Vacarme 78 / Cahier

points noirs sur fond rouge / 2

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points noirs sur fond rouge / 2

Ils apprennent le nom de leur première adresse : Odós Dimochárous, triánda èna, à quelques pas du mont Lycabette.

Est-ce que les rues portent toujours un nom ?

Est-ce que toutes les rues portent des numéros ?

La fenêtre donne sur un paysage étranger, la porte de l’immeuble ouvre sur une ville étrangère. Ils marchent tout le jour : à la fin du jour, les lampes de l’éclairage public s’allument d’un seul coup et la mère et l’enfant lèvent les yeux, surpris comme si une nuée d’oiseaux s’était brusquement envolée à leurs pieds. Dans une épicerie, ils achètent du riz, du thé, du lait, des conserves de thon, de l’huile, du papier hygiénique, une pochette de stylos, un bloc de papier — à demain, dit l’enfant dans une langue que l’homme, derrière la caisse, entend pour la première fois.

Ils partent en reconnaissance dans les rues les plus proches, puis au-delà, jusqu’au périphérique, et notent sur le plan l’emplacement des lieux utiles, une boulangerie, une pharmacie, un parc.

Il n’y a qu’un trousseau de clefs. Sur les boîtes aux lettres du hall, seuls les noms étrangers sont en caractères latins.

Ils apprennent le nom des jours. Deux semaines déjà et Nestan plaque dans l’entrée une feuille indiquant le numéro de téléphone des lieux où elle travaillera, un hôtel touristique de la place Omónoia, un complexe de bureaux, une société d’assurances ; un mois plus tard, l’adresse de l’hôtel est remplacée par celle d’un grand café du Centre, l’immeuble de bureaux par un supermarché, les lieux de travail se succèdent et la feuille ressemble bientôt à un brouillon à peu près illisible.

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Le temps fuit : je marche, tu marches, il marche, elle marche, je m’appelle, je parle, je travaille, je mange, je bois, je dors, je pense, j’attends, il y a du soleil. Elle repasse ses verbes, continue dans le bus à former des phrases à mi-voix, où est la station ?, comment vont les enfants ?, apprend à Genadi ses mots nouveaux du jour. Dans un quartier près de la mer, elle arrête un passant et lui fait comprendre par gestes qu’elle ne sait plus dans quel sens aller car la ville est partout. Elle laisse l’enfant à sa mère, les quitte en fin d’après-midi pour prendre son service, retrouve quelquefois son fils, au matin, le visage lové dans le creux de son bras, dans le noir et blanc et les lueurs du poste — je dormais, dit l’enfant tandis qu’elle le porte et le couche tout habillé en travers du sac.

Les mots de l’enfant viennent de la télévision et les siens du travail, mots qui écharpent les mains, choses à porter d’un bout de couloir à un autre.

Les mots de l’enfant viennent de la télévision et les siens du travail, mots qui écharpent les mains, choses à porter d’un bout de couloir à un autre, o kouvás, le seau, mots chlorés qui piquent les yeux. Presque trois mois, constate-t-elle une nuit sur une place de Kaissarianí, devant l’enseigne lumineuse qui marque en pointillés l’heure et la date du jour.

Les lampes de l’éclairage public s’éclairent à 20 heures et s’éteignent à 7 heures. Ville propre est la devise des balayeuses municipales qu’elle porte sur sa blouse, en lettres vertes sur fond blanc. Elle commence peu à peu à prendre le mot propreté en horreur.

Elle songe à ses études, milliers de livres emportés par un torrent obscur. Le temps fuit : elle s’absente désormais plus de dix heures par jour, un quart de son temps se passe en déplacements, le temps emporte tout. Elle veut croire qu’elle gagnera bientôt de quoi payer quelqu’un pour s’occuper de lui, pour l’heure l’enfant grandit ainsi, presque seul, elle lui demande d’attendre mais l’oblige dans les faits à grandir plus vite que son âge — plus vite ; elle n’avait qu’un travail, là-bas, avant de ne plus en avoir du tout, elle en a maintenant cinq, huit, douze — je comprends, dit l’enfant.

Que fait-il, lorsque je ne suis pas là ?

