Vacarme 21 / Arsenal

les voyageurs de Linosa

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La scène a lieu au plus chaud de l’été, au port de Linosa, îlot italien au large de la tunisie. Sur le ponton, bord à bord, un esquif d’immigrants tout juste accosté et un bateau de tourisme sur le départ : deux formes de voyages, deux mondes, que les carabiniers voudraient étanches. Reportage aux marches de l’Europe.

Depuis l’arrivée de Garibaldi à Palerme avec ses chemises rouges, les deux îles Pélagie, Linosa et Lampedusa, sont italiennes : elles constituent le territoire le plus au sud du continent européen, entre la Sicile et l’Afrique, un peu plus bas que Tunis. Là commence l’euroland.

Lampedusa est une longue bande de terre blanche, calcaire, entourée de hautes falaises. Elle a un aéroport, de nombreux hôtels et accueille cinquante mille touristes par an. Linosa est une petite île noire volcanique, qui s’est élevée au milieu de la Méditerranée. Peu peuplée l’hiver, elle peut recevoir mille personnes tout au plus l’été. Un village et un petit port. Les nouvelles constructions y sont interdites, pas d’hôtel, pas de banque. C’est un lieu pour la nidification des tortues sous-marines, protégée grâce à la présence du WWF.

14 août au matin, la stagione bat son plein en cette veille de Ferragosto. Le village de Linosa comporte essentiellement une rue qui descend jusqu’au petit port et se prolonge jusqu’au ponton où accostent les ferries. Deux bars de part et d’autre font face au bassin avec leurs grandes terrasses. C’est le petit-déjeuner des touristes : café, granite et brioches. Les insulaires ont pris le leur vers six heures, au moment de l’arrivée du ferry du matin. La navette rapide de Lampedusa vient d’arriver. Soudain, une vedette noire des Carabinieri traverse l’horizon à vive allure. Or, seuls deux carabiniers à terre représentent habituellement l’État italien sur ce petit territoire en pleine mer. Cinq minutes plus tard, la vedette revient vers le port en tirant au bout d’une corde une vieille barque bleue qui semble surpeuplée. Une partie de la foule quitte les terrasses des cafés et se précipite au bout du ponton pour mieux voir ce qui se passe. Les carabiniers du village accourent eux aussi avec leur petite FIAT électrique, qui doit se frayer un chemin entre les tables et les chaises abandonnées par les curieux. La barque bleue arrive le long du ponton. On distingue alors principalement les visages un peu abimés d’hommes plutôt jeunes dans l’ensemble, sans doute d’origine maghrébine. Mais on aperçoit bientôt au fond quelques femmes, des enfants, et même deux ou trois bébés. Quelques hommes plus âgés aussi. Aucun espace de la barque n’est inoccupé. Tous sur la barque semblent surpris, et ne pas trop savoir où ils sont. Leurs visages sont interrogatifs, mais surtout fatigués et brûlés par le soleil, ce qui semble indiquer que leur traversée fut assez longue, et il ne semble plus rester d’eau à bord. Un habitant de l’île dit aux touristes qui l’entourent : « Les passeurs les embrouillent : ils leur font payer les économies de toute une vie en leur faisant croire qu’ils les font débarquer en Sicile, mais ils les amènent ici, où ils ne peuvent aller nulle part ! » La foule des touristes en maillot de bain, short et lunettes de soleil regarde la scène avec une certaine pitié dans les yeux, les insulaires semblent plus habitués : « Cette année, ça doit être la sixième ou septième fois... »

