itinéraires militants

autoportrait - 3 / Samir Baaloudj

Ce portrait ainsi que les trois autres [1] qui l’accompagnent sont des itinéraires militants, dits à la première personne du singulier, à visage découvert.

Ils ne « redonnent » pas « la parole » à des gens « prives de parole ». Les quatre personnes dont il s’agit n’ont au contraire cessé, durant les mois qui ont suivi les deux décès de mai 2002, voire durant les années qui ont suivi la mort d’Abdelkader Bouziane, de se saisir de toutes les occasions de parole publique. Ces portraits prolongent donc, sous la forme autobiographique, le pari de leurs interventions publiques : faire du « je » la force de leur engagement.

Samir Baaloudj, né en 1972, a grandi dans la cité de la Plaine-du-Lys, Dammarie-lès-Lys.

Le MIB, je l’ai rencontré après les émeutes de 1997. Durant les émeutes, on avait vu SOS Racisme arriver. Un désastre. Pour ne dire que ça. Le MIB, je l’ai rencontré en allant au parloir, à Fleury-Mérogis, voir mon frère incarcéré à la suite des émeutes. Il y avait le MIB, ils distribuaient des tracts sur la double peine. On a discuté, j’ai fait les réunions avec eux sur la double peine et les « suicides » en prison. Les vrais suicides parce que les mecs peuvent pas tenir face à la double peine. Et puis les suicides maquillés, les morts pas claires. Juste après, j’ai été incarcéré, en préventive, également pour les émeutes de 1993 à Melun. Un type m’avait dénoncé, il disait m’avoir reconnu sous ma cagoule. Il avait cédé aux pressions d’une inspectrice. Mais les policiers étaient honnêtes. Aucun d’eux ne m’avait reconnu derrière la glace, pendant l’identification. Alors ils m’ont relâché. Non-lieu. Entre-temps, en prison, j’avais connu l’isolement. C’est le juge d’instruction qui l’avait décidé. Isolement les douches une fois par semaine, entouré de deux gardiens. La promenade seul. Quand je suis ressorti, j’ai revu les gars du MIB. On a continué. Mais les conneries prenaient souvent le dessus. Je suis tombé pour une bagarre à l’arme à feu, des choses comme ça, des choses qu’il faut oublier. Ensuite, j’ai été condamné pour outrages. Le MIB, pendant tout ce temps, ils nous ont aidés à tenir, à voir notre histoire en face. Ils m’ont aidé à avoir une conscience politique, à prendre sur moi, à remplir mes obligations à l’égard de Dieu. Ils ne le font même pas pour eux, ce sont nos grands frères le travail politique, ils le font pour les mômes. Si, eux, on n’intervient pas, dans quinze ou vingt ans, ils feront le Hezbollah dans les quartiers, se feront sauter avec des ceintures d’explosifs dans les quartiers. Parce qu’en face, c’est le silence. En face, c’est police-justice. Ils ne savent pas comment réagir face à des jeunes qui, aujourd’hui, ne cèdent pas à l’émeute, mais font un combat légal. Eux, ils attendent qu’on fasse sauter la mairie. Là, ils savent faire. Ils envoient les flics, condamnent ensuite. Ils savent très bien faire. C’est pour ça que le local a brûlé. Chacun son rôle. Les jeunes de cités, ils ont un ministère à eux, le soir de la Coupe du Monde, des écrans géants à eux. Pas le droit d’aller à Paris fêter la victoire de la France ou alors pour se faire savater la gueule par les CRS sur les Champs-Élysées, comme je l’ai vu. Ils ont un langage à eux, bientôt ils veulent qu’on parle comme eux veulent qu’on parle. Bientôt, on dira « Wesh », « Retba » tout ça pour eux, chacun son rôle, on parlera comme dans les dictionnaires banlieue, là où les mecs se font du fric sur notre dos. Le MIB, ils essaient de nous faire prendre conscience de notre histoire, pas de nous y enfermer comme ils le font avec leur ministère à nous, leurs mesures pour nous, tout ce qui nous ghettoïse lentement. Lors du procès Hiblot [2], on a monté une tente pendant trois jours devant le Palais de justice de Versailles. Pour moi, ça a été un moment douloureux, très douloureux. La sortie du procès Hiblot, je ne l’oublierai jamais. Ce soir-là, j’ai pensé à oublier ma famille. Les jours qui ont suivi, j’étais paumé, perdu. Comment on nous a traités durant ces trois jours, comment le policier est sorti du Palais de justice, comme un jeune marié. Avec ses copains qui faisaient des tours de la ville en triomphe. C’est allé très loin. Même ma famille, je l’ai mise dans la balance. J’ai pensé tout balancer, repartir sur la violence. Pourtant, les luttes de l’immigration, elles se déroulent depuis des années et des années, et nous, on n’a jamais développé de branche armée. Notre lutte, c’est un travail de tous les jours. Mais c’est si dur. Le MIB, il faut qu’on continue, qu’on soit toujours là. Le jour où on m’a appris la mort de Mohamed, j’étais sur la route, je revenais de Paris. Là encore, j’étais fou. L’action, pour moi, c’était les émeutes. Mais cette fois le jour, à visage découvert. Pas péter de magasins. Pas de cocktail molotov. Leur rentrer dedans. Leur rentrer dedans. Leur rentrer dedans. Ils tuent nos frères et ils voudraient qu’on se cache ? Pas question. Je ne pensais qu’à une chose la violence. Là, on a eu vraiment besoin d’eux, besoin du MIB, qui sont tout de suite venus. Sinon, face à la police d’occupation qu’on a déployée dans les quartiers, les jeunes, ils savent quoi faire.

