Vacarme 74 / Cahier

déplis de peuples

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déplis de peuples

Depuis 2011, à Maïdan, place Tahrir, à la Puerta del Sol et ailleurs, la révolution a surgi. Cette révolution, ces révolutions, ont permis le bouleversement d’ordres établis. Mais elles ont aussi transformé les manières de se représenter et de penser l’événement révolutionnaire en lui-même. Le cinéma documentaire se fait aujourd’hui l’écho de ces mutations, proposant un nouveau regard sur le soulèvement, et une nouvelle manière de donner à voir et à penser la révolution, de déplier sa trame, de faire parler et agir ses acteurs.

La chaîne insurrectionnelle qui depuis 2012 va du printemps arabe à Maïdan, en passant par le mouvement du 15-Mai et les Occupy de Wall Street et d’ailleurs, a remisé une part de l’outillage séculaire des révolutions, comme elle a mis au centre des pratiques jusqu’alors associées à des luttes plus sectorielles (occupation et sit-in). De là que ces événements aient surtout été caractérisés par des absences : absence de chefs et de hiérarchie, de revendications ciblées et d’émissaires pour les porter, de destruction postulée fondatrice (car la violence eut court et les morts n’ont pas manqué) ; et absence de lendemains, a-t-on pu dire, puisque aux embrasements soudains aurait succédé un rapide évanouissement des peuples rassemblés sur les places. Les modalités de l’action témoignaient de la tangente prise par rapport à l’imaginaire révolutionnaire issu de 1789 : à l’assaut d’un lieu (prise de la Bastille ou du Palais d’Hiver) s’est substituée l’occupation d’une place (Tahrir, Puerta del Sol, Zuccotti Park, tant d’autres encore). Dans ces mouvements immobiles, rétifs aux projets et désireux surtout de manifester un refus intégral, s’est renégocié le rapport de la lutte à l’histoire. La révolution y perdait son statut de palier ou de seuil, de rupture ouvrant sur l’inouï. S’inventait ainsi une nouvelle manière de briser la vertèbre du temps historique : non en accouchant d’un futur rêvé par le passé, mais en intensifiant l’actuel au point de le soustraire aux chaînes causales comme aux fers des gouvernants. Mobilisation en forme de pure présence, pur présent émancipé de l’avant et de l’après : le peuple qui en surgit a quelque chose de clignotant, pour se confondre entièrement avec la performance de l’occupation, avec le spectacle qu’il donne de lui-même sur la place — il n’existe qu’en acte, non en souffrance [1]. Dans cette reconfiguration, la théorie s’est vue destituée de son titre de guide ou pilote, quand elle cumulait auparavant, de manifeste en manifeste [2], les fonctions de diagnostic et de prescription. Nul livre n’a soutenu ces soulèvements, pas plus que n’en a émergé d’intellectuel organique.

De ces chamboulements, quelques films portent la trace. Tous documentaires, pour l’essentiel tournés in situ, parfois réalisés à partir de vidéos recueillies sur le web où les avaient postées des acteurs des événements. Les fictions, elles, tardent à emboîter le pas, ou bien claudiquent. Citons : Tahrir, place de la libération de Stefano Savona [3] (France, Italie, 2011), The Uprising de Peter Snowdon (Belgique, 2013), Vers Madrid — The Burning Bright de Sylvain George (France, 2014), Maïdan de Sergueï Loznitsa (Ukraine, 2014). Ceux-là surnagent par rapport à une production pléthorique de qualité inégale [4]. Les films n’ont pas manqué. Toutefois s’imposent deux remarques. D’abord, leur très grande majorité vient de cinéastes chevronnés, ayant fait leurs armes dans des films consacrés à des luttes antérieures, voire dans la fiction (c’est le cas de Loznitsa), cinéastes demeurant par ailleurs dans une position orbitale par rapport aux mouvements qu’ils filmaient (Savona filme l’Egypte, George l’Espagne, Snowdon ne s’est pas rendu sur les lieux, décidant à la place d’arpenter YouTube des mois durant). Ensuite, le cinéma — et c’est une première historique — n’y tint pas le rôle de canal d’exposition privilégié des événements, si bien que cette production représente peu de chose en regard de celle, autrement plus massive, de vidéos destinées au Net et obéissant à des standards esthétiques bien différents. Les cinéastes l’ont d’ailleurs compris, accueillant presque tous ces images dans leurs films, selon des proportions variées.

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Post-scriptum

Gabriel Bortzmeyer est membre du comité de rédaction de Débordements, il prépare une thèse à Paris VIII sur les figures du peuple dans le cinéma contemporain.

Notes

[1Voir à ce propos le très beau texte de Judith Butler, « “Nous, le peuple” : réflexions sur la liberté de réunion », trad. Eric Hazan et Charlotte Nordmann, dans le collectif Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, 2013.

[2C’est tout le propos de Michael Hardt et Antonio Negri, dans Déclaration. Ceci n’est pas un manifeste (trad. Nicolas Guilhot, Raisons d’agir, 2013), que d’affirmer la péremption du modèle du manifeste ou plus généralement de l’avant-garde.

[3Voir « Paroles sous caméra », entretien du cinéaste avec Dominique Dupart, Lisa Ginzburg et Laure Vermeersch, Vacarme 65, automne 2013].

[4Sans exhaustivité : Rise Like Lions de Scott Noble, 99% : The Occupy Wall Street Collaborative Film d’Audrey Ewell et Aaron Aites, All Day All Week : an Occupy Wall Street Story de Marisa Holmes, Libre te quiero de Basilio Martin Patino, ou encore, filmant la révolution cairote depuis son hors-champ, la campagne égyptienne, Je suis le peuple d’Anna Roussillon ; cela sans compter les innombrables réalisations, souvent collectives — voir Insurgence, sur ledit « printemps érable » —, disponibles sur YouTube ou Vimeo.