Les carabiniers sont allés directement jusqu’à la navette rapide qui allait repartir pour Lampedusa : « Réquisition » ! Le bateau assez luxueux, avec air conditionné, qui a déjà embarqué ses passagers pour son voyage retour vers l’autre Pélagie, reste en effet amarré au ponton. Le chef des carabiniers crie à son adjoint : « Giuseppe, fais-les descendre petit à petit et tu commences par m’en envoyer une dizaine ! ». Visiblement, ces militaires n’improvisent pas et savent parfaitement la conduite à tenir. Tout se met en place rapidement. Mais tout d’abord, il leur faut enfiler des gants chirurgicaux blancs en caoutchouc : c’est la procédure. Le carabinier fait descendre un premier groupe de dix hommes. Les candidats à l’exil grimpent sur le ponton, n’ayant sur eux qu’un short usé ou un vieux pantalon, beaucoup sont pieds-nus, d’autres ont des paires de tongs tellement usées qu’elles n’ont plus que quelques millimètres d’épaisseur. Si près des uniformes, et sans doute à terre pour la première fois depuis un long moment, on sent la peur et la détresse qui s’emparent de l’esprit des arrivants. Ceux qui sont pieds-nus ont du mal à marcher sur les petits cailloux volcaniques très coupants du ponton. Quelqu’un demande : « Mais où les emmènent-ils ? » On lui répond : « Au centre de Lampedusa, à côté de l’aéroport, il y a un centre spécial pour les arrivées de clandestins. » Le premier groupe de dix monte à bord de la navette rapide, et tous s’effondrent dans les fauteuils bien plus confortables que les planches où ils sont restés tout le temps de la traversée. Bientôt une deuxième dizaine descend à terre et se dirige vers la navette, guidée par le jeune carabinier. Parmi ceux-là, une fillette n’a qu’une seule chaussure. Les hommes sourient, sans doute contents de quitter finalement leur embarcation à bout de course. Un Linosien inspecte le moteur caché sous une planche : « C’est incroyable ! Comment ont-ils pu réussir un tel trajet en mer dans ces conditions ? » Quelques personnes s’approchent du groupe de dix et tentent de leur remettre un sac avec des fruits, du pain et de l’eau. Les carabiniers interceptent immédiatement le sac en plastique mais promettent de leur distribuer une fois sur le bateau où ils sont en train d’embarquer. Pendant ce temps, d’autres touristes sont occupés à monter à bord d’un bateau qui se trouve à côté de la barque bleue : c’est le bateau pour les excursions à la journée autour de l’île. Appareils photos, caméras vidéos, tenues de plongée, provisions en tout genre...

Le prêtre de l’île est arrivé lui aussi, et demande aux carabiniers de lui laisser le temps d’aller acheter de l’eau et quelque chose à manger. Une scène digne d’un Rossellini se joue spontanément : le prêtre en soutane repart en courant vers le premier bar avec un gamin, d’où il revient avec un pack de six grandes bouteilles d’eau et un énorme plateau de croissants. Il est autorisé à monter à bord de la navette et distribue les croissants, sous les regards attendris des habitants du village, très fiers de leur curé, arrivé cette année après un long moment sans prêtre sur l’île. À la fin du transbordement, on a compté soixante-quatre personnes, sur une barque qui sans doute ne devrait pas naviguer avec plus d’une dizaine de personnes à bord. Beaucoup de gens sont frappés du fait que presque aucun d’entre eux n’avait de bagages. Quelques-uns avaient une serviette de toilette autour du cou. « Et la barque, que vont-ils en faire ? » : « On va la démonter complètement pour ne pas qu’elle puisse être réutilisée ». Enfin, le dernier arrivant embarqué sur la navette des Ustica Lines (deux liaisons par jour entre les îles Pélagie), les deux militaires ont retiré leurs gants en plastique, qui sûrement collaient à leurs mains dans la chaleur de ce matin d’août, et les ont posés sur le rebord du ponton. La navette climatisée a quitté le port en se soulevant hors de l’eau et a commencé à glisser sur la surface de la mer bleue et lisse en direction de Lampedusa.

Pendant cette seule semaine du 15 août 2002, en pleines vacances des citoyens de l’euroland, près de neuf cents personnes ont « débarqué » en Sicile même, ou bien sur une des îles mineures qui lui sont plus ou moins proches. Les Pélagie, l’île des Courants ou Pantelleria. Depuis le début de l’année, plus de quatorze mille personnes sont arrivées sur les côtes du sud de l’Italie, dont au moins quatre mille sur la seule île de Lampedusa, la plus proche de la Tunisie. En provenance de ce pays, si proche de la Sicile, bien qu’ayant très peu de contacts avec elle, arrivent surtout des personnes originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique sub-saharienne, avec parfois quelques Kurdes ou Afghans (on suppose que les traficants les « chargent » sur de petits bateaux dans les eaux internationales avant de les abandonner en direction d’un bout de terre sicilienne ou d’une île voisine). Quelques-uns arrivent vraiment à débarquer sur une côte, mais la plupart sont repérés et arraisonnés en mer par les garde-côtes ou les carabiniers. Certains coulent. Ces arrivées du côté sicilien sont toujours en petit nombre, alors que ceux qui débarquent du côté de l’Adriatique, en provenance des pays de l’Est, de Turquie ou d’Égypte arrivent parfois à plusieurs centaines. Dans les îles Pélagie, les arrivées avaient diminué ces dernières années mais on peut déjà parler de « boom » pour l’année 2002. La mer en été, plus calme, facilite les tentatives.