Il regarde la télévision, attend, demande à quelle heure tu rentreras, se retient de dormir, commence un puzzle, guette l’ouverture de la porte de l’immeuble, le bruit des pas, le claquement de l’ascenseur. La maison est trop petite, impossible d’y courir, je lui raconte des histoires en essayant de me souvenir de celles que je te disais. Il faudrait l’inscrire à l’école, sans papiers ?, tu as un récépissé, oui, un récépissé de trois mois, est-ce qu’ils acceptent les enfants avec un récépissé de trois mois ? M. conseille à sa fille de veiller sur son dos comme sur la prunelle de ses yeux, lui montre une manière de se pencher, de déplacer les seaux, des exercices à faire, l’essentiel ce ne sont pas les bras, c’est le dos — N. aurait chaque jour besoin de deux ou trois heures de sommeil de plus, les heures de sommeil en moins s’accumulent, qu’arrive-t-il lorsqu’on dort si peu ?, rien, répond la vieille femme, simplement on vieillit — la chambre est toujours de 4 mètres sur 6 et l’enfant grandit.

— Mais qu’est-ce que tu fais, comme travail ?
— Je balaye la ville. Je nettoie la poussière des rues.
— Toute seule ? demande l’enfant.

***

Poussière de plastique et d’acier que les employés de la distillerie absorbent chaque jour et qu’elle respire chaque semaine en savonnant les murs, balayant le réfectoire, époussetant l’intérieur des casiers du grand vestiaire après le départ des équipes de jour, poussière de papier et de terre de l’école de Petrálona, où elle est employée à partir de septembre, des rues à l’odeur de pin, sous la colline, et de cet appartement du quartier de Metz, où elle se rend deux fois par semaine pour un service de 7 heures à 4 euros de l’heure, le lundi et le jeudi.

Poussière de la boulangerie éclairée jusqu’après minuit au croisement de la rue Agíou Meletíou et de l’avenue Acharnón, sur les vêtements des voyageurs, dans le grand hall de la gare ferroviaire, sous les tapis roulants du centre de tri et le long des couloirs de l’hôpital du Salut, près du ministère de la Guerre, où elle travaille à partir de l’automne 2004.

Poussière soulevée sous les pas, les vieilles chaussures masculines de cuir noir de cette paysanne du nord de l’Épire qui accourt vers elle et s’écrie, tandis qu’elle savonne les carreaux blancs de la station Attikí, quelque chose à propos de son eau, de l’eau de son puits qu’elle ne peut entendre dans les réverbérations du couloir de la correspondance — ses grands gestes et ses yeux et ses cheveux gris en bataille, balayés dans l’égarement d’un sourire et d’un regard qui n’est qu’attente, poussière sur les tables du café « Néon » de la place Omónoia qu’elle nettoie encore, trois jours avant qu’il ne ferme ses portes (ils vont nous jeter à la rue, dit Chrístos, qu’elle aimait bien et qui disparaît soudainement de sa vie comme si les liens mêmes devenaient, avec le travail, intermittents), sur le rebord des petits verres de liqueur que de vieilles dames sirotent, en manteaux de fourrure et maquillage, sur la terrasse chauffée du café Zonar’s, le long de l’avenue de l’Université, dans la flaque de boue où trois enfants s’élancent, là-bas, en s’esclaffant, derrière la butte, à travers le champ de ruines de l’Agora antique — le seul espace, peut-être avec le jardin National, où elle aime vraiment marcher, dans cette ville sans trottoirs —, poussière sur les vitres de l’avenue du Pirée à travers lesquelles, elle aperçoit soudain avec une netteté irréelle un broc de porcelaine à motifs bleus, des outils d’autrefois, poussière volant en pluie dans les phares allumés des voitures lorsqu’elle remonte la rue d’Athènes, interminable, en direction du Centre, journées de nettoyage à balayer la ville et à en chasser la poussière, qui revient toujours.

Elle est dans leur travail : elle nettoie leurs places, leurs rues, la nuit ou très tôt le matin, emprunte les mêmes couloirs et les mêmes rames qu’eux.

Elle est dans leur travail : elle nettoie leurs places, leurs rues, la nuit ou très tôt le matin, emprunte les mêmes couloirs et les mêmes rames qu’eux, dépoussière leurs chambres, vide leurs cendriers et passe à travers eux comme si le travail effaçait ses traces et ses traits, comme une autre.

Elle fait ce travail-là, ce genre de travail-là, un travail qui l’expose et la rend invisible et le temps fuit, le temps a commencé à fuir dès l’instant où elle a passé la frontière : elle ne fait qu’aller de l’avant, avancer pour rattraper le temps qui est toujours devant, qui aura toujours une longueur d’avance sur elle, parce qu’il appartient à d’autres — elle n’a plus prise sur lui mais travaille toujours dans l’espoir qu’elle finira bien par s’en rapprocher un peu plus, elle travaille, travaille, mais le temps est toujours devant ; les gens comme moi, pense-t-elle, ceux qui ont quitté leur pays sont des gens qui ont perdu leur temps et essayent de le rattraper.

Je n’ai pas le temps.

