bien pour elle.

Le mécanisme est toujours le même : la gratifier pour la confondre et s’en faire un écho dans une nouvelle conquête patriarcale. En la rappelant au coït, l’homme la rappelle au lien avec lui-même, à la complémentarité en tant qu’unique et véritable essence, et au plaisir comme son seul but, encore une fois témoin passif du verbe idéologique de l’homme qui fait et défait ses interprétations du monde. Il continuera à diviser ses intérêts entre les hommes et les femmes, entre sujet et objet, entre sublimation et plaisir, entre parité et suprématie. Mais il feindra d’envier à la femme une sexualité merveilleuse que lui-même a inventée, pendant qu’il se blâmera d’être aliéné au point de ne pouvoir réserver à la femme et au sexe qu’une partie de sa dramatique vie d’individu civilisé et malheureux.

Le féminisme débute quand la femme cherche la résonance de soi dans l’authenticité d’une autre femme parce qu’elle comprend que la seule façon de se retrouver soi-même est dans son espèce. Non pas pour exclure l’homme, mais en se rendant compte que l’exclusion que l’homme retourne contre elle exprime un problème de l’homme, une frustration à lui, une incapacité à lui, une habitude à lui de concevoir la femme en vue de son équilibre patriarcal.

Le féminisme est la découverte et la subjectivation des composantes singulières d’une espèce subjuguée par le mythe de la réalisation de soi dans l’union amoureuse avec l’espèce au pouvoir.

Milan, janvier 1972
Rivolta Femminile

Notes

[1NDT : Mouvement de libération des femmes en Italie dont la traduction en français pourrait être « Révolte Féminine ».

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