À Lampedusa, les réactions des habitants sont souvent peu accueillantes. Pour une île dont 80% de la population vit du tourisme, un débarquement signifie un déficit d’image et donc un risque de baisse d’affluence. Car le « camp » près de l’aéroport ne fait pas vraiment une belle publicité à ce paradis du plagiste qu’est l’île en été : prévu pour accueillir environ deux-cent-cinquante personnes, pas loin de sept cent hommes, femmes et enfants sont « parqués » au moins trente jours « pour certifier de leur identité et de leur provenance » selon la loi en vigueur. Ce qui se révèle le plus souvent impossible, personne ne dévoilant son pays de provenance afin d’éviter un rapatriement express. Dans ce centre situé sous la piste d’atterrissage de l’aéroport de Lampedusa, deux députés de Rifondazione Comunista,qui ont été les seuls autorisés à le visiter par le Ministère de l’Intérieur, ont dénoncé les conditions déplorables d’accueil des immigrés et ont pointé le manque d’hygiène dû au manque chronique d’eau, outre la pauvreté et la répétition invariable des menus. Dans une île qui accueille les vacanciers du nord de l’Italie, tous impeccablement douchés à l’heure de l’apéritif, après une belle journée de plage. Et les autorités de reconnaître qu’il n’y a pas de problème d’eau sur leur île... sauf dans le centre, où quelques cas de gale se sont déclarés cet été. Une panique s’est alors emparée des opérateurs touristiques qui ont reçu des appels de clients pour savoir s’il était prudent de venir, avec les enfants... La nervosité des habitants de Lampedusa est également dûe à la fréquente réquisition par le gouvernement des ferries qui transportent normalement une bonne partie des touristes. Lorque le centre est trop peuplé, les migrants sont transférés avec ces bateaux vers la Sicile pour rejoindre les centres de Trapani ou d’Agrigente. Les touristes qui ont une réservation payée sont contraints de rester à terre et de prendre le prochain ferry... le lendemain matin. L’incident survenu cet été un matin de la mi-août a provoqué une petite émeute sur le quai du port. L’élu en charge des transports de la Province d’Agrigente, de Forza Italia, a fait une déclaration demandant à l’État d’utiliser des navires militaires afin de préserver les vacances des touristes qui ont payé leur séjour après avoir travaillé toute l’année dans ce but. En effet, « ces transports d’immigrés, souvent en état de pauvreté extrême et en mauvaises conditions de santé, donnent la plus mauvaise image de notre pays aux touristes qui viennent découvrir les îles Pélagie. » Joint au téléphone, il espère aujourd’hui que la nouvelle loi apportera enfin une solution à cette « situation dramatique », et découragera les candidats au départ.

Celle-ci, dite loi « Bossi-Fini », du nom des deux leaders d’extrême-droite alliés à Berlusconi qui l’ont rédigée, est entrée en vigueur à la rentrée, le 9 septembre 2002, annoncée fièrement sur le mode : « Enfin les expulsions vont être effectivement appliquées. » Mais, en face, les candidats au départ ne semblent pas tellement craindre ces grosses voix de la droite européenne : les arrivées n’ont pas cessé. La gauche est cependant restée trés discrète sur ce thème impopulaire, puisque la plupart des mécanismes qui « fabriquent » littéralement des clandestins ont été introduits par elle. Mise en place par le centre-gauche, la loi « Turco-Napolitano » a instauré la procédure qui fait appel à des « centres d’accueil temporaire » ou de « permanence temporaire, ce que les Français appellent d’une manière à peine moins euphémisée, « zones d’attente » . Le migrant qui arrive, une fois passé par le sas du « centre d’accueil », si son identité n’est pas établie, est relâché avec une « intimation à quitter le territoire » sous cinq jours avec la nouvelle loi (au lieu de quinze auparavant). Généralement, comme beaucoup de journaux italiens le rapportent, le nouvel arrivé qui goûte enfin à la liberté d’aller et de venir, se dirige directement vers les fermes où l’on a besoin de lui sur-le-champ, car le ramassage des fruits ou des tomates ne peut attendre. Un conteneur de 250 kg rempli est payé entre quatre et cinq euros. De six heures du matin à huit heures du soir, on arrive à remplir entre sept et dix conteneurs. Selon la CGIL (l’équivalent italien de la CGT), les clandestins sont payés entre 30 et 40% de moins que les ouvriers agricoles italiens, qui sont employés comme saisonniers, mais avec un contrat. Les clandestins ne sont évidemment pas déclarés.

