Vacarme 23 / Arsenal

Calais : stationnement interdit

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Dans le dernier numéro de Vacarme, on rappelait les conditions de la fermeture du centre de Sangatte. De retour dans le Calaisis, on s’est rappelé la phrase de Hugo : « Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part ».

24 janvier 2003 : le camp de Sangatte est désormais fermé, le hangar détruit. Visite à Calais pour une conférence-débat organisée par la Mouette enragée, « Journal anticapitaliste et libertaire du littoral ». Deux manifestations sont prévues ce samedi : l’une, de longue date, par la Mouette, devant le Centre de rétention de Coquelles, dont une extension est prévue ; l’autre dans les rues de la sous-préfecture, sur des thèmes humanitaires, et surtout pour ne pas se commettre avec « les anars » - l’« humanitaire », cette « main gauche » dont parle Michel Agier [1], tandis que la main droite agite menaces et matraques, et pourchasse ici les « Kosovars » [2]. Il est vrai qu’il fait un temps à ne pas coucher dehors et que les réfugiés n’ont officiellement plus où aller. On pressent une complémentarité des rôles, et l’on devine que le gouvernement n’a pas choisi ses dates au hasard.

Dans la gare de Calais-ville ce matin-là, un maître-chien (maître de quoi ?) et, dehors, un combi de CRS, moteur allumé. Les CRS sont très nombreux dans la région, et sont logés dans des VVF aux alentours, à tel point qu’un de mes hôtes se demande s’il en restera assez à Paris pour le redouté match OM-PSG le même soir. Promenade dans le centre : les flics patrouillent en tous sens, continuellement, silencieusement mais avec ostentation : c’est une présence. On sent bien qu’on est dans le registre des symboles et de la dissuasion : les étrangers n’ont plus leur place à Calais, qu’ils se le disent [3]. On pense alors à toutes les rumeurs qui ont circulé, sans doute hélas plus souvent fondées qu’inventées : la traque des réfugiés, de nuit à la lampe torche, les coups de bâton, les valises de vêtements répandues sous la pluie, les insultes racistes, et à tout instant cette injonction : « Circulez !

On pense ensuite au système des chemineaux anglais que George Orwell avait décrit, pour l’avoir subi lui-même dans les années 1930 : toujours maintenir les misérables en position verticale, ne jamais les laisser s’asseoir ou se coucher ni dans un bosquet, ni sur un banc. Les asiles de nuit, assez éloignés l’un de l’autre pour empêcher le repos et la fixation de quiconque, étaient les éléments clés du dispositif : le chemineau devait rester sur la brèche [4].

Et voici que, disent à Calais des sources trop diverses pour qu’aucune ne soit crédible, notre police s’empare de réfugiés errants et les lâche dans la nature, loin. Et voilà, dit-on aussi, que des « humanitaires », qui au nom de l’urgence n’auraient pas le temps de penser, ont précipité des réfugiés dans des cars préfectoraux, direction... le Centre de rétention (lequel, sauf expulsion, est l’antichambre de l’errance : le cycle peut recommencer, interdit le stationnement).

L’après-midi du samedi, présence policière toujours, mais insolite : sous un ciel de traîne devenu engageant, une petite centaine d’humanitaires du C’SUR défile, précédée et suivie de quatre autos et six motos de la police. Le Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés (C’SUR) regroupe diverses associations, notamment dans la mouvance caritative, chrétienne, gauche-plurielle et des droits de l’homme. Ce week-end-là, un de ses responsables dit à la presse (ou laisse la presse dire) qu’il n’a rien contre les centres de rétention. C’est assez d’une journée pour comprendre que, si l’humanitaire y sert de lien commun, l’unité politique au sein du C’SUR est loin d’exister. Le soir, viendra la réunion « ennemie », comme trop souvent entre convaincus. En tant qu’intervenant, j’ai beaucoup regretté l’absence de débat contradictoire, car la situation politique de Sangatte était un cas unique en France, et personne n’était armé pour y faire face. Par delà les urgences humanitaires d’un côté, et l’affirmation de principes de l’autre, un bilan théorique s’impose.

Dimanche matin : fort vent de suroît, pluie glacée qui se réinstalle jusqu’à midi, obstinée et croissante. Un de mes hôtes m’offre le privilège d’une balade en auto. Dans la ville, on passe devant l’Algeco où le C’SUR distribue des repas : quelques réfugiés attendent déjà, un car de police passe sans s’arrêter. De Calais vers le sud, au cap Gris-Nez, la côte est superbe. Alignements de pavillons bourgeois, de cabanons sur la dune. Sangatte (la villégiature balnéaire, pas le camp, qui est éloigné de la mer). Un campement réquisitionné par les CRS, avec des camions qui rayonnent autour d’un rond comme les fourmis autour de la goutte de sirop. Sur la route, camionnette de gendarmes, qu’on croisera deux fois, sans compter les longues minutes perdues à ne pas pouvoir la dépasser. Le paysage est si beau qu’on imagine mal, en contraste, ces cohortes quotidiennes rejoignant les lieux de départ vers l’Angleterre, nez au vent.

