vivre en guerre. Le conflit syrien au prisme de l’humanitaire

par

Que signifie être en guerre pour les Syriens ? Gabrielle Latour définit avec clarté et lucidité cinq expériences différentes de la guerre qui correspondent à cinq grandes catégories de territoire, mais elle fait, pour tous les Syriens, le même constat implacable : la guerre c’est la perte du droit et de la justice, l’exil et le déplacement pour la majorité des habitants, la pénurie et le manque de soins, la lutte quotidienne pour la survie, et l’assimilation scélérate de l’action humanitaire des citoyens syriens au terrorisme.

En 2011, avant le début du conflit, la Syrie comptait 23 millions d’habitants. Aujourd’hui, les agences humanitaires estiment que 13,5 millions de personnes requièrent une assistance humanitaire, incluant 4,9 millions de personnes prisonnières dans les zones assiégées ou dites « difficiles d’accès ». Plus de la moitié des Syriens ont été obligés de quitter leurs maisons, détruites ou situées dans des zones bombardées ou trop dangereuses. Ces Syriens sont ce qu’on appelle des déplacés, désignés en jargon humanitaire par l’acronyme IDPs (Internally Displaced People). Concrètement, ils se trouvent dans une situation proche des réfugiés, sans avoir quitté le territoire dont ils sont ressortissants. La plupart d’entre eux ont été déplacés plusieurs fois. Les enfants et les jeunes représentent la moitié des déplacés, et les familles sans père y sont surreprésentées.

En moyenne, en 2016, 6 150 personnes par jour ont été obligées de fuir les violences. Plus d’un million des déplacés vivent dans des abris collectifs, des camps ou des abris improvisés. Les pays voisins, submergés, ont fermé leurs frontières. Le long de celles-ci, des centaines de milliers de personnes attendent, dans des conditions indignes, qu’on veuille bien leur donner accès. On peut trouver ces chiffres sur le site de l’Agence des Nations unies pour la coordination humanitaire (UNOCHA). La page « Syrie » de ce site fournit des informations factuelles et chiffrées sur la situation humanitaire en Syrie.

En Syrie aujourd’hui, et ce depuis le début du conflit, les principaux acteurs de l’aide humanitaire sont les Syriens eux-mêmes. Ils sont les héros de l’ombre qui bravent les bombes, les interdits du régime ou de Daesh, mais aussi les difficultés posées par certains groupes armés rebelles, ainsi que le risque de la torture et de la détention. En effet, selon une rhétorique classique chère aux dictatures, le régime syrien criminalise l’aide humanitaire qu’il assimile à une entreprise de « soutien à des groupes terroristes », selon les termes officiels employés. Les humanitaires syriens sont donc en butte à une répression féroce de la part de leur propre gouvernement. À court terme, ils sauvent des vies. À long terme, ils sauvent ce qu’il reste d’humanité au cœur d’une population plongée dans la violence, l’indigence et l’injustice. Pour ces deux raisons, ils sont l’invisible espoir, trop menacés, jamais invités aux tables de négociation, jamais ou trop peu souvent célébrés, même si, en 2016, les Casques Blancs syriens ont été nominés pour le prix Nobel de la Paix : c’est l’une des rares fois où le travail de terrain des associations syriennes a été publiquement reconnu.

Depuis les attentats de 2015, j’entends de nombreuses personnes, à commencer par nos dirigeants, dire que la France est en guerre. La France est touchée, meurtrie, la France a des ennemis, cela est certain, mais la guerre, ce n’est pas cela. Il se trouve certainement parmi nous des anciens qui, eux, savent ce qu’est la guerre. Il y a les violences. Il y la peur. En guerre, il n’y a plus de droit ni de lois pour vous protéger ; on peut vous bombarder, vous voler, vous violer, vous tuer ; vous n’avez aucun moyen légal de résister ni de demander justice. Mais la guerre, c’est aussi autre chose. La guerre, ce sont aussi les privations. Plus personne n’a accès aux biens et aux services de première nécessité. En Syrie, les infrastructures sont en grande majorité détruites, et l’économie s’est écroulée. La plupart des gens ont perdu leur travail et 70 % des Syriens vivent en-dessous du seuil de pauvreté. L’inflation galopante et l’énorme dévaluation de la livre syrienne (1 dollar US valait environ 40 livres en 2011, plus de 550 livres aujourd’hui) ont transformé les biens de première nécessité (nourriture, articles d’hygiène, etc.) en produits de luxe. À cela s’ajoutent les pénuries, qui touchent toute la population sur l’ensemble du territoire syrien. Au moment où j’écris ces lignes, en février 2017, il fait 8 degrés à Damas, 6 à Alep, 6 à Deraa, 7 à Raqqa, 5 à Qamishli. L’immense majorité des gens ne peuvent pas se chauffer car il n’y a ni électricité, ni gaz, ni bois, ni fuel pour faire fonctionner les sobias, traditionnels chauffages à mazout.

Si la peur et les privations s’appliquent partout en Syrie, l’expérience de la guerre est toutefois différente selon qui contrôle le territoire sur lequel vous vous trouvez. Il est utile de rappeler ici que les gens ne choisissent pas l’endroit dans lequel ils vivent en fonction de leurs affinités politiques. Les civils sont ballotés à droite et à gauche : déplacés par les violences, encerclés, ils ne choisissent rien de ce qui leur arrive. Vivre dans une zone administrée par Daesh ne fait pas de vous un supporter du soi-disant État islamique — pas plus que les personnes qui vivent à Damas ne soutiennent nécessairement Bachar al-Assad.

Les différentes zones du territoire syrien (mars 2017)

1 Zones sous contrôle du régime de Bachar al-Assad ou de ses alliés ;
2 Zones sous contrôle kurde ;
3 Zones sous contrôle de l’opposition à Bachar al-Assad ;
4 Zones sous contrôle de Daesh ;
5 Zones disputées ;
6 Zones sous contrôle turc ;
7 Zones très faiblement peuplées.

Carte : Institute for the study of war.

On peut définir cinq expériences différentes de la guerre qui correspondent approximativement à cinq grandes catégories de territoires : les zones contrôlées par les forces gouvernementales et/ou les forces qui lui sont alliées (combattants russes, iraniens, irakiens, du Hezbollah) ; les zones contrôlées par les Kurdes (au nord-est de la Syrie) ; les zones contrôlées par les différents groupes d’opposition armée (de l’Armée syrienne libre, ASL, aux différents groupes locaux islamistes ou non) ; les zones sous siège (80 % d’entre elles sont contrôlées par l’opposition armée, et assiégées par le régime syrien et ses alliés) et les zones contrôlées par Daesh.

L'intégralité de cet article est disponible dans Vacarme 79 actuellement en vente dans votre librairie ou en ligne.

Post-scriptum

Arabophone, Gabrielle Latour (pseudonyme) a travaillé en Syrie pour une ONG humanitaire de 2009 à fin 2012, puis dans différents pays pour des programmes de cross-border (assistance à l’intérieur de la Syrie mise en œuvre depuis l’étranger).

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mots-clés , , .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 79, , pp. 22-31.