La gauche s’est satisfaite de ce « système » et s’est bien peu faite entendre contre la loi « Bossi-Fini ». Les seuls à avoir exprimé leur mécontentement de l’aggravation des conditions de vie des immigrés sans permis de séjour sont les milieux ecclésiastiques et... les petits entrepreneurs du nord du pays, qui recherchent une main-d’œuvre à bon prix et à horaires flexibles. Même s’il faut déclarer les gens. Et c’est ainsi que par populisme, un gouvernement de droite se retrouve à mécontenter une bonne partie de son électorat, catholiques et entrepreneurs. Mais la nouveauté de cette loi réside dans le fait que les clandestins sont maintenant criminalisés : le migrant arrêté sans permis de séjour est expulsé ou bien transféré, si son identité est inconnue, dans un centre de « permanence temporaire ». Mais tout ceci n’est pas gratuit et bien des questure de province n’ont pas les moyens de réaliser des expulsions pour toutes les personnes arrêtées, ni n’arrivent à leur trouver une place dans les centres, où se bousculent les immigrés dans l’attente d’un futur incertain. Du coup, la loi a prévu une échappatoire : les immigrés sont finalement relâchés mais, s’ils ne quittent pas le territoire et sont arrêtés à nouveau, ils seront incarcérés pour une peine de prison de six mois à un an. Est ainsi créé le délit d’immigration clandestine, avec incarcération rapide, alors que les prisonniers italiens sont actuellement en révolte contre leurs conditions de détention indécentes, avec de fortes revendications en matière de santé. Les immigrés risquent ainsi de connaître une existence des plus précaires, qui ne fera que « clandestiniser » toute leur vie sociale.

Pourtant, déjà des réactions se font entendre dans la société civile. Surtout des mouvements apparaissent, particulièrement au nord de l’Italie où les immigrés, plus nombreux et plus souvent employés dans les usines, sont moins précaires. Au moment de l’entrée en vigueur de la loi « Bossi-Fini », plusieurs dizaines d’immigrés occupaient la superbe cathédrale de Trévise pour demander des logements décents, autre problème important pour ces populations arrivées depuis peu et ignorées par la population locale. Le maire, élu de la Lega Nord, le parti d’Umberto Bossi, ne sut répondre que par des propos racistes, refusant toute aide municipale. C’est finalement l’Église qui trouva des logements, et les évêques protestèrent officiellement contre la nouvelle loi - dont la disposition la plus « médiatique » est de relever systématiquement les empreintes digitales de tous les titulaires de permis de séjour. Cette dérive est inquiétante au sein d’une société italienne dont les citoyens connaissaient eux-mêmes, il y a encore peu de temps, les routes de l’exil.

PS.J’apprends que le naufrage d’un bateau rempli d’immigrés africains vient de survenir. Une quinzaine d’entre eux sont morts, en particulier les femmes et les enfants. Quatre-vingt-douze personnes ont été sauvées et conduites à l’hôpital ou au centre d’accueil d’Agrigente, puis transférées à celui de Syracuse, faute de place. Des « centres d’accueil temporaire ou de permanence temporaire » — ce que les Français appellent, d’une manière à peine moins euphémisées, « zones d’attente ». Deux « passeurs » ont été arrêté, un Libérien et un Égyptien.

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Publiée dans Vacarme 21, , pp. 49-52.