Mon temps n’est pas le mien, mes jours ne m’appartiennent pas et je n’ai pas le temps de m’occuper de mon fils.

***

Un an. Une fois par semaine, le dimanche, elle pique-nique avec lui dans le parc de l’Académie de Platon. Tout ce qu’elle voit est un pays : une jeune fille assise en tailleur, tout près, tient à la verticale, posé sur son genou, un instrument à cordes, l’enfant déballe le repas sans la quitter des yeux, ses yeux clignent dans la lumière. Un jeune homme à la barbe de pâtre roule une cigarette, se lève, leur lance un regard bleu et traverse le parc, grande ombre maigre parmi les herbes sèches, revient en tenant d’une main trois bouteilles de bière, un jus de fruits dans l’autre. Ils trinquent, N. se laisse aller en arrière et regarde le ciel.

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La jeune fille s’appelle Èlena. Les fossettes qui creusent ses joues lui donnent l’air de sourire toujours. Elle commence à jouer en cherchant chaque note comme si sa mémoire lui murmurait le chant, la mélodie se fait peu à peu plus précise, l’enfant leur raconte son premier jour d’école, dit le nom de tous ses camarades de classe : Èrika, Òlsi, Márkos, Iákovos, Néphèli, Elèni — le soir tombe : le jeune homme et l’enfant se lèvent et rapportent des falafels du café coopératif, au coin, derrière les grilles — la musique continue de jouer lorsque l’enfant et elle finissent par repartir et retraversent les rails. La nuit est là, on dirait que les gens se couchent plus tôt dans ce quartier, à moins qu’il soit plus tard ; elle a envie de marcher, est heureuse de sentir en elle cette absence de fatigue, je suis encore jeune, pense-t-elle, les rails sont déjà loin, en bas, l’enfant et elle avancent presque sans bruit au milieu de la ville.

***

Un orage brille derrière le mont Hymette, un téléphone noir posé sur un bureau sonne sans fin, silence, la sonnerie reprend aussitôt, bruits de pas remontant le couloir, sonnerie, claquements, silence ; elle ouvre l’armoire et en sort les brosses, perçoit le souffle mécanique d’une photocopieuse qui débite des pages dans un bureau voisin, se remémore le nom des montagnes, Hymette, Lycabette, Parnassós, contemple les éclats lointains et silencieux. Peu de choses à ramasser ce soir, des pelures de pommes, des épluchures de crayon, un reste de sandwich, deux verres, une lampe à éteindre. Vérifier chaque soir les fenêtres, les robinets, les réserves de papier-toilette. Elle déplace le grand sac jusqu’au seuil de la pièce, pénètre avant la pluie dans l’espace de bureaux mitoyen, se dirige vers les vitres et les fait basculer, commence par le coin cuisine, la cafetière rouge, extraie une coupe du rayon et se sert.

Toutes les heures sont consignées. Elle glisse son accréditation dans le sas et couvre sous la pluie la distance qui sépare l’immeuble de la station, traverse Athènes dans l’autre sens, retrouve parfois l’enfant et la grand-mère devant les mêmes images que celles qui sont projetées en boucle dans les bureaux déserts : Sharapova joue bien, nous menons contre l’Allemagne, on est en train de revenir au score. Étoiles de fatigue sous les yeux. Elle se prépare un thé, délace ses chaussures, l’enfant demande à ce qu’elle vienne le border elle-même.

Leur deuxième maison est une pièce en sous-sol donnant sur un balcon et une cour intérieure : elle a pu négocier le loyer à la baisse, ils devront en échange prendre soin des plantes, un tuyau d’arrosage est enroulé derrière le volet bleu. Elle installe un lit pliant le long du couloir de l’entrée et dort, elle, sur un canapé rouge, le visage tourné vers la porte-fenêtre et les reflets tremblants de la vitre. Elle passe ses journées à descendre et gravir des marches, s’efforce chaque fois de concentrer sur un seul point toute son énergie, ne pense qu’à la prochaine étape ; elle lit dans le train, en allant au travail et en en revenant, en marchant dans la rue, et commence à chercher des histoires.