Retour plus à l’est : passage devant le camp de Sangatte. C’est l’occasion pour moi de découvrir ce qu’on fait de mieux aujourd’hui en matière de grillages. Du tramé vertical, proportions 2/8 (je suppose), il doit y avoir une raison : les réfugiés ne sont pas des moutons. En tout cas, c’est du solide, mais pour un camp qui se voulait libre d’accès et de sortie, cette débauche de clôtures est pour moi une énigme.

À mesure qu’on s’approche de Calais par le sud-ouest, le maillage autoroutier et ferroviaire s’impose, dans lequel le piéton s’anéantit. Sous une pluie qui redouble, on laisse la voiture sur un terre-plein, près du pont d’où l’on aura une perspective sur l’entrée du fameux tunnel. Un univers de barrières, fossés, caméras vidéo et barbelés en chevaux de frise - on a fait des progrès : les vulgaires tortillons acérés ont fait place à des lames de rasoir. Pour concevoir cette entrée du tunnel, les autorités françaises ont-elles fait appel à des coopérants techniques recyclés d’Allemagne de l’Est ou de la frontière américano-mexicaine ? Le temps de contempler ce spectacle, sous une pluie battante, nous avions confirmation que le système vidéo fonctionnait : devant la voiture, nous attendait un combi de CRS, doublé d’une jeep de l’armée. Contrôle long et courtois, avec ce message sous-jacent : « N’oubliez pas que nous sommes là. De fait, partout sur la route et dans les rues, on ne saurait oublier la présence policière.

Voici ensuite le Centre de rétention de Coquelles, qui va être doublé (au moins), intelligemment conçu pour que rien ne soit directement en prise sur l’extérieur ni en vue, auquel font pendant un centre commercial où, jour et nuit, les Anglais viennent puiser alcool et cigarettes à meilleures taxes, et un complexe informatique qui entend bien mettre un jour à contribution une main-d’oeuvre venue de l’étranger. À Calais même, à tout coin de rue, le commerçant attend le chaland d’outre-Manche. Et tandis que patrouillent les CRS, les affichettes des buralistes annoncent en anglais qu’« ici l’on vend du tabac en grande quantité. Dans cette stratégie commerciale, Calais aurait préféré que les réfugiés soient invisibles. Mais paradoxalement, les maladresses de l’État aidant, cela s’est traduit par une hyper-visibilité, et à l’échelle nationale par la soudaine renommée du cas Sangatte, et sur place par cette sorte de patrouillage incessant d’hommes en armes, qui ne peut qu’incommoder tout esprit démocratique.

Retour à Paris, par la gare de Calais-Frethun. Cars plus nombreux de CRS à l’entrée, contrôle des billets comme à l’aéroport. Sur le quai vers Paris, sis entre fossés et grillages, surviennent trois gendarmes, qui se postent au milieu et aux extrémités. Conjecture : « Ça a certainement à voir, mais quoi ? On ne va quand même pas empêcher des réfugiés de quitter le Calaisis pour Paris. Réponse peu après avec le train qui arrive de Paris pour l’Angleterre, pourtant bien isolé du nôtre par le même omniprésent procédé (c’est le premier grillage que j’aie jamais vu en France entre deux quais d’une même gare) : nos trois pandores ont pour rôle de vérifier que personne ne descendra à contre-voie. De retour à Paris, une heure plus tard, je découvre que l’accès au train de Londres n’est possible qu’après un contrôle de vigiles, en bout de quai.

Le spectacle de toute cette mise en place policière, en l’espace de trente-deux heures, fait froid dans le dos. Fallait-il pour autant se fixer sur Sangatte ? Quelques semaines après, autre voyage pour d’autres raisons à Marseille : et l’on y découvre que la gare Saint-Charles regorge de parachutistes et d’agents de « sécurité », tandis que plus bas, le long du port, hurlent et défilent à vitesse indue, et à tout bout de champ, les voitures de la police. Calais : un art d’écarter l’étranger que la France entière lui envie ? Qu’on se méfie, tout de même et partout [5].

Notes

[1« La main gauche de l’Empire. Ordre et désordres de l’humanitaire », Multitudes, n°11.

[2Le Camp de Sangatte a été créé par la Croix Rouge, avec l’appui des autorités, en septembre 1999 et en totale inconformité avec le droit commun, pour régler le dit « problème » des réfugiés kosovars et autres qui erraient dans les lieux publics du Calaisis ; l’appellation générique de « kosovar » est restée.

[3Le 22/02/03, lors d’un débat sur l’asile à France-Culture, G. Cocquempot, maire-adjoint de Calais, interviendra sur « l’hospitalité des Calaisiens », à l’appui de sa thèse sur la nécessaire lutte contre les « faux réfugiés », et ne dira pas un mot des exactions policières qui ont suivi la fermeture du camp. On ne pouvait se départir de l’idée que, dans cette emphase comme dans ce silence, c’était de sa propre inhospitalité qu’il parlait. Sur l’espace libre-affichage de la Maison Pour Tous, les affiches de la conférence-débat avaient été recouvertes par le parti de la majorité municipale.

[4) G. Orwell, La Vache enragée, Gallimard, 1935.

[5) « Le quadrillage des villes et des lieux publics par des hommes en uniforme voire en tenue de combat et en armes se trouvera bientôt considéré comme un décor naturel », La Mouette Enragée, n°24, janvier 2003, p. 2.

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Publiée dans Vacarme 23, , pp. 57-58.