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Nicolas Lenoir 47 printemps

par

Nicolas Lenoir

On avance en âge, on se sent jeune, on jette un regard par dessus son épaule et on découvre que notre jeunesse, c’était il y a 20 ans. Ensuite, on regarde dans l’autre sens, vers l’avenir, autre jeunesse promise au présent, quand on y pense, et là, on entend une toute petite voix qui sort d’un corps tout faible, pas le corps de Nicolas Lenoir qui, lui, était loin, en Normandie, et qu’on n’a pas revu depuis 20 ans, justement, à l’exception d’une fête mémorable, en plein hiver, la Normandie froide de l’hiver, une fête au cours de laquelle chez Nicolas on a mangé des tas de petits gâteaux spéciaux cuisinés avec amour, qui nous ont fait tant rire qu’on a été incapable de regrimper dans la nuit dans la voiture après avoir passé une bonne heure à se dire au revoir en riant, en riant, en riant, tant que finalement on s’était dit que, si on devait conduire en riant comme ça pendant tout le chemin dans la nuit noire, on risquerait peut-être bien à un moment de plus rire du tout, alors tout en se disant toujours au revoir au revoir on est revenu dans la fête et on a passé le temps jusqu’au matin à dormir en riant. Au matin, tout le monde était fatigué, mais, de temps à autres, paf, pour rien, quelqu’un se remettait à rire, et tout le fou rire enchanté recommençait, on riait, on riait et on riait tant et tant encore, fête mémorable, nuit mémorable, matin mémorable, rires mémorables, amis mémorables, Nicolas mémorable, d’autant plus mémorable qu’à cette fête je ne connaissais personne sinon lui et que donc, incognita, en retrait, déjà du passé, j’ai eu tout le loisir de l’observer tranquille discutant avec gentillesse avec tous, circulant son grand corps parmi tous ses amis, régulièrement m’adressant la parole pour que je ne me perde pas trop dans cette solitude imposée, courtoisie d’une amitié déjà un peu lointaine, avant que le grand fou rire ne commence et nous unisse tous, ce fou rire que j’ai été pendant très longtemps incapable de raconter sans le retrouver aussi frais que s’il avait eu lieu hier, et qui se retrouve subitement aujourd’hui, depuis la nuit de samedi à dimanche, depuis la mort de Nicolas, devenu un rire ancien. Penchée le plus possible en avant, je tends l’oreille en direction de la petite voix sortie du vieux corps tout faible, 86 printemps, celle dont je vous parlais tout à l’heure au commencement de ce texte, quand il était question de l’avenir. Elle sort du corps d’un ancêtre en grande descente à l’hôpital mais qui se bat, qui se bat pour s’en sortir de cet hôpital, on croise les doigts, tout comme Nicolas, j’imagine, a dû lui aussi se battre. Cette petite voix de mon ancêtre me murmure sans se douter qu’en me murmurant ce murmure, elle me perce le cœur : « 47 ans, c’est si jeune, que j’aimerais avoir 47 ans ».