***

Une marche, deux marches, trois marches, quatre marches : deux enfants noirs descendent l’escalier de la place Sýntagma, l’Assemblée dans leur dos. C’est l’automne : debout sur l’esplanade, elle s’arrête un instant de balayer le sol pour suivre des yeux le ballet des passants, laisse ses pensées aller, venir, disparaître avec eux — ceux qui peu à peu sortent de l’entresol, ceux qui descendent les marches, ceux qui traversent le parvis ou s’embrassent près de la fontaine, ceux qui se penchent sur le bassin, ceux qui attendent sur les bancs, ceux qui attendent debout, devant l’entrée de la station, ceux qui ont quelque chose à vendre : des pistaches, des livres religieux. N. contemple la robe d’une petite fille tenant ses deux parents par la main, suit un avion des yeux, se tourne vers le bas de la place : c’est par là que la lumière quitte la ville chaque soir en rasant le sol vers les ateliers et les anciennes usines de la plaine. Les passants s’éloignent, elle pique et extrait les feuilles mortes du bassin, pelures, papiers, emballages de cornets de glace et paquets de tabac à l’aide d’un long râteau rouge et dépose la collecte dans un sac poubelle monté sur une armature métallique. L’Assemblée est dans l’ombre, la rue Ermoú aussi : elle frissonne, le temps est en train de changer, il faudra prendre un pull dans les jours qui viennent, un peu de lumière s’est amassée au fond du paysage, sur les toits, autour des antennes qui étincellent encore. Trouve le moyen d’empêcher la lumière de partir, dit l’enfant, mais mon travail est de nettoyer la place, répond-elle, trouve le moyen quand même, dit l’enfant.

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Elle cherche des histoires. Dans un cahier à couverture bleue, elle consigne ses heures de travail, le nom des sociétés, les dépassements d’horaire, les heures dues, les cotisations non versées, la somme de ses salaires : toujours sans titre de séjour, elle intègre clandestinement un syndicat d’employés du nettoyage. Un soir, sa mère et elle se retrouvent nez à nez dans un tunnel de la station Omónoia : deux étrangères portant la même blouse, poussant devant elles le même charriot bleu, s’adressent l’une à l’autre le même sourire gêné. (Les blouses sont rouges et grises, le nom de la société de sous-traitance est imprimé sur une poche à la hauteur du cœur, Maríka a toujours au travail les cheveux ramassés en chignon.)

***

Choses que l’on fait pour vivre :
s’avancer dans le noir en tenant son fils par la main
traverser des rails
vendre sa vie
s’endetter
vendre son temps à d’autres :
le brouillard c’est quand les nuages sont gris jusqu’en bas sur la plaine
le pays ce qu’on voit autour
le temps est ce qu’on vend
les arbres ce qu’on traverse :
les uns ne vendent que ce qu’il n’ont pas, les autres n’achètent que ce qu’ils possèdent déjà.

***

L’embauche débute souvent par une question : D’où êtes-vous ? Apó pou eíste ?

Le samedi après-midi, le jeudi matin, le vendredi soir, le mercredi après-midi, elle balaie à présent le café, les quais et les couloirs de la gare « de Lárissa » dont les trains partent pour le Péloponnèse et Salonique : nous sommes fin 2006, début 2007, l’enfant et elle habitent à quelques blocs d’immeubles de là, elle rentre tard le soir, mais à pieds.

C’est un vendredi soir : au moment de se pencher pour ramasser le seau, une douleur comme un fin stylet, partie du bas du ventre, croit-elle, du côté gauche, la transperce, remonte presque jusqu’au cœur, s’arrête là, s’efface aussi vite qu’elle est venue. Elle demeure immobile, debout, le regard rivé sur le seau, les deux mains appuyées sur le haut du balai.

Apó pou eíste ?

Un homme pâle pousse la porte battante du café et se dirige vers le bar, en la frôlant. D’autres voyageurs sont présents dans la salle, un homme seul, qui dépose quelques pièces dans la soucoupe rouge bordeaux, ramasse une sacoche de cuir noir et se dirige vers les trains, trois ou quatre clients installés là depuis plus de temps rient de plus belle, le plus jeune a une voix claire, agréable, leur conversation ne marque qu’un très bref temps d’arrêt au moment de l’entrée de l’homme — elle attend que la douleur revienne ou que son corps lui signale qu’elle est définitivement partie, écoute comme si cette pointe de douleur donnait un accent dramatique aux paroles les plus insignifiantes : vous n’êtes pas d’ici, pas vrai ? qu’est-ce que je vous sers ? j’arrive de …, il pleuvait à verse sur Corinthe.

Elle se baisse très lentement, dépose avec précaution le balai en oblique sur le seau et se dirige à son tour vers le bar où elle fait signe au serveur de lui apporter un verre d’eau.

La suite de ce récit, débuté dans Vacarme 77, sera à lire dans le prochain numéro..

Post-scriptum

Né en 1971 à Paris, Dimitris Alexakis est écrivain et il anime le KET (« Atelier de réparation de télévisions »), un espace de création né au cœur de la crise dans le quartier de Kipseli, à Athènes. Son blog Ou la vie sauvage. Les photos qui accompagnent ce texte sont de l’auteur.