Vacarme 77 / Cahier

points noirs sur fond rouge (#1)

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points noirs sur fond rouge (#1)

Le nom sera resté au pays.

Elle entrera sans nom, en laissant son nom sur le seuil.

Presque aucune des familles pour lesquelles elle travaillera durant plus de dix ans ne le lui demandera. Elle sera pour tous « Nestan », ou « madame Nestan » : prénom suivi d’aucun nom de famille, titre fait exprès pour celles qui n’en ont pas.

Elle viendra moins de Géorgie que de l’ancien bloc de l’Est — qui n’existe plus. Ils seront nombreux, avec le temps, à la croire Slovène, Slovaque, Ukrainienne comme si, au bout de trois ou quatre ans, le pays d’origine des femmes de ménage, des employées du nettoyage et des gardes d’enfants s’effaçait, finissait par ne plus en former qu’un seul.

Elle demandera tantôt quatre et tantôt cinq euros de l’heure et travaillera dans chaque appartement cinq ou six heures de suite, à raison d’un jour par semaine.

Ne perdra jamais son accent. Portera un casque de cheveux blancs très courts, comme prématurément blanchis, et chacun de ses sourires creusera son visage de dizaines de rides. (Ses cheveux encore noirs, à la fin de l’été 2003.)

Elle frappera en donnant quelques coups très légers contre la porte puis, en l’absence de réponse, ouvrira avec ses clefs, le plus silencieusement possible. Elle se débarrassera de son manteau sur le seuil, le pliera sur une chaise, posera sur la commode son téléphone portable, ses clefs : c’est en général là que la maîtresse de maison déposera le salaire, le billet bleu, le rose.

Elle sera dans leur travail, leurs meubles, les interstices de leurs vies.

Elle nettoiera leurs places, leurs rues, souvent la nuit, à horaires décalés, prendra pour partir au travail les mêmes rames, empruntera les mêmes couloirs qu’eux, mais toujours plus tôt ou plus tard ; terminera son service au moment où ils se réveillent et repartira lorsqu’ils dorment, dépoussièrera leurs chambres, videra leurs cendriers, traversera des bureaux tout juste désertés. Sa place : ne pas être là, passer.

Partir. Laisser sa vie au milieu, en plan, essayer d’en refaire une autre. Préparer ses a aires.

***

Son fils, Genadi, a un peu moins de sept ans lorsqu’ils entrent en Grèce.

Quel âge j’avais, à l’époque ?

Tu avais six ans et quelques — quelques quoi ? — quelques mois — et toi ? — trente ans de plus : à ta naissance j’avais trente ans, trente ans quand tu es né — trente-six ans et quelques mois, alors.

Genadi a un peu moins de sept ans en août 2003 et demande : Qu’est-ce que ça veut dire, émigrer ?

***

Sur une feuille de papier blanc, l’enfant dessine le pays d’où ils partent, le pays où ils vont, trace une ligne noire au milieu. La Géorgie est bleue, la Grèce est rouge : Nestan et lui sont deux points noirs sur le fond bleu, la grand-mère, Marika, est un point noir sur le fond rouge.

***

Ils entrent en Grèce à la fin de l’été. Souvenir suspendu : l’endormissement très bref, dans le ciel, deux heures après le décollage, les paupières lourdes de l’enfant, le rideau du hublot entrouvert et ces dizaines d’îles défilant sous ses yeux. Sa mère, ancienne ouvrière de l’industrie textile, les a devancés de quatre ans, a récolté des olives, des cerises et des pêches dans les champs de Thessalie, soigné des malades, nettoyé des maisons, élevé des enfants dans la banlieue nord d’Athènes.