Au compteur des printemps, Nicolas est grimpé jusqu’à 47 samedi dernier. Pas plus haut. C’est indéniable. C’est irréfutable. On bute sur ce chiffre de 47. On s’y cogne. On s’y fait mal. Quelqu’un sur le mur Internet de Nicolas a écrit : « Il devrait être interdit de mourir avant 80 ans. » Si c’était si simple. La seule liberté possible par rapport à ce chiffre, elle est ailleurs : et c’est à changer de compteur qu’il faut s’exercer pour la retrouver, cette liberté, liberté de moins pleurer ou liberté de pleurer autrement. Tant de compteurs où la vie de Nicolas a explosé le chiffre de 47. Tant et tant. Tous ces compteurs, ce n’est pas à moi de les décrire, moi qui ne suis ni du temps de la famille, ni du temps de l’amour comme une union des cœurs partagée, ni du temps du pays de la Normandie qui comptait tant pour lui qu’il en parlait sans s’arrêter à Paris pour nous raconter son monde, si étrange pour nous, si lointain. Entre autres, Nicolas pêchait. Oui, il pêchait. Il pêchait des poissons, j’imagine. J’essaye de m’imaginer à nouveau en écrivant ces lignes les poissons des pêches racontées par Nicolas il y a 20 ans. Je vois des formes bleu pâles, irisées, surtout je vois, transparent, invisible, du temps qui passe, du temps de contemplation autour de ces poissons, un temps qui lui aussi échappe au compteur des printemps. Un temps enfui. Un temps ailleurs. En parisienne, c’était très exotique à mes oreilles la pêche, pêcher, les poissons, alors j’écoutais Nicolas me raconter la pêche. Immense curiosité pour les activités de pêcheur de Nicolas. Immense. Fascination.
Tous ces compteurs qui comptent bien plus que le compteur des printemps auquel je dois malgré tout de repenser tant à lui depuis que nous nous écrivions sur une autre surface que celle des rivières poissonneuses, une surface comme un écran lumineux, une surface partagée avec les amis de Nicolas Lenoir, amis anciens, amis présents, amis modernes, « si loin, si proche » m’a-t-il écrit, un jour, une surface où, étrangement, la pêche est bonne, parfois, aussi, pêche nostalgique, pêche des amours et des amitiés anciennes, une vie épistolaire pour Nicolas, je pense, cela s’appelle, une vie qu’il a vécue avec ces amis-là : je crois qu’il est le seul avec lequel, une fois révolue avec le temps qui passe la scène des attirances et fascinations estudiantines, j’ai conservé le contact par écrit, et, de lui à moi, une vie épistolaire s’est ainsi perpétuée, très peu de choses en vérité, mais un petit morceau de vie néanmoins, aussi irréfutable et indéniable que les autres vies, un petit morceau parmi tant d’autres, j’en suis certaine, qui lui ressemblent.
Tous ces compteurs, compteurs de la famille, de l’amour, du pays, l’eau, la pluie, le vent, les herbes dans la campagne, le sable, les petits coquillages, forme allongée, ceux qu’on appelle les couteaux, un monde bien plus rempli en surface que le dessin que Nicolas a fait de Regneville et dont la nudité doit être interprétée en foisonnement souterrain, Coutance, étés au Pirou, Pirou où je suis allée camper sur ses recommandations en février, en février ! c’est bien simple, on était les seuls, dans le camping, et il faut dire, qu’est-ce qu’il a plu ! Et La Manche, au bord de laquelle j’ai passé mon enfance moi aussi, en vacances, mais plus haut, dans le Calvados, sur les plages du Débarquement, c’est pour ça que je connais les coquillages appelés des couteaux, oui, tous ces compteurs sont bien plus importants que tout ce que je raconte en ce moment et sur lequel je m’étends trop : d’autres les raconteront, ces compteurs de multi-vies de Nicolas, j’en suis sûre, et je me réjouis d’entendre, un jour, peut-être, quelques notes de ces récits, elles qui ajouteront sans aucun doute du mystère au mystère Nicolas de ma jeunesse.
Pour terminer, en hommage à ce mystère, je souhaite maintenant vous conduire à la lecture des Poèmes cosmiques de Nicolas Lenoir publiés ici, sur le site de la revue papier Vacarme, en vous proposant de les traverser comme moi-même je les ai traversés, comme des lignes pour toujours énigmatiques en dépit de leur clarté, de leur sur-simplicité sur-exposée apparente, tout comme ces poissons pêchés autrefois, imaginés et jamais vus : chaque jour, on croit les saisir et ils s’échappent. Il reste des lumières. Un timbre de voix que j’aimais. Un grand corps qui portait à la perfection ce timbre, et que, sans cesse, mine de rien, j’observais, du coin de l’œil, en cours, dans la rue, au café, au cours de soirées aux fous rires enchantés.

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