Le boulot qu’on fait aujourd’hui, on n’en profitera pas nous-mêmes. Moi, je ne peux plus travailler dans l’industrie, à cause d’un accident de voiture, j’ai passé deux ans en suivi hospitalier. J’ai une incapacité de travail. Je peux bosser, à présent, dans la sécurité, le gardiennage. Mais là aussi, on est vite à la merci des politiques locales. J’avais décroché un boulot de gardien d’immeuble à Melun. Mais on avait organisé l’occupation du rond-point de l’Europe après les massacres de Jénine. On était allés exiger une minute de silence au conseil municipal, puisqu’ils l’avaient fait après les attentats du 11 septembre. On avait troublé le meeting de François Hollande et Jack Lang à la salle des fêtes de Melun. Dans mon immeuble, j’avais refilé un local aux jeunes pour qu’ils cessent d’occuper le hall d’immeuble. On avait fait avec eux une expo sur la Palestine. Mais ma présence gênait le président de l’association des locataires. J’allais boire des coups pendant les heures de pause ou bien je jouais au foot avec les gamins dehors, j’essayais de faire du développement social. Alors ils ne l’ont pas renouvelé mon contrat, au-delà des trois mois. Le PDG de la société HLM, il est maire adjoint, suppléant du député Jégo [3]. Ce qu’on faisait, c’était contre la logique de médiocrité dans laquelle ils veulent nous enfermer. Donc ils m’ont viré pour me mettre au pas. C’est comme ça. Mais on ne lâchera pas. On restera dans l’action légale. C’est pas pour nous mais pour nos gamins. Pour qu’ils évitent d’aller se faire sauter avec une ceinture d’explosifs. Pour qu’ils aiment leur quartier. C’est le leur, c’est notre vie. Moi, la police, la police d’occupation, j’en ai souffert, mais pas autant que tous ceux qui se sont fait charger pour des hold-up qu’ils n’avaient pas commis, tous ceux qui se sont fait tabasser dans les fourgons, « faire des tours de manège », ils appellent ça, tous ceux qui ont dû manger à la paille pendant quinze vingt jours. Mais tout ça, c’est rien. Rien par rapport à ce que nos parents ont vécu. Leur souffrance, on n’en parle pas, même pas en famille. Mais la cicatrice est là. Ce qu’on fait aujourd’hui, c’est un peu ce qu’ils auraient dû faire. Sauf que nous, on est français, on est nés ici, c’est chez nous. On sait lire. On connaît l’histoire. Nous, on est prêts à pardonner. Mais pas à être amnésiques. Nos parents, ils ont encore peur. Même de l’action qu’on mène aujourd’hui. Mais on doit continuer.