Photo Dimitris Alexakis

***

Souvenirs téléphoniques : elle ouvrière cardeuse et lui mécanicien et il la protégeait — quand as-tu décidé ? — il me tarde d’entendre sa voix — émigrée de cinquante-quatre ans partie seule et attendant, depuis quatre ans, qu’ils la rejoignent — quatre ans de rendez-vous téléphoniques, à distance, et parfois entre les mots comme un appel au secours étouffé — elle estimait que l’enfant était trop jeune, venait de l’inscrire en petites classes, elle avait encore un travail et informait sa mère des progrès de l’enfant, il me tarde d’entendre sa voix, je ne l’ai jamais entendue, de quoi parle un enfant de deux ans et demi, un enfant de trois ans, un enfant de quatre ans ? — quatre ans de rendez-vous éloignés, à heures fixes, j’appelle d’une cabine, je suis à Salonique, je suis sur la place Omónia, j’appelle de la gare : elle entendait dans les silences lorsque leurs voix retombaient la rumeur de la ville, le passage des voitures, les éclats de voix de ceux qui à ce moment même riaient, se retrouvaient dans une autre ville — je n’ai pas beaucoup d’unités, je viens d’acheter une carte, je suis fatiguée, il me tarde de vous voir, Y. va bien ? quand viendrez-vous ? est-ce que je peux parler au petit ? — j’étais partie pour la saison, je soigne des malades, je garde deux enfants dans la banlieue nord d’Athènes — saison des pêches, saison du nettoyage, saison des ménages et de la garde d’enfants, saison de travail dans les couloirs du métro — je travaille demain soir dans un parking du centre, la ligne 1 y conduit — elle aurait préféré la retrouver à l’aéroport, ne cessera au long du voyage de vérifier que la feuille de papier pliée en quatre contenant l’adresse du parking est toujours dans sa poche — il me tarde de vous voir, il n’y a pas grand monde, ici.

***

Qu’est-ce que ça veut dire, émigrer ?

Partir. Laisser sa vie au milieu, en plan, essayer d’en refaire une autre. Préparer ses affaires.

Laisser le chat aux voisins. Retraverser la rue en serrant la main de l’enfant, qui se retourne. Ne pas pouvoir tout prendre. Laisser : mes livres — le papier est trop lourd —, mes jouets — le train électrique qu’un père dont il ne se souvient pas a construit un Noël, au milieu du salon, laissé en bon état de marche juste avant de mourir. Il n’y a que trois bagages, deux valises et un sac, et trois bagages ne peuvent pas contenir une maison. Le grenier, la fenêtre sous les combles, les arbres.

L’enfant dessine le pays de départ, le pays d’arrivée, trace une ligne noire au milieu. La Géorgie est bleue, la Grèce est rouge.

***

Choses aperçues du train entre la petite ville et la grande : un cheval, une table, un arbre et une chaise, un cavalier de pierre, la ligne d’une rue, un balcon, un laurier, des plantations de thé, un couple, un arbre, une rivière, un pont, un chauffeur, deux enfants, une femme, un restaurant, une procession, un bus, un cimetière, un arbre, des poteaux électriques et là, regarde : l’hôtel où je travaillais et que l’enfant aperçoit pour la première fois. Le vent souffle au milieu des vignes, rabat le rideau entre le wagon et la plaine, la gifle presque, l’enfant cligne des yeux en souriant aux passages de l’ombre à la lumière.

Questions : Qu’est-ce que ça veut dire, émigrer ? Pourquoi de la capitale, et pas de notre ville ? Où dormirons-nous, là-bas ? Qui est-ce ? Je les connais ? Qu’est-ce que ça veut dire, gagner la capitale ?

Choses que l’on fait sur le parcours : dessiner, regarder, dire tout ce que l’on voit, choisir une couleur, jouer les voitures rouges contre les voitures bleues, se rendre compte assez vite que les voitures rouges sont beaucoup plus nombreuses, se rabattre sur les voitures blanches, regarder des dauphins, des orques et des baleines à l’intérieur d’une petite boîte bleue qui ressemble à un appareil photo, déballer le repas, deux sandwichs à l’omelette avec un peu de menthe, un thermos d’eau glacée. Crayonner le voyage sur une serviette blanche, dépliée sous la fenêtre : Nagobilevi, Ozurgeti, Tbilissi, la Géorgie, la Grèce. Expliquer à l’enfant : ça veut dire changer de pays. Parce qu’il n’y a pas d’aéroport à O. Chez un cousin éloigné de grand-mère : je leur ai téléphoné, ils vivent toujours là-bas, ils peuvent nous héberger, une nuit. Y aller. La voiture, le train, le bus, les pieds, le minibus, l’avion. Dans le paysage, au-dessus du paysage, à travers. S’arrêter à la gare, devant un distributeur de boissons, dans une aire de jeux, dans un parc, au milieu de la rue, se délester un instant des valises, laisser leur poids au sol. Tracer une marelle : lorsqu’il fait beau dans un pays il peut pleuvoir dans un autre. Lorsqu’il fait jour dans un pays il peut faire nuit dans un autre. Aller quelque part, marcher, soudain les gens parlent une autre langue, c’est à ça que l’on sait que l’on a changé de pays : une frontière est un trait, changer de pays est l’affaire d’une seconde, dit l’enfant en faisant l’équilibre sur la ligne de craie.

