Le Brésil traverse depuis plusieurs mois une crise protéiforme — à la fois politique, institutionnelle, économique et sociale — dont on peine à saisir les enjeux et les ramifications. Cette crise n’est pas récente, elle n’a cessé de croître depuis au moins trois ans, quand le pays préparait la coupe du monde de football, entachée de scandales de corruption et de dépenses mirobolantes au détriment d’infrastructures publiques et de projets sociaux. On lisait alors sur les pancartes des manifestants « quando seu filho ficar doente leve ele para o estadio » — si ton fils est malade, emmène-le au stade ! Cette crise est à la hauteur de la déception suscitée par les gouvernements successifs du Parti des Travailleurs (PT), de Ignacio Lula da Silva, puis de Dilma Rousseff, dont l’accès au pouvoir en 2002 promettait tant pour les classes les plus défavorisées. Le peuple brésilien descendit dans les rues en Juin 2013 — embrayant sur une première série de manifestations contre l’augmentation des prix des transports — pour y dénoncer la piètre qualité des services publics et les limites de la démocratie représentative achetée par les grandes entreprises. Il y en eut d’autres depuis, comme en témoignent celles qui ont accompagné le processus de destitution de la présidente le 31 août dernier, au terme de ce qui a pu être désigné comme un « coup d’État parlementaire », mais aussi les manifestations pour le droit à l’avortement et contre le viol, ou l’occupation des collèges, lycées et universités contre la précarisation de l’enseignement entamée en 2015 et accélérée par le gel des dépenses publiques — sur vingt ans ! — annoncé par le gouvernement Temer en octobre 2016. Le 11 décembre 2016, au moment où nous écrivons ce texte, le gouvernement Temer est sur le point de tomber suite à un nouveau scandale de corruption, alors que les rues des grandes villes brésiliennes ont été ces derniers jours le théâtre d’affrontements entre la population et les forces de l’ordre.

Le lulisme paraît aujourd’hui n’avoir été qu’un mirage (sur la déception luliste, voir l’article de Jean Tible), creusant continuellement les politiques des partis conservateurs, qui n’ont jamais vraiment quitté le pouvoir (comme l’explique Giuseppe Cocco). Les événements de ces derniers mois — la destitution de Dilma Rousseff, les soupçons de corruptions jetés sur Lula lui-même, et le naufrage du PT aux élections législatives et locales — en sont la trace. Mais précisément, il semble qu’ils charrient davantage d’enjeux et de conflits encore. Ceux du mal logement et des expulsions massives dans les grandes villes, des minorités indigènes, de leurs luttes pour leurs terres et la préservation de l’environnement, des violences policières, etc.

Faire du Brésil l’objet d’un chantier, c’est pour nous tenter de saisir ce qui s’y passe, au-delà de l’écho lointain et un peu sourd qui nous en parvient. C’est comprendre la situation brésilienne actuelle, en cherchant à déceler l’imbrication complexe de ces multiples foyers de conflit et d’action qui, ensemble, constituent les strates sur lesquelles repose la situation présente.

Plutôt que de chercher à considérer d’un bloc, et donc à gros traits, ces dynamiques, nous avons voulu faire le pari d’une lecture qui tenterait de saisir cette actualité par les bords. Faire entendre ceux qui s’y trouvent confrontés, par le détour de paroles et d’engagements laissés dans les marges des discours — du moins de ceux qui ont pu nous parvenir — au sujet de ces récents événements qui pourtant les concernent au premier chef. Ces voix dissimulées, précisément, par ces mêmes événements (l’organisation des Jeux olympiques, la destitution de Dilma Rousseff ou la victoire des évangélistes à la mairie de Rio) qui leur font écran. Ce sont les minorités, les Noirs, les Indiens, les LGBT, les femmes. Ce sont les territoires : les favelas, les terres indigènes et les lieux occupés. Ce sont enfin les pratiques de résistance mises en place par ces groupes et dans ces lieux.

Que peuvent donc nous apprendre les marges au sujet de cette conjoncture. Posée ainsi, la question peut nous fiche un sacré vertige ! Pourtant, à bien prêter l’oreille, on entend revenir à travers ces diverses voix quelque chose comme des constats et des horizons communs.

Sans qu’ils convergent tout à fait, de ces différents récits se dégage au moins une stratégie : celle de l’occupation. Occupation des rues et de l’espace médiatique pour défendre les droits des communautés les plus fragilisées, mais aussi celui des femmes, ce que rappelle le texte d’Eloísa Machado sur l’avortement, occupation de territoires urbains ou ruraux par les travailleurs précaires dont parle Irene Maestro Guimarães ou par les indigènes qu’évoquent Bruno Tarin, Laila Sandroni et Jaborandy Tupinambá, occupation des récits et des régimes narratifs autour de l’identité et de l’histoire brésilienne (comme dans le cas de la Biennale de Bahia présentée par Marcelo Rezende, ou du travail de l’artiste Ícaro Lira). C’est donc l’occasion de se demander, au sujet du Brésil, quels sont les types d’inquiétudes que la conjoncture présente suscite et quels types de stratégies sont mises en place ? Mais aussi de se demander — nous demander — quelles modalités d’action politique, sociale, mais aussi culturelle et artistique (voir l’article d’Elena Lespes Muñoz) sont possibles aujourd’hui. Quels espoirs elles laissent entrevoir. En bref : quelle puissance des marges ?

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Publiée dans Vacarme 78, , pp. 4-5.