Partir. Ne pas pouvoir tout prendre, devoir presque tout laisser. Oublier dans le bus le foulard de soie grège acheté sur un marché, à T., 12 ans auparavant, quelques jours avant la guerre. Descendre : ne pas reconnaître le quartier. L’entrée est un dédale : l’oncle et la tante les attendent à l’étage et les guident de la voix, d’en haut, les exclamations de l’enfant se répercutent dans la cage d’escalier, ils ne trouvent pas la lumière. Déposer les valises à l’entrée du salon. La fenêtre est ouverte, il fait encore grand jour, regarder les immeubles, entendre depuis la cuisine l’enfant qui éclate de rire, se lever, n’apercevoir que deux épis de cheveux bruns, hirsutes, derrière le canapé, allumer une cigarette, observer la façon dont l’oncle sert l’eau-de-vie dans de petits verres colorés, écouter comme une berceuse ses souvenirs d’enfance et de vacances à K., ses souvenirs du temps de l’usine, regarder leurs mains posées dans la lumière sur la table de bois et éprouver peu à peu le sentiment de s’éloigner, des murs, de ses proches, de soi-même, absence qui n’empêche pas d’être là, d’écouter : sentir que le soir tombe et que la conversation peu à peu se défait. Rester seule devant les fenêtres, le dos à l’appartement endormi, regarder la nuit passer et toucher l’aube à travers les fenêtres, murmurer : nous partons, en touchant l’enfant à l’épaule.

Photo Dimitris Alexakis

Regarder Tbilissi filer à travers les fenêtres, se réjouir de quitter une ville que l’on connaît à peine, où l’on n’a pas de souvenirs, tenir les passeports à la main et serrer la main de l’enfant, plus fort lorsque l’avion quitte le sol et monte dans le vide, chute à la verticale. Les hôtesses remontent le couloir en poussant un chariot, l’enfant soulève l’enveloppe de papier qui recouvre les plats, demander un café, le soleil entre dans l’habitacle, dormir, des dizaines d’îles défilent sous les yeux, entrouvrir le rideau : la voix annonce que l’avion a débuté sa descente mais il n’y a rien, tout en bas, que la mer.

Songer au foulard oublié dans le bus et l’imaginer voyageant lui aussi tandis que l’avion amorce la descente et qu’ils se rapprochent de la terre. Comment sera la pluie, là-bas ? Les gens auront des souvenirs d’enfance, des souvenirs de vacances, des souvenirs d’usine — fermer les yeux et tenter d’extraire de l’avenir une image comme on le fait d’ordinaire du passé, une fenêtre donnant sur la rue, l’enfant jouant dans la lumière, une lumière légère dans une maison solide. Tâter de nouveau dans la poche la feuille de papier, l’adresse du parking.

Tenir les passeports à la main : ressortissants de l’UE / non-ressortissants de l’UE. Passer, l’un après l’autre : l’enfant d’abord, puis elle. Murmurer : « En Europe » tandis que l’enfant s’élance, premier des passagers dans le grand couloir froid. Premiers pas dans l’aéroport d’Athènes, dans la fatigue du voyage et les mots inconnus.

Entrer. L’enfant court devant elle sous les lumières dans le couloir climatisé, s’éloigne, n’est plus bientôt qu’une silhouette minuscule, disparaît puis réapparaît pour lui faire de grands gestes, c’est là, ici, qu’il faut attendre les valises, pour le moment le tapis roulant est vide mais tourne pourtant comme s’il acheminait des bagages invisibles — le regarder tourner parmi les voyageurs et apercevoir soudain, écartant le voile, le coin du sac rouge puis la valise verte et, en fin de cortège, comme oubliée, la jaune.

Sortir dans un mur de chaleur, amasser les valises, reconstituer autour de soi un semblant de maison tandis que l’enfant s’élance, prend place dans la file devant le kiosque blanc : songer qu’il a déjà réussi à se fondre dans la foule tandis qu’elle a plutôt le sentiment de n’être nulle part, perdue dans un espace de lumières et de voix, de villes, de distances et de directions inconnues. L’enfant revient vers elle, dépose les tickets dans sa main. Le visage contre la vitre, elle suit des yeux le relief des montagnes, les stations de train aussitôt emportées, les longues façades monochromes des entrepôts, les champs, les premiers bâtiments, magasins de meubles aux vitrines éclairées auxquels succèdent peu à peu des immeubles et des maisons à un étage, ville presque privée de son dans l’habitacle clos, la lumière tamisée et le ronronnement du moteur, silhouettes aux fenêtres, promeneurs, jeune fille de profil courant le long du bus casque sur les oreilles, collines : elle découvre la ville sans en perdre une miette, regarde comme si elle craignait que le pays inconnu disparaisse ou s’éclipse si elle le quittait un seul instant des yeux.

Photo Dimitris Alexakis

Le temps fuit, elle n’a plus prise sur lui, le temps est devant eux, ils entrent dans la ville à la fin de l’été, le parking est un immeuble de béton aux structures apparentes dont les étages creux semblent se perdre dans la nuit, enseigne jaune visible de très loin : ils remontent la rue sans la quitter des yeux, les valises pesant en arrière, déposent les bagages sur une rampe de béton marquée de signes blancs, un gardien sort d’une guérite, la vieille femme apparaît peu après ta mère ancienne ouvrière fileuse partie seule à l’âge où d’autres se reposent et les prend dans ses bras et après elle ils traversent la ville, ce n’est pas loin, c’est ce que j’ai trouvé de moins cher, la traversée de la ville ne dure qu’un quart d’heure, c’est ici, dit Marika, ici ? répond l’enfant, chez nous ? — chambre de quatre mètres sur six peut-être avec un lavabo, une plaque, une fenêtre, un porte-manteau et un téléviseur, pas de lits, non, mais j’ai apporté ça, deux sacs de couchage froissés dans le grand sac de marque Paradis rangé derrière la porte, je n’ai jamais dormi dans un sac de couchage, l’un noir, l’autre bleu, est-ce que je peux prendre celui-là ? — la grand-mère le regarde en souriant et elle tout à côté, comment se fait-il qu’elle soit encore si grande, toi toujours si petite ? — ne ferme pas, lorsqu’elle s’avise enfin de refermer la porte restée bâillante, je ne vais pas rester — écouter un instant le tapement hésitant de ses pas sur les marches, défaire les valises tandis que l’enfant inspecte le couloir, déballer les vêtements, fouiller l’espace du regard à la recherche d’un verre où poser les deux brosses — assis au bord de la fenêtre sur la moquette usée l’enfant : je ne comprends rien, pas de chaînes dans notre langue — se brosser les dents, attendre que l’enfant revienne des toilettes, déplier les couchages, s’étendre le long du mur, regarder l’enfant recroquevillé là-bas, sous la fenêtre, dans le pyjama familier, murmurer bonne nuit, éteindre la lampe, penser, après un long silence : c’est notre première nuit en Europe, guetter le moindre pas, le moindre claquement venu du dehors comme si l’obscurité de la chambre écoutait elle aussi, fermer les yeux dans une pièce obscure, se retourner en dormant dans un autre pays, dormir, rêver peut-être : sur une feuille de papier blanc, l’enfant dessine le pays de départ, le pays d’arrivée, trace une ligne noire au milieu. La Géorgie est bleue, la Grèce est rouge. La grand-mère, la mère et l’enfant sont trois points noirs sur le fond rouge, il n’y a plus de point noir sur le fond bleu.

La suite de ce texte sera à lire dans le numéro 78 de Vacarme (janvier 2017)

Post-scriptum

Né en 1971 à Paris, Dimitris Alexakis est écrivain et anime le KET (« Atelier de réparation de télévisions »), un espace de création né au cœur de la crise dans le quartier de Kipseli, à Athènes. Son blog Ou la vie sauvage. Il tient dans vacarme la chronique Les baricades mistérieuses. Les photos qui accompagnent ce texte sont